Je reste un long moment immobile, je laisse mon regard vagabonder sur les murs, couverts d'une souffrance invisible. Je vois la civière passer devant la cabane. L'équipe du médecin légiste emmène au loin le cadavre. Spencer aurait pu être sous cette housse de plastique noire. Un frisson me parcourt l'échine. J'entends la sirène s'élever puis le véhicule s'éloigner. Je découvre quelques mètres plus loin une ambulance. Elle était cachée par le fourgon mortuaire. Assis à l'arrière, seul, perdu dans ses pensées, Spencer regarde dans le vide. Toutes mes forces me reviennent.

Je me lève comme dans un état second. Je marche, inexorablement vers lui. Vers ma propre souffrance. Je me plante maladroitement devant lui. Je me trouve gauche et empoté d'un coup, et je n'en ai pas l'habitude.

Il ne semble pas remarquer ma présence. Je détaille les quelques blessures apparentes. Rien de grave, à première vue. Il doit avoir faim et soif. Je me recule un peu, fait quelques pas et reviens vers lui, une bouteille d'eau à la main. Je lui tends, il met plusieurs secondes avant de la voir.

- Merci, lâche-t-il dans un demi-sourire.

- Comment tu te sens ? Mon ton détaché m'étonne moi-même.

- Si je te dis bien, tu ne me croiras pas, s'explique-t-il. Alors je vais dire que ça aurait pu être pire.

- Tu as été très courageux. Tu n'as pas à avoir honte d'être sous le choc.

- Je n'ai pas honte, me dit-il. Enfin, si. Mais pas de mon état. C'est plutôt de… de m'être laissé avoir aussi facilement, murmure t'il, baisant les yeux.

- Y a pas de raisons. Ça aurait pu arriver à n'importe lequel d'entre nous.

- Non. Pas à toi.

- Tu es bien trop dur avec toi. Et puis, il m'est déjà arrivé de me faire avoir. Je suis pas parfait. Loin de là, dis-je ne pouvant réprimer un sourire.

A nouveau, il semble sur le point de fondre en larmes. Il enfonce ses ongles dans l'accoudoir du fauteuil où il est assis. Doucement je détache ses doigts du plastique blanc. Je referme mes mains autour de la sienne. Il ne me regarde pas, garde les yeux vissés au sol. Il reproduit la pression sur ma paume. Quelque chose s'insinue en moi. Son chagrin. Sa peur. Et quelque chose d'autre que je n'identifie pas.

Il ravale les larmes qui menaçaient peu avant. Je glisse mon autre main sur son poignet et effleure la marque des liens. Les cordes ont mordu sa chair, laissant une profonde entaille et un hématome qui se fait de plus en plus violacé. Il réprime un frisson, je ne sais si c'est de douleur ou d'autre chose.

Je ne peux pousser plus loin mes réflexions : tout comme moi, il entend Hotch approcher. Il retire précipitamment sa main des miennes.

- Reid tu vas à l'hôpital et il est inutile de protester.

Bien sûr, il allait protester mais renonce. Il baisse à nouveau les yeux.

- Que vont-ils me faire? Je n'ai rien de grave. Tout ce que je veux c'est rentrer chez moi, me doucher et dormir, implore-t-il en direction de notre supérieur.

- Il faudra attendre demain de toute façon, précise Hotch. Avec la paperasse et le reste, nous ne partirons pas avant demain soir. Alors tu vas à l'hôpital, tu te fais examiner et ensuite tu retournes à l'hôtel pour dormir.

Il acquiesce en soupirant. Plus que jamais sa détresse me transperce comme un poignard.

- Je vais avec lui. D'accord! J'affirme.

Hotch opine de la tête en signe d'acceptation. Je me lève, je fais signe à Spencer de s'installer confortablement. Des yeux je cherche l'ambulancier, il est occupé à poser un bandage sur la main d'un policier. Il a du s'écorcher dans les bois comme moi. Je frotte ma main droite sur le haut de mon jeans. Bien sûr cette entaille n'est pas le fruit du hasard mais personne n'a besoin de le savoir. Je m'approche et l'interpelle.

- Dès que vous aurez fini, on pourra y aller. Le Dr Reid doit être examiné le plus tôt possible.

Il me montre la main du policier et d'un geste de la tête me fait comprendre qu'il arrive. Je m'en retourne vers ma souffrance. Spencer est appuyé à la paroi de l'ambulance. Il me regarde d'une façon étrange.

