- Ne les laisse pas retirer mon pantalon.

Je lui réponds un sourire aux lèvres.

- Ce n'est pas si grave, à moins que tu ne portes pas de sous vêtements.

- Ah, ah, très drôle, Derek. J'ai pas envie de me retrouver à moitié nu devant quelqu'un que je ne connais pas. S'il-te-plaît.

- Je défendrai ton honneur, jusqu'à la mort.

Je feins le preux chevalier, jouant avec les muscles puissants de mes bras. Je cherche à détourner son attention, pour dissimuler le trouble qui s'est emparé de moi au son de mon prénom dans sa bouche. Le silence retombe. Je reste assis près de lui, son poignet à nouveau au creux de ma main. Doucement il incline la tête, bientôt elle rencontrera mon bras. Une éternité qui me torture, je voudrais bouger pour rejoindre sa tempe plus vite. Je me ravise, ne pas le brusquer. Être toucher est déjà quelque chose dont Spencer n'a pas l'habitude alors avec les dernières heures qu'il vient de vivre…

Une fraction de seconde plus tard, je réprime un frisson en fermant les yeux. Mon épaule est entrée en contact avec sa tête, je sens une mèche de cheveux désordonnés frôler mon bras. Il semble serein, les paupières clauses. Doucement je me tends de tout mon possible. Du bout des doigts de ma main libre, j'attrape le drap et le fait glisser sur son corps. Il se tourne, se retrouvant sur le flanc. Il vient poser sa main sur mon avant bras. La pression est presque imperceptible. Bien présente pourtant.

Je m'égare sur son visage, si enfantin. Je détaille à loisir ses lèvres fines, le petit hématome au coin de sa mâchoire. Ses yeux roulent sous leur paupière, il tressaille, se cramponne à mon bras, enfonce les ongles dans ma peau. Je glisse mon bras libre dans son dos, descend ma bouche tout contre son oreille.

- Il est mort et tu es en sécurité… dans mes bras.

- Reste avec moi, ne les laisse pas m'emmener.

Il lâche ses mots sans ouvrir les yeux. J'exerce une légère pression sur son omoplate.

- Je promets.

Il s'enfonce un peu plus dans mes bras, il soupire et reprend.

- Il m'a drogué, quand la caméra était éteinte. J'ai peur, ils vont le voir aux analyses.

- Que t'a-t-il donné ?

- Je sais pas, répondit-il en levant les yeux vers moi. C'était fort, j'ai plané pendant un bon moment.

- Ne t'inquiète pas, c'est confidentiel. Je te garantis que le bureau n'en saura rien.

Au fond de ses grands yeux bleus, un éclat brille. De la gratitude, une envie de me remercier sans savoir comment, et autre chose. Un rien inquiétant et pourtant si séduisant. La porte s'ouvre à la volée. Notre petit bourreau personnel entre dans un cri tonitruant.

- A la radio, Mr Reid ! Oh… excusez-moi, messieurs, marmonne le jeune femme, d'un ton méprisant.

Je m'apprête à la rabrouer quand je sens le tremblement de Spencer reprendre contre mon bras. Je resserre mon étreinte et me presse un peu plus contre lui.

- Je vais le conduire moi-même. Où est-ce? grogne je, entre mes dents.

- Au fond du couloir, c'est indiqué. Vous ne pouvez pas le rater, dit-elle. Ça va aller, Monsieur ?

- Laissez-nous, je m'en occupe.

Je mets tout mon courage à contenir mon cri. Hurler près de lui ne ferait que le perturber davantage. Elle sort précipitamment en refermant la porte. Je pose mon regard sur son visage. Il a contenu ses larmes, respire fort pour reprendre son calme. Avec toute la délicatesse que je possède, je le redresse. Une fois assis sur le bord du lit, je plonge mon regard dans le sien. Il articule difficilement.

- Il faisait ça… souvent… d'un coup il se mettait à… hurler. Sans que je sache pourquoi… J'ai seulement eu… peur… que ce soit lui…

- Il ne t'approchera plus jamais. Il est mort. Il ne te fera plus de mal, comme n'importe qui d'ailleurs. Je te promets de veiller sur toi.

Je n'ai pu retenir mes paroles, malgré toutes les interdictions morales que je m'étais imposées. Les mots sont sortis de ma bouche sans que j'ai pu les contenir.

J'attends, suspendu à ses lèvres. La peur qu'il me repousse comprenant le sens caché de mes paroles.

- Reste avec moi. Ne les laisse pas m'approcher.

- La radio. S'il-te-plaît. Au cas où. Et je t'emmène loin d'ici.

Il incline la tête en signe d'acceptation. Je l'aide à se lever et nous prenons la direction de la radio. Le manipulateur nous attend. Je conduis Spencer directement à la table d'examens. Je viens me placer derrière la vitre de protection pendant que le praticien dispose la jambe de Spencer de façon adéquate. Je pose ma question, inutile au vue de son attitude.

- Il ne faut pas retirer son pantalon ? L'infirmière a insisté.

- Non. Elles ont toujours tendance à insister pour déshabiller les beaux garçons, dit-il dans un sourire.

Je me joins à lui, espérant ne rien trahir de mes pensées. Il vient se placer près de moi.

