Le plus terrible pour un condamné, c'est l'attente.

Mourir est une chose douloureuse, pénible mais rapide.
La vraie punition pour un condamné à mort n'est pas de mourir, c'est d'attendre…

20 septembre 2010, 13 H 26

Drago était allongé sur sa paillasse. Immobile, il regardait le plafond sans dire un mot. La paralysie avait cessé depuis des heures mais Drago n'avait plus envie de faire quoi que ce soit. Rejeté de toute part, rejeté par celle qu'il aimait plus que tout, celle à qui il aurait confié son existence, il n'avait plus qu'une envie : dormir. Dormir et oublier. Peut-être qu'au fond de lui-même, il trouverait un peu de réconfort. Il trouvait le comportement de Chikliss la veille beaucoup moins étrange, à présent.

En face de sa cellule, Numéro Quinze priait. La journée avait coulé de moitié et il était temps de rendre grâce à son dieu dégénéré. Drago n'en avait cure. Numéro Quinze pouvait bien psalmodier autant qu'il le voulait en direction de cette entité sourde qui le laissait croupir dans ce trou, il n'en avait rien à secouer. Dans son esprit fatigué, il n'y avait que la voix chargée de colère de Megalyn qui lui hurlait en continu les mêmes absurdités :

« … TU L'AS VIOLEE !...
… La baguette qui a lancé ce sort… cette baguette qui ne portait que tes empreintes…
… Tu avais une aventure avec elle, non ?...
… La vertueuse petite Weasley s'est refusé à toi et c'est pour ça que tu l'as violée…
… Tu n'es qu'une ordure, Malefoy…
… Jamais je ne te pardonnerais…
… J'espère que tu brûleras en enfer… »

Non, non, non, NOOOONNNN !

Drago se jeta brusquement de la paillasse et se prit la tête entre les mains. Les ongles sales s'enfoncèrent dans la chair. Les yeux exorbités, il faisait tout pour la faire taire, il ne voulait plus l'entendre, il ne voulait plus entendre ces mensonges, ses idioties, il ne voulait plus rien entendre non pas parce que c'est faux, mais parce que cela pourrait bien être vrai.

… violée…
… aventure…
… ordure…
… enfer…

« Assez, tais-toi, tais-toi ! »

Drago avait crié sans s'en rendre compte. Des larmes de douleur et de colère coulaient le long de ses joues. Son visage lui faisait mal. Lentement, il abaissa ses mains crispées et regarda avec un air vide le bout de ses doigts maculés de sang. Il avait tellement forcé sur ses tempes qu'il était parvenu à se faire saigner. Le sang chaud coulait le long de son visage ruisselant, jusqu'au menton où s'échappa une goutte qui aurait pu s'écraser sur le sol avec fracas tant le silence était étourdissant. S'en rendant compte, Malefoy leva les yeux sur Numéro Quinze.

Ils étaient seuls dans le quartier des condamnés. Gormon avait encore fait des siennes au moment où les gardiens avaient apporté le repas de midi et il s'était fait trainer une nouvelle fois par deux matons recouvert de flageolet à la tomate pour une nouvelle séance de « relaxation maison ». Il n'était pas encore revenu. Ce qui n'était pas plus mal, Drago n'étant vraiment pas d'humeur à supporter ces conneries. Restait plus que Numéro Quinze, aussi impassible, aussi indifférent que d'habitude. Il avait fait une courte prière (pour bénir son repas, probablement) et avalé en trois coups de cuillère sa portion à peine chaude avant de plonger une nouvelle fois dans une transe méditative dont il ne ressortit que deux heures plus tard. C'était le même rituel à chaque fois. Numéro Quinze était vraisemblablement quelqu'un de routinier. A chaque repas, c'était la même sérénade. Toujours. Et le voir se taire avant l'heure attisa la curiosité de Drago. Curiosité qui mua en colère lorsqu'il se rendit compte que la cause de ce silence, c'était lui.

