KONOHA
Deux semaines plus tard
Yoshiko s'avance à pas lent dans la rue. Comme toujours, sans sa tenue de ninja, sans son masque, perdue dans ses habits de civils, elle se sent déplacée, insolite, différente. Fragile. Ce sentiment la submerge avec une telle violence qu'elle ne sait comment y faire face.
Un rendez-vous. Elle l'avait accepté et elle n'allait pas se défiler même si l'envie de fuir s'impose à elle comme une obligation. Elle le voit, droit devant elle, presque pétrifié alors qu'il la détaille d'un air idiot, la bouche, légèrement ouverte.
- Bonjour…
Une entrée en matière assez pauvre, pense Yoshiko, mais qui d'ordinaire appelle une réponse. Hide se reprend difficilement et bafouille deux trois mots incompréhensibles. Chance pense qu'il est aussi mal à l'aise qu'elle. Une chose qu'elle n'aurait pas crue possible.
- Vous êtes déçu ? demande-t-elle timidement.
Il voit pour la première fois son visage. La réalité ne devait pas être à la hauteur de ses attentes.
- Pas du tout, se reprend Hide. Vous êtes aussi belle que je l'imaginais.
- Flatteur.
Avec un grand sourire, il lui tend son bras et elle se laisse conduire à travers le dédale des ruelles de Konoha jusqu'à un bar à l'ambiance feutrée. Deux des amis d'Hide les attendent, un homme d'une vingtaine d'années à la longue silhouette longiligne et au regard aussi perçant qu'inquisiteur et sa compagne, une beauté aux longs cheveux noirs et soyeux qui la dévisage sans détour. Yoshiko ne s'est rarement sentie aussi mise à nue et constate que les amis d'Hide, Chizu et Hayashi adoptent une attitude protectrice qu'elle ne comprend pas vraiment.
Chizu la prend par la main et l'installe à une table à côté de la scène pendant qu'Hide et Hayashi se placent chacun l'un en face de l'autre, une guitare à la main.
- Séparément, dit Chizu sur le ton de la confidence, ce sont des musiciens assez bons, sans être extraordinaires. Mais une fois tous les deux, ils s'amusent et c'est un tout autre niveau !
Et dès les premières notes, Yoshiko comprend que l'amitié entre les deux hommes transparaît dans chacune de leurs notes, de leurs harmonies. Ils ne jouent pas, ils se répondent dans une alchimie complexe et envoutante.
- C'est la première fois qu'Hide amène une amie ici, dit Chizu.
Au ton qu'elle emploie, Yoshiko comprend qu'elle n'allait pas échapper à un interrogatoire en règle des plus efficaces.
- Vous êtes qui exactement ? Hide nous a beaucoup parlé de vous et en même temps il ne nous a pas dit grand-chose.
Beaucoup parlé de moi, pense Yoshiko… Mon Dieu.
- J'étais dans l'escorte qui l'a accompagné au pays des cascades, dit Yoshiko.
- Dans l'escorte ? dit-elle en fronçant les sourcils.
- Je suis un des ninjas qui faisait partie de l'escorte d'Hide, explique Yoshiko.
Chizu la regarde comme si elle venait d'affirmer que le ciel était tout d'un coup devenu vert ou que le soleil avait soudainement disparu dans une explosion cataclysmique. Puis elle se met à rire ouvertement devant Yoshiko qui s'enfonce un peu plus dans sa chaise.
- Excusez-moi, dit Chizu, tentant de reprendre difficilement son souffle, mais vous avez l'air tellement sur la défensive. J'ai du mal à vous imaginer un kunaï à la main en train d'attaquer qui que ce soit.
- Je suis très forte dans les missions d'infiltration, dit Chance avec ironie.
Cette fois, Chizu ne se retient plus et éclate de rire devant Yoshiko qui ne pensait pas avoir de tels dons comiques.
- Pardonnez-moi, dit Chizu. Recommençons au départ. Dites-moi comment Hide vous a extorqué ce rendez-vous qui vous rend si mal à l'aise
- Il a mis hors de danger mon équipe au péril de sa propre vie sans hésiter une seule seconde, répond Chance.
Chizu la fixe incrédule.
- Hide a fait quoi ! Votre équipe…
De nouveau en terrain connu, Yoshiko raconte les grandes lignes de leur confrontation avec le nukenin de Kumo. De leur première rencontre à la mission pour le pays des cascades et l'acte de bravoure d'Hide. Elle ne se rend même pas compte que la musique s'est arrêtée depuis plusieurs minutes et qu'Hide et son ami les ont déjà rejoints.