- Il n'est pas utile de rudoyer cet ambulancier. Je ne suis pas si pressé de me retrouver là-bas. Avec tous ces gens qui vont me toucher, ces piqûres, et le reste. Je n'aime pas ça du tout.

- Tu m'as bien laissé te toucher…

Un voile passe dans son regard. Je préfère feindre de l'ignorer.

- Pourquoi parles-tu de piqûre? Ne me dis pas que tu en as peur ? Alors qu'il y a une heure tu tenais tête à un schizophrène armé jusqu'aux dents… ! dis-je en riant.

- Tout à l'heure il y avait l'adrénaline et tout le reste… Là, c'est à froid, en plus je suis déjà sur les nerfs à cause de ce qui s'est passé… alors une piqûre, ça ne va rien arranger.

- T'inquiète, je resterai à côté de toi. Je te tiendrai la main si tu veux, et après je te donnerai un bonbon. Ça te va ?

- T'es pas obligé de te moquer de moi.

Sa mine renfrognée me tire un sourire. Vite remplacé par un soupçon d'angoisse, son regard est étrange. Je n'en comprends pas la signification. Il me détaille, je lui rends son regard, espérant cacher mon trouble. La porte arrière claque, nous sortant brutalement de notre échange muet.

Le véhicule remue sous la pression du démarrage et nous partons vers l'hôpital. Le trajet est silencieux. Son regard se perd sur les murs blancs, il m'évite avec trop de constance pour que ce ne soit qu'une coïncidence.

Une demi-heure plus tard, nous nous immobilisons devant l'entrée des urgences. L'ambulancier présente un fauteuil roulant. Le haussement d'épaule que nous produisons en même temps est assez clair. Je saute en bas du véhicule, tend une main à Spencer pour l'aider à descendre. Il ne se fait pas prier pour la saisir. Je le soutiens légèrement, trop heureux qu'il accepte de se laisser aller contre mon corps. Je le conduis vers les urgences. Au fond, tous les hôpitaux se ressemblent. L'ambulancier nous suit, il s'apprête à expliquer la situation quand je l'arrête d'un regard. Nous sommes tout-à-fait capables de nous débrouiller tout seuls. Il fait marche arrière et repart sans demander son reste. J'avise une infirmière et lui expose les faits.

- Oui, nous vous attendions, répond la jeune femme. Le box 3, vous est réservé Dr Reid. Le médecin arrive dans un petit moment.

- Viens, tu as besoin de t'asseoir. Est-il possible d'avoir quelque chose à manger ? dis-je à l'infirmière. Tu as faim, je crois ?

- Oui, mais ça peut attendre. Je préfère qu'on en finisse rapidement. Je mangerai à l'hôtel après. Tu veux bien ? m'implore-t-il.

Comment pourrais-je lui résister ? J'acquiesce et lance un sourire d'excuse à l'infirmière. Elle me le rend. Un peu trop insistant à mon goût. Il s'assoit sur le lit et ferme les yeux. Je concentre mon attention sur l'extérieur. La pluie bat contre la vitre. Elle m'hypnotise. Je sursaute en entendant sa voix.

- Pourquoi as-tu insisté pour venir avec moi ?

- Tu préfères affronter les méchantes seringues tout seul ?

- Te moque pas, j'y peux rien. Sérieusement pourquoi ?

- J'ai eu l'impression de t'avoir abandonné. Je ne risque pas de reproduire mon erreur, je lui réponds en gardant mon regard perdu dans la nuit.

Il ne répond pas, mon explication doit le contenter. Lorsque le médecin entre dans la chambre, Spencer ne bouge pas. Il s'est endormi en quelques secondes. Je m'approche, pose délicatement une main sur son épaule.

- Reid réveille-toi. Le docteur est là.

Il remue et ouvre brutalement les yeux. Il lève les bras comme pour se défendre, je les rattrape doucement en plongeant mon regard dans ses yeux hagards. Il se calme et reporte son attention sur le médecin en gardant son poignet au creux de ma paume. Le praticien le regarde avec compassion.

- Ne vous inquiétez pas, jeune homme. Je ne vous ferai aucun mal. Votre ami peut rester avec vous. Ça ne me dérange pas.