« Qu'est que tu regarde ? »

Drago avait craché cette phrase avec hargne. Il aurait très bien pu parler aux murs. Numéro Quinze était d'une immobilité de pierre, le visage parfaitement inexpressif. Seul une légère lueur au fond des ses yeux témoignait de la vie qui habitait ce sac d'os barbu et tatoué.

« Tu saigne. »

Numéro Quinze aurait annoncé qu'il ferait beau demain qu'il n'aurait pas pris un autre ton. Drago eu un rire qui tenait plus de l'aboiement.

« Qu'est-ce que ça peut te foutre, connard ? gronda-t-il, hein ? ca peut te foutre quoi que je saigne, salopard d'assassin ? T'es quoi, à la fin ? Un putain de cul-béni chargé de me pourrir le reste de ma putain de vie dans ce putain de trou ? Hein ? Mais répond, bordel, tu vas répondre ! »

Le Serpentard frappa les barreaux, déclenchant une onde de douleur atroce qui se propagea de ces phalanges jusqu'à l'épaule. Il avait envie de continuer son invective mais la douleur le bloquait. A genoux, il regarda avec des yeux humide un Numéro Quinze nullement touché par ce qu'il venait de dire. Cela le mit encore plus en rogne. Son corps était devenu une rivière dont l'eau était sa colère, sa peur et sa peine. Et cette eau putride venait de rompre le barrage de sa raison et se déversait avec fracas contre les barreaux de la cellule n°15. Il n'y avait rien à faire pour empêcher l'engloutissement ; si jamais Drago essayait, il finirait noyé sous l'ombre néfaste de la croix et il deviendrait fou. Aussi fou que Gormon. Il lui fallait cracher sa haine, cette eau noir et sale qui l'étouffait, s'il ne voulait pas perdre la dernière chose qui faisait encore de lui un homme.

Numéro Quinze observait Drago avec une indifférence totale, une neutralité déconcertante. Lentement, il pencha un peu la tête sur le coté sans quitter des yeux le blondinet en sang. Curiosité ? Intérêt ? Impossible à déterminer ce qu'il croyait voir luire au fond de ces prunelles. Puis, toujours lentement, il porta son pouce à sa bouche et se le mordit violemment. Le sang gicla au bout de quelques secondes. Soufflant comme un porc, Drago regardait cet étrange manège, sentant sa colère diminuer de seconde en seconde.

Mais que faisait ce taré ?

Drago a toujours su que Numéro Quinze avait quelques cases en moins. Ce fut confirmé lorsqu'il le vit porter son doigt entaillé à ses tempes afin de se les badigeonner de sang. Une fois l'étalement terminé, il rejoignit ses doigts et commença une nouvelle prière, les yeux mi-fermés. Rien dans son comportement ne témoignait de ce qu'il venait de faire.

Drago était estomaqué.

« Mais qui es-tu ? » murmura-t-il, le souffle court.

Numéro Quinze le regarda avec un demi-rictus et murmura à son tour :

« A toi de voir, Drago. Tu vas beaucoup penser dans les prochaines heures. Et c'est un sujet comme un autre. »

Il referma les yeux et recommença sa prière.

Drago voulut l'interroger de nouveau mais au même moment, la porte du quartier se rouvrit, livrant le passage à deux gardiens qui trainaient une silhouette amorphe. Gormon était de retour.

« Ouverture cellule 23. »

La grille coulissa et les deux gardiens jetèrent sans ménagement le paquet bavant qu'il trainait. Gormon grogna mais ne dit rien. Apparemment, la séance avait été intense. Au moins, ils avaient la paix un moment.

Drago jeta un dernier coup d'œil à Numéro Quinze avant de retourner se coucher sur sa paillasse. Il sombra alors dans un état semi comateux.