- Je crois que je me suis un peu trop emportée, dit-elle d'une petite voix…
… Et que non seulement j'ai du mal à décrocher mais qu'à chaque mot que je prononce, je les effraie un peu plus. Je n'ai pas vraiment l'habitude de sortir avec des civils… En fait, je n'ai pas vraiment l'habitude de sortir tout court…
- Pas du tout, dit Chizu. Toute cette histoire est incroyable ! Hide, tu nous avais caché tout ça.
- Oh, je n'ai pas vraiment réfléchi à ce que je faisais, dit Hide. Parlons d'autres choses !
Et c'est exactement ce que craint Yoshiko. Parler d'autre chose… En est-elle capable ? Et à mesure que la conversation lui échappe, elle se rend compte qu'elle est irrécupérable. Et les mots qu'elle craint le plus finissent par arriver.
- Et vous ? Parlez-nous un peu de vous, Yoshiko.
- Oh, il n'y a pas grand-chose à dire.
- Voyons, je suis sûre que si, dit Chizu.
Pas moi, pense Yoshiko qui, sur le moment, ne sait absolument pas quoi dire qui ne soit directement en lien avec son travail et suppose que « je m'entraîne avec mon équipe » n'est pas le genre de réponses attendu.
- Qu'est-ce que vous faîtes entre vos missions ?
- Je joue au shogi, dit-elle d'une petite voix,
Elle n'ose rajouter que son unique partenaire n'est autre que Le Doc et qu'elle n'a encore jamais gagné une seule partie. Ce qui certainement en dit plus long sur elle qu'elle ne l'aurait cru. Et vu les regards apitoyés qu'ils lui lancent, elle se retient d'ajouter qu'elle lisait aussi des livres sur le shogi.
Oh mon Dieu, achevez-moi, pense Yoshiko.
- Ah oui, je me souviens, vous avez appris avec votre frère, dit Hide.
- Il était très fort, aussi bien en shogi que dans tout ce qu'il faisait, dit Chance.
- Vous aussi, dit Hide, vous êtes devenue ANBU très jeune.
- Mon frère est devenu Hokage très jeune, dit-elle.
Tous la regardent comme si tout à coup une chose évidente leur revenait soudainement en mémoire. Cette ressemblance, c'est si évident. Comment n'avaient-ils pas pu s'en rendre compte ! L'Hokage, celui qui s'était sacrifié pour la survie du Village.
La douleur, aussi furtive que violente qui s'est attardée sur les traits de Yoshiko les a plongés dans un lourd silence.
Chizu fait un petit signe de la tête vers son partenaire, une façon plus ou moins discrète de lui faire comprendre qu'il est temps de les laisser seuls. Et Yoshiko avait soudainement envie de se fondre dans l'air avant de mourir d'embarrât
- Ça ne s'est pas passé exactement comme je l'avais imaginé s'excuse Hide.
- Tout est de ma faute, dit Yoshiko. Vos amis ont dû me trouver terriblement ennuyeuse.
- Vous rigolez ! Je ne crois pas que je n'ai encore jamais entendu Chizu rire autant !
Elle riait de moi, pas avec moi, pense Yoshiko.
- Et vous avez su rendre toute cette histoire passionnante ! J'ai presque eu l'impression d'avoir fait quelque chose de fou et de dangereux pour la première fois de ma vie, continue-t-il.
- Fou et dangereux, répète Yoshiko, deux mots qui définissent une grande partie de mes coups d'éclats, du bout des lèvres.
Hide étouffe un petit rire avant de se reprendre et Chance se demande depuis quand elle était devenue si drôle !
- Je voulais vous montrer une petite part de moi, maintenant j'aimerai bien que ce soit votre tour. Amenez-moi à un endroit que vous aimez, qui vous correspond.
- Je ne suis pas sûre qu'un tel endroit existe, dit Yoshiko.
Mais Hide ne l'écoute pas, déjà trop perdu dans son enthousiasme et entraîne Yoshiko à l'extérieur qui l'emmène sans trop savoir où elle se dirige à travers Konoha. Ce n'est qu'un peu trop tard pas, qu'elle se rend compte, qu'ils se dirigent vers cette stèle qui attire un peu trop souvent ses pas.