Le ton est équivoque mais ni l'un ni l'autre ne voulons le détromper sur sa méprise. Après un rapide examen le docteur insiste pour faire passer une radio de la jambe et du pied. Celle que Tobias a brutalisée avec un morceau de bois. Il examine de plus près les plaies de ses poignets qu'il juge bénignes. Puis s'attarde un peu plus sur celle de son cuir chevelu.

- Bon, pour vos poignets, je pense qu'un simple pansement de protection devrait suffire. En ce qui concerne votre tête, je vais poser des points de sutures pour être sûr. La blessure remonte à deux jours, je crois ?

- Pratiquement. Pourquoi ? Demande je.

- Il veut dire que je ne dois pas avoir de traumatisme crânien. La blessure est trop ancienne pour pouvoir provoquer ce genre de séquelle maintenant.

- C'est une bonne nouvelle ?

- Excellente. Je fais venir une infirmière pour nettoyer vos plaies. Je repasse ensuite pour faire les sutures.

Il demande une prise de sang. Spencer se raidit contre moi. Il me regarde, implorant. Je le couve d'un regard rassurant. L'infirmière entre dans la chambre très vite après le départ du médecin. Elle sourit et me regarde avec insistance. Je pose ostensiblement ma main dans celle de Spencer. J'appuie mon geste, histoire d'être clair. Elle se ravise et remballe son sourire.

Elle déballe plusieurs paquets de compresses et verse du désinfectant dessus. Elle soulève doucement les cheveux de Spencer. Délicatement elle nettoie les croûtes de sang. Mettant à nu ces chairs lacérées. L'entaille est peu profonde mais étendue.

- Le docteur devra faire quelque points Monsieur. Vous aurez une belle cicatrice.

Elle me lance un regard noir. Elle veut que je lâche son poignet droit. Je m'exécute me reculant pour lui laisser le champ libre. Je viens m'appuyer à la tête de lit sur un coude, glissant mon autre main dans les cheveux de Spencer.

Une fois les deux plaies nettoyées, elle applique une pommade contrecoups pour hydrater les chairs et éviter d'aggraver les blessures.

- Je vous place des pansements, c'est pour protéger les plaies. Il faudra le faire pendant quelques jours. Je vais demander une ordonnance pour une infirmière à domicile.

- Ce n'est pas nécessaire, je ferai ses pansements.

- Bien. Il ne reste que la prise de sang.

L'angoisse de Spencer est palpable. Son regard apeuré passe de l'aiguille à mon visage puis à son avant bras enserré d'un garrot.

- Ne vous inquiétez pas, j'ai l'habitude des prises de sang. Je suis rapide. A peine le temps de sentir l'aiguille que ce sera fini, précise la jeune femme.

- Regarde-moi, oublie cette aiguille.

D'un signe de tête, j'incite l'infirmière à agir pendant que je le distrais.

- Que veux-tu manger ? Quoiqu'à l'heure qu'il est je doute de trouver un restaurant ouvert. Il faudra se contenter du room service.

- Il est si tard que ça ?

- Bientôt minuit, Spen… Reid.

Évidemment il remarque mon trouble. Tout comme l'infirmière, qui semble le prendre comme une attaque personnelle. Pour la première fois de la soirée, un semblant d'amusement se lit sur le visage de Spencer. Oubliant ma maladresse, je me joins à son sourire.

- Et voilà. J'avais raison, vous n'avez rien senti, fanfaronne-t-elle.

- Euh merci. J'ai envie de manger un hamburger. Tu crois pouvoir me trouver ça ? me dit-il.

- Ça et autre chose si tu veux. Je te rappelle que je devrais être en week-end s'il n'y avait pas eu ce… détraqué. Je suis donc à ta disposition.

Mon audace le fait rougir autant que moi. Un sourire complice se dessine sur nos deux pour se venger du manque d'attention que nous lui accordons. La jeune femme nous interrompt.

- Il faut retirer votre pantalon, vos chaussures et vos chaussettes M. Reid. Pour la radio.

La panique se lit sur son visage. Il me regarde implorant.

- Ce n'est que la cheville, et une jambe seulement. On pourrait remonter le pantalon jusqu'au genou.

Et pour le reste c'est déjà fait. Son ravisseur lui a pris sa chaussure.

Spencer accompagne mon plaidoyer d'un mouvement d'affirmation. Il semble supplier de ses yeux profonds.

- Voyez avec le manipulateur radio, répond-elle sèchement. C'est lui qui décide.

Sur ces paroles, elle referme la porte. Nous laissant seuls, enfin.