Le temps s'écoula. Les secondes devinrent des minutes et les minutes des heures. Drago se sentait à la fois vide et plein. Comme si son âme cherchait à la fois à s'échapper, à s'éteindre et à s'agripper, à survivre. Il essayait de se changer les idées mais en vain. L'ombre de la croix planait sur ses pensées et lui broyait les tripes. Il s'en rendait compte. Ce n'est pas la mort le plus horrible. Non, le plus terrible pour un condamné, c'est l'attente. Et dans les ténèbres de sa cellule, il serrait les poings, les tempes vibrantes de douleur, essayant désespérément de se rappeler quelque chose, n'importe quoi qui aurait pu retarder sa mise à mort. N'importe quoi. La plus petite chose…

La journée s'écoula dans un semi-silence. Il était simplement percé par les grognements de Gormon et la respiration précipité de Drago. Ce dernier cherchait fébrilement dans sa mémoire mais il ne parvenait à rien. Rien ! Il ne comprenait même pas pourquoi il se serait mutilé ainsi. D'après Potter, c'était pour accréditer son innocence. Quel crétin ! Personne, avec un tant soit peu d'intelligence, aurait fait une telle chose. Personne, pas même lui, il en était sûr. Mais qui alors ? Qui aurait pu faire ça ? Qui ?

Et s'il se trompait ? Et si Potter, Megalyn et les autres avaient raison ?

Et s'il avait véritablement violé et tué Hermione ? Et s'il avait tué la…

Non ! pensa-t-il avec force, non, je n'ai rien fait, ce n'est pas moi…

Ce n'est pas moi… Ce n'est pas moi… Ce n'est pas moi…

« Eh, blondinet, t'écoute ? »

Gormon… Pas maintenant, enfoiré…

Malgré tout, Drago tendit l'oreille… et l'entendit. Il n'aurait pas dû. Coffee et les autres devaient tester la croix (ils le faisaient toujours trois fois avant chaque exécution) et à travers les parois sourdait le cri suraigu des oiseaux terrifiés, ce bruit monstrueux qui annonçait sa fin prochaine.

Et merde…

« T'entend ça, ma poule, reprit Gormon, ça, c'est pour toi. Dédicace Drago Malefoy, t'en as de la veine, hein ? Ils sont en train de vérifier la température du four, rien que pour toi, qu'est-ce t'en dit ? C'est assez chaud ?
- La ferme, connard, gronda Drago en serrant les poings jusqu'au sang.
- Cuit, cuit, le petit blondinet sera bientôt cuit à point, chantonna-t-il. Je me demande quel gout ça a un aristo bien préparé. T'en dit quoi, le cureton ? Ca te tente ?
- Je t'ai dit de la fermer ! »

Drago avait presque hurlé cette dernière phrase. La mâchoire crispée, les ongles profondément enfoncé dans ses paumes, il luttait pour ne pas devenir fou. En lui se disputait pour la première place la peur viscérale de la croix et la haine corrosive pour cette ordure.

« Ouh ! Mais c'est qu'on dirait qu'il s'énerve, le petit. Qu'est-ce qui t'arrive, blondinet ? Mémère te fait la gueule ? Tu n'arrive plus à la satisfaire ? Ah, ça arrive, si tu veux, j'la fait grimper aux rideaux un petit coup, qu'est-ce t'en dit ? Et… Et peut-être que ton gosse aimerait regarder, t'en dit quoi ?
- La ferme, salopard ! hurla Drago en se levant, je t'interdis de parler d'eux, t'entend, connard ! je te l'interdis !
- Pute, pute, je vais me farcir la petit pute, chantonna-t-il à nouveau. Et peut-être même le petit morveux, si j'ai encore du jus. Qui sait, peut-être qu'après, ils aimeront la saucisse grillée…
- TA GUEULE, PUTAIN ! TA GUEULE ! TA GUEULE ! TA GUEULE ! »

Drago cogna sur les barreaux à chaque cri. Les matons, alertés par le bruit, se précipitèrent à l'intérieur du quartier, la baguette levée.

« Qu'est-ce qui se passe, ici ? »

Drago continuait à cogner sur les barreaux et à hurler :

« LA FERME TOUS ! JE NE VEUX PLUS RIEN ENTENDRE ! LA FERME ! LA FERME ! LA FERME !
- Malefoy, tu te calme, maintenant, gueula le maton en se plantant devant sa cellule, ne m'oblige pas à sévir.
- LA FERME, J AI DIT ! LA FERME, CONNARD !
- Tu l'auras voulu. »

Un rayon pâle fusa de la baguette et frappa Drago en pleine poitrine. Il émit un glapissement de chien battu et s'écroula par terre. Le maton a été magnanime pour le coup. Un tel comportement lui aurait au moins valu une petite séance de « relaxation maison ». Mais c'était Drago, l'homme qui avait été irréprochable durant toute sa détention et qui avait un peu plus de 24 heures à vivre. C'était pardonnable. Avec Gormon, il aurait été moins indulgent.