- Je crois que cet endroit me résume assez bien.
Hide observe la plaine verdoyante et calme qui l'entoure avant de tomber nez à nez avec l'énorme pierre grise.
- Depuis toujours, je n'ai jamais été autre chose qu'un ninja, comme mon frère et mes parents avant moi. Et tous ceux qui ont jamais compté dans ma vie ont leur nom gravé sur cette maudite pierre. Je m'excuse, ce n'est sûrement pas ce que vous auriez voulu voir.
- J'ai su dès le premier jour que vous aviez cette part de noirceur en vous. Elle fait partie de vous et j'aimerai tant la partager avec vous.
Prenant son courage à deux mains, Hide s'approche et pose chastement ses lèvres sur les siennes. Trop surprise pour esquisser le moindre mouvement de recul, Yoshiko ne le repousse pas mais laisse ce baiser glisser sur ses lèvres.
Hide se recule, esquissant un triste sourire.
- J'espère que vous ne m'en voulez pas d'avoir essayé.
- Non, dit Yoshiko, le souffle coupé, encore surprise de l'audace d'Hide.
- J'espère aussi que vous ne m'en voudrez d'apprendre que je ne perds pas espoir aussi facilement, dit-il.
Interdite, Yoshiko le regarde s'éloigner lentement. Elle pose une main sur la stèle en fermant les yeux.
- Ça c'est si mal passé, dit une voix derrière elle.
En se retournant elle tombe nez à nez avec Kakashi qui se pose à ses côtés.
- Je suis définitivement pathétique, dit Yoshiko.
Kakashi préfère se taire, ne sachant trop comment lui remonter le moral et redoutant que la moindre de ses paroles soit suffisamment maladroite pour aggraver la situation. Mais le silence qui s'installe entre eux n'est ni tendu ni inconfortable. Chance se met à sourire sans trop savoir pourquoi.
- Alors, tu as déjà trouvé un surnom à Newbie ? demande Kakashi.
- Depuis le premier jour, s'amuse Yoshiko. Mais comme il a été le premier à rire de mon ancien surnom, il va devoir supporter Newbie encore quelque temps !
- Oh, c'est faux, dit Neige.
- Faux ?
- C'est moi qui ai ri le premier de ton surnom !
- Idiot !
Mais contrairement à ce que Kakashi attendait, Yoshiko ne s'énerve pas et sort un petit paquet de son sac qu'elle lui tend. Kakashi, peu habitué à recevoir le moindre présent, et l'ouvre d'un geste. Il observe d'un œil le délicat sept d'argent qu'il tient entre ses mains.
- J'en ai fait un pour chacun d'entre vous, dit Yoshiko. Je tenais à te le donner en premier.
Kakashi se maudit de ne pouvoir réprimer le petit sourire idiot qui se dessine sur ses lèvres, bien dissimulé derrière son masque.
- J'avais prévu d'aller apporter celui de Vert, tu veux venir ?
- Pour rien au monde, je ne louperais ça, dit Kakashi.
Yoshiko fronce les sourcils sans comprendre ce qui amuse tant Neige.
- La tête qu'il va faire quand il va te voir !
Yoshiko se met à rougir atrocement. Elle est non seulement à visage découvert mais elle porte une robe, simple et élégante, la seule qu'elle possède et qui corresponde à peu près à l'idée qu'elle se fait d'un rendez-vous… A des années lumières de son uniforme.
- Y a pas à dire, t'es vraiment doué pour mettre les gens à l'aise ! dit Yoshiko.
- Pas de quoi, Roseau.
- Kakashi ! Si tu tiens à la vie, retire ça tout de suite !
Kakashi évite de justesse toute une flopée de projectiles plus ou moins insolites constituée de tout ce que Yoshiko peut attraper et qui se trouve à sa portée. Ce n'est qu'une fois arrivés devant la porte de Vert que Chance capitule devant l'effronterie de Kakashi après l'avoir traité de gamin. Elle frappe à la porte, attendant patiemment que Vert lui ouvre, son cadeau à la main.
- Yoshiko, dit Kakashi.
Elle se tourne vers lui et l'espace d'un instant, l'image d'une gamine, à peine âgée de douze ans, les cheveux blonds indomptables, un regard franc et un air perpétuellement curieux et légèrement insolent se superpose à la Yoshiko qui se tient devant lui.
- Surtout ne change jamais.