Ce dernier, d'ailleurs, faisait des bruits obscènes avec la bouche tout en murmurant « blondinet. »

« Ta gueule, toi, gueula l'autre maton en cognant sur les barreaux de la cellule, tu veux refaire une séance ? »

Gormon ne répondit pas mais arrêta néanmoins son manège cruel. Le calme était enfin revenu dans le quartier des condamnés, le silence était uniquement rompu par les respirations saccadées de Drago et Gormon.

« Et maintenant, je ne veux plus rien entendre, compris ? cria le gardien à la cantonade, si vous refoutez le bordel, vous le regretterez, je vous le jure. »

Sur ce, il sortit, suivit de son collègue, laissant les condamnés entre eux.

Drago était à genoux, le visage ruisselant. Il ne pouvait s'en empêcher. Des larmes de colère, de douleur lui déchiraient le visage. A cette seconde, il voulait mourir. Il voulait en finir, quitter cette cellule et ne plus entendre ce connard de fils de pute qui avait recommencé ces bruits dégueulasses. Il aurait fait n'importe quoi pour en finir, n'importe quoi…

Numéro Quinze, de son coté, se tenait immobile sur sa paillasse, son regard allant de Drago à Gormon. Puis il lança à l'enfoiré d'une voix basse mais parfaitement audible :

« Gormon. Demain, tu seras un homme mort. »

Cette seule phrase eu le mérite de faire réagir Gormon qui, après un moment de stupeur, lança un flot d'insulte en direction du tatoué. Ce dernier, nullement touché, avait reporté son attention vers Drago. Il essayait de capter son regard ; il n'y parvint qu'au bout de longue seconde. Lorsque les yeux bleus du Serpentard rencontrèrent les iris noirs du curé, Numéro Quinze leva les mains. Avec la gauche, il posa son index sur sa bouche (ccchhhuuutttt) et de la droite, il laissa pendre quelque chose. C'était une petite ficelle de quelques centimètres à peine. Il l'avait probablement cousu avec la doublure de sa veste ou de son pantalon. Au bout de la ficelle se trouvait un petit nœud coulant.

Aussitôt, un sifflement éclata aux oreilles de Drago. Il essaya de s'en débarrasser en se frottant les oreilles ou en soufflant la bouche fermé mais rien à faire. Pire, le sifflement gagna en intensité. La mâchoire douloureuse, Drago s'écroula sur sa paillasse, les mains sur les oreilles, les yeux exorbités.

Subitement, le sifflement cessa et Drago tomba inconscient.

Sans même s'en rende compte, il s'était endormi.

Clic !

Drago ouvrit doucement les yeux. Il fut surpris de prime abord par le silence surnaturel qui régnait sur le quartier des condamnés. Aucun bruit que ce soit, il ne percevait même pas sa propre respiration. Lentement, il se redressa sur sa paillasse et s'assit sur le bord. La seconde d'après, il comprit qu'il rêvait.

Le quartier était entièrement vide. Sa propre cellule était parfaitement clean, il n'y avait que la couchette surélevé où il se trouvait en ce moment. En face de lui, de l'autre coté des barreaux se trouvait Numéro Quinze. Ce dernier n'était plus dans sa cellule. Il était assis dans un fauteuil recouvert de velours noirs dont les accoudoirs étaient des têtes de dragons rugissant. Trônant au milieu de l'allée, il observait Drago avec un petit rictus aux lèvres. Dans sa main, il tenait un chapelet dont il tripotait les boules. C'étaient elles qui faisaient ce léger cliquetis en s'entrechoquant. A mi-hauteur du chapelet pendait une croix noire dont le centre arrondit était la marque le Grindelwald. Cette croix était l'exacte réplique du tatouage qu'il portait à la jugulaire, en quelque sorte.

Ils restèrent tout les deux à se regarder un bon moment. Drago affichait la même indifférence que son codétenu. Rien ne semblait le toucher, que ce soit l'apparente vacuité des lieux ou l'atmosphère éthérée dans laquelle il baignait. Il s'en moquait. Après tout, ce n'est qu'un rêve. Rien qu'un rêve…

Numéro Quinze continuait de tripoter son chapelet (clic ! clic !) avec une étrange lueur dans les yeux. Il avait croisé les jambes et Drago put apercevoir une cicatrice immonde sur son pied droit. Elle partait du gros orteil, montait jusqu'à la base du mollet avant de revenir au petit orteil. Vraiment désagréable.

« Bien dormi, Drago ? »

Ce dernier leva les yeux lentement. La bouche pâteuse, il répondit :

« Rien de tout ça n'est vrai. »

Numéro Quinze ne répondit rien. Drago reprit :

« Je suis encore dans mon rêve. Et toi, tu n'existe pas. Tu n'es qu'une projection de mon inconscient.
- Vraiment ? Hum… Oui, c'est possible. Mais dans ce cas, que suis-je censé représenter ?
- Comment veux-tu que je le sache ? »

Numéro Quinze eu un sourire, un vrai. Son chapelet cliquetant avait quelque chose de reposant, d'apaisant. Drago ne voulait pas qu'il s'arrête. Cela faisait des semaines qu'il n'avait pas été aussi calme.

« J'ai une question, Drago.
- J'écoute.
- As-tu peur de mourir ? »

Drago ne répondit pas tout de suite. Il connaissait la réponse mais il n'avait jamais osé se l'avouer. Mais, après tout, là, il pouvait tout dire. Il ne faisait que discuter avec lui-même.

« Non, commença-t-il dans un murmure, je suis mort un peu plus chaque jour que je passe ici. Megalyn n'a fait que me donner le coup de grâce.
- De quoi as-tu peur, dans ce cas ?
- Je ne sais pas, répondit Drago après un instant de réflexion. De moi-même probablement.
- Toi ?
- Oui, moi. » Drago regarda Numéro Quinze droit dans les yeux avec une lueur désespérée. « Et s'ils avaient raison ? Potter, Megalyn et tous les autres… Et si c'était vrai ? Et si j'avais vraiment accompli ces horreurs ?
- C'est de ça dont tu as peur ?
- Oui… » Un temps puis : « J'ai beau essayé, je n'ai aucun souvenir de cette nuit, ni de ce qui s'est passé avant. Et cela me ronge pire que tous. Je me répète constamment que je suis innocent, je veux me convaincre que je suis incapable de faire une telle chose. Mais je n'y arrive pas. Et plus le temps passe, plus la petite voix qui m'accuse devient audible. C'est encore pire. Car je prends la mesure de ce que j'ai fait, de tout ce que j'ai perdu, de toutes les vies que j'ai brisé. Comment est-ce que tu fais ? Comment arrives-tu à supporter un tel poids ?
- Comment le saurais-je ? dit Numéro Quinze en haussant légèrement les épaules, tu m'as créé, je te rappelle.
- Oui, c'est vrai. » Il baissa la tête, se sentant plus misérable que jamais. « Je suis un violeur et un assassin. Et je le regrette ; Dieu m'en soit témoin, je le regrette amèrement.
- Tu n'es sûr de rien, Drago.
- Si… Oh, comme j'aurais aimé que les gardiens m'amènent à la croix après mon entrevue avec Megalyn. Cela aurait été moins cruel que de me laisser seul avec moi-même… »

Drago se tût. Il se sentait plus mal qu'il ne l'avait jamais été. La douleur le rongeait et il n'attendait aucun réconfort de la part de Numéro Quinze, puisqu'il n'en attendait aucun de lui-même. Malgré cela, le tatoué commença à parler :

« Le remord… C'est probablement la seule différence entre l'homme et la bête. Tu ressens la douleur que tu as pu commettre et tu t'en repends. C'est tout à ton honneur. Tu mérite le pardon, crois-moi.
- Cela ne m'évitera pas la croix.
- Non, malheureusement pour toi… » Il soupira. « Mais tu peux supporter les dernières heures qui te restent.
- Je ne vois pas comment…
- Evade-toi, Drago… Evade-toi de la seule manière possible : par l'esprit. Retourne auprès de ta femme et ton fils. Retourne auprès d'eux tant qu'ils t'aiment encore.
- Tu ne comprends pas, ils…
- Les gens se font une fausse idée du paradis. Ce n'est pas un lieu, ni des personnes, c'est une époque. Retourne à cette époque, Drago, cette période béni où tu étais libre, où ta femme t'aimait et où tu étais un héros pour ton fils. Retournes-y et tu supporteras la pression. Si tu y parviens, tu n'auras plus peur de la croix. Tu y monteras même avec le sourire. »

Drago regarda le sorcier en face de lui avec stupeur. Puis, lentement, il dit :

« Tu n'es pas une incarnation de mon esprit…
- Non.
- Mais qui es-tu, bon sang ? »

Le rictus de Numéro Quinze se fit plus grand. La lueur dans ses yeux était plus intense.

« Qui suis-je ? Et bien, je suis… »

Et tout s'arrêta.

Drago se réveilla brusquement aux sons étouffés que produisait Gormon dans son sommeil. Non seulement cette enfoiré lui pourrissait la vie le jour mais en plus il lui gâchait ses nuits. Bordel… Il resta là à l'écouter grommeler, grogner. On aurait dit qu'il criait la bouche pleine. Cet enfoiré devait faire un cauchemar. Pourvu qu'il soit horrible…

L'ancien Serpentard jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, en direction de la cellule de Numéro Quinze. Mais en raison de l'obscurité, il ne vit rien. Malgré tout, il ne se sentit pas rassuré. Il avait l'impression d'être épié non pas par une paire d'yeux mais des dizaines.

Il se focalisa sur le mur, terrifié à l'idée de regarder en arrière, et parvint à se rendormir au bout de longues minutes, plongeant dans un sommeil sans rêve.

Et tout du long, Gormon ne cessa ses grognements.

Le dernier jour est arrivé.

Il restait désormais moins de vingt-quatre heures à Drago.

Lorsqu'il se leva ce jour-là, une impression d'irréalité s'empara de lui. Il se demandait presque ce qu'il faisait là, pourquoi il n'était pas dans sa chambre au manoir avec Megalyn à ses côtés. Etrangement, il se sentait presque serein. Comme si la seule pensée de sa femme à une époque où elle l'aimait encore suffisait à la détendre.

Le paradis n'est pas un lieu ou des personnes. C'est une époque.

Ces paroles lui revenaient en mémoire, bien qu'il ne remettait pas la personne qui avait dit ça. A dire vrai, il s'en moquait. Parce que c'était vrai. Peut-être que plus tard, la terreur de la croix reviendrait lui tordre le cœur. Mais pour l'instant, il se sentait presque… bien. Oui, il était bien, calme, serein. A dix lieux de ce qu'il était la veille. C'était presque surréel. Cet état, bien sûr, n'allait pas durer. Mais pour l'instant, Drago en profitait à fond. Perdu dans ses pensées, il s'imaginait dans les bras de sa femme adorée, enivré par la douceur de sa peau et de ses cheveux.

Pourvu que cela dure… S'il vous plait…

Dans le quartier des condamnés régnait un semi-silence. Numéro Quinze s'était réveillé et priait, comme à son habitude. Par contre, chose étrange, c'était le calme plat du côté de Gormon. Insolite mais bienvenue, pour sûr.

Il devait être 8 heure lorsque deux matons arrivèrent avec le petit déjeuner. Drago devait avoir la visite de Coffee afin de savoir ce qu'il voulait comme derniers repas mais en attendant, il devait se satisfaire cette bouillit infect comme tout le monde. Mais il ne s'en plaignait pas. Drago avait l'impression de tout percevoir avec une acuité surhumaine et dans cette optique, la bouillit jaunâtre était presque bonne.

Après les avoir servi, lui et Numéro Quinze, les matons avancèrent jusqu'à la cellule 23 et cognèrent sur les barreaux.

« Debout, Gormon, c'est le p'tit dèj. »

Pas de réaction manifestement car le maton cogna une nouvelle fois.

« Et Gormon, t'entends ? »

Toujours rien. Le gardien se tourna vers son collègue.

« Mais y joue à quoi, ce con ? Eclaire donc ce cloaque, Sam, qu'on y voit un peu. »

L'autre lança un lumos dans la cellule et moins de quelques secondes après, leurs expressions se décomposèrent. Drago, qui les observait, en sentit un petit frisson.

« Bordel de merde, grogna le premier maton, ouverture cellule 23, vite. »

Un chuintement métallique et les deux gardiens se précipitèrent à l'intérieur. Drago avait maintenant les poils de la nuque raides. Il avait un mauvais pressentiment. Un très mauvais pressentiment…
Deux autres gardiens arrivèrent par la suite pour épauler les deux sorciers qui parlaient si vite que Drago ne comprit que des bribes de leur conversation. Il sentit une peur sournoise l'envahir.

« … bordel, ce sang…
- … est mort…
- … quel horreur !...
- … par Merlin, on dirait qu'il a été dévoré… »

Drago avala difficilement sa salive. Dévoré ? Mais comment ? Presque sans surprise, il vit le dénommé Sam sortir du quartier pour aller vomir bruyamment. Il laissa derrière lui des traces de pas sanglantes. Pas de doute, Gormon a été tué. Et d'une façon horrible. Drago se demanda avec crainte si c'était bien un cauchemar qui avait causé les grognements de Gormon cette nuit-là.

Puis une autre certitude s'ancra en lui. Lentement, il se tourna vers Numéro Quinze. Ce dernier mangeait tranquillement sa bouillie. Il paraissait d'un calme olympien. Son regard capta celui de Drago et il lui fit un sourire de connivence, du genre « ça-mon-ami-tu-me-le-doit ». Drago en était maintenant sûr. C'était lui. Ses yeux s'agrandirent encore lorsqu'il vit Numéro Quinze lever le bras et laisser pendre la petite ficelle. Sauf que cette fois-ci, il y avait quelque chose dans le nœud coulant. Une petite plaque recouverte de sang. Involontairement, Drago toucha la sienne. C'était une petite barrette en métal, incrustée dans les fers, portant le numéro d'identification du prisonnier. Et Drago était sûr que la plaquette qui pendait au bout de la corde portait celui de Gormon.

Mon dieu, il l'a tué. Mais comment…

La réponse apparut dans un couinement. A coté de Numéro Quinze, sur la paillasse, se tenait un gros rat noir. Ces sales bestioles infestaient Azkaban depuis des lustres, ce n'était pas étonnant d'en voir. Mais celui-ci… Il ne semblait pas sauvage, il semblait apprivoisé. Impression confirmé lorsqu'il se laissa caresser par le tatoué. Il semblait même se blottir dans la paume de ce monstre. Drago comprit tout, tout ce qui s'était passé, et une furieuse envie de vomir s'empara de lui. Il parvint cependant à résister et put ainsi continuer à regarder Numéro Quinze. Ce dernier le regardait avec son rictus détestable et lui fit « chut » avec un doigt qu'il lécha ensuite avant de se le passer sur ses tempes maculés de sang séché. Involontairement, Drago fit de même. Il se rendit compte alors qu'il n'avait plus mal, que ces plaies s'étaient résorbées. Comme disparu.

Drago se jeta en arrière, pris de terreur. La dernière chose qu'il vit de Numéro Quinze avant de vomir dans la cuvette qui lui tenait lieu de toilette était ses pieds nus sur le bord de la paillasse. Le droit surtout, avec sa cicatrice en V qui allait du gros orteil jusqu'au petit. Une cicatrice immonde.

L'avantage de tout ça, c'est que lorsqu'arriva midi, Drago n'avait pas pensé une seule fois au sort qui l'attendait.

Et c'était le principal.

Non ?