- Il faut nous laisser, monsieur. Ce ne sera…

- Non, il reste. S'il-vous-plaît.

Spencer a été plus vif que moi, je referme la bouche, ravalant ma protestation. Le technicien promène son regard du jeune patient à l'agent du FBI que je suis. Il hausse les épaules en enclenchant la machine.

- Bien, ne bougez plus. Un, deux, trois. Parfait. Une deuxième image sur le côté cette fois.

Il joint le geste à la parole, et repositionne la jambe de Spencer. Je profite de son inattention pour lancer un sourire à demi-rassurant, à demi-charmeur. Il atteint Spencer qui me le rend, moins assuré.

Une fois les clichés terminés, le technicien nous demande de patienter quelques instants. Le temps que le médecin les consulte et pose le diagnostic.

Je m'empare à nouveau de son corps si fragile. Je le dirige vers la chambre quand nous sommes arrêtés par le médecin.

- C'est bon, Dr Reid. Rien de grave. Je vous ai fait une ordonnance pour les antalgiques et un anti-inflammatoire. Il vous faudra quelques jours avant de courir à nouveau, mais tout ira bien.

Je me saisis de la feuille ainsi que du petit sachet auquel elle est attachée. J'interroge le praticien du regard.

- Je vous ai mis de quoi tenir jusqu'à l'ouverture de la pharmacie. Histoire qu'il passe une bonne nuit. Ainsi qu'un tube de pommade contre-coups. Il faudra l'appliquer sur tous les hématomes et les petites coupures. Suivez-moi dans la chambre. Je vous fais les points de sutures et vous pourrez rentrer.

Nous le suivons, j'installe Spencer sur le lit. Je me place de l'autre côté de celui-ci. Tout en concentrant son attention sur les préparatifs du médecin, il me cherche en tâtant l'air de sa main. Je me rapproche juste assez pour qu'il attrape mon bras. Il m'attire à lui, je me laisse faire.

Le médecin incline la tête de Spencer vers moi, place un champ stérile autour de la plaie. Je vois l'aiguille de la seringue s'approcher de lui.

- Dr Reid, je vous fais une petite anesthésie locale.

Il ferme les yeux enfonçant les ongles dans ma peau. L'aiguille pénètre sa chair doucement. Il se détend en sentant la pression et la douleur disparaître de son crâne. Il garde les yeux fermés pendant que le praticien recoud la plaie.

Je sursaute, sentant son doigt aller et venir le long de mon avant bras. Un mouvement très lent, une caresse. Personne ne peut le voir. Je ne dis rien gardant les yeux sur son visage. De légères grimaces se dessinent de temps en temps sous une pression plus forte que les autres contre sa peau meurtrie.

Le médecin retire le champ stérile nettoyant avec une compresse les résidus de sang sur sa tempe.

- Je la laisse à l'air, c'est mieux. Pas de bain, ni de piscine. Il faut que la plaie reste au sec.

- Je peux prendre une douche, je voudrais laver mes cheveux.

- Oui, mais séchez bien la plaie par tamponnement. Voilà, j'en ai fini. Rentrez avec votre ami, et dormez ! Vous en avez besoin.

- Merci Docteur. Il nous faudrait un taxi pour rentrer à l'hôtel.

- Une voiture de police vous attend à l'extérieur pour vous ramener, la voix de l'infirmière n'est qu'un murmure.

Je les remercie du regard, tous les deux. Notre marche hésitante nous porte sur le parvis de l'hôpital. Je reconnais le jeune sergent qui nous avait accueillis à notre arrivée. Il nous sourit, désignant sa voiture d'un mouvement du menton.

- L'agent Hotchner a demandé une voiture pour venir vous chercher. Je me suis porté volontaire.

- C'est très gentil de votre part. Installe-toi, dis-je à Spencer, j'ai oublié quelque chose. Je ne serai pas long.

Je me détache vite, de peur qu'il ne me retienne. Je ne saurais résister à son regard implorant. Je me détourne sans un regard vers son visage. Je me doute que le jeune sergent se portera à son secours, si nécessaire.

Je cours vers notre bourreau. Je lance sans préambule.

- Vous respectez le secret professionnel ?

- Bien sûr, monsieur.

- Tant mieux, le Dr Reid ne veut pas que les résultats de ses analyses soient transmis au FBI. Veuillez me donner toutes les copies de ses analyses.

Mon ton est cassant, un peu trop sûrement. Qu'importe, c'est Spencer. Elle me tend une feuille simple.

- Il n'y a qu'un exemplaire.

- Gardez vous des traces dans vos dossiers ?

- Évidemment. Au cas où il y aurait un problème.

- Vous connaissez les lois de l'éthique, donc sous aucun prétexte vous ne devez communiquer ces résultats à d'autres personnes. Merci, mademoiselle. Au revoir.

Elle ne répond pas, mais je sens son regard m'accompagner jusqu'à ce que je tourne au coin du couloir. Une fois hors de son champ de vision, je reprends ma course. Je m'arrête sur le seuil de l'hôpital.

Spencer est assis à l'arrière de la voiture de patrouille. La tête appuyée à la vitre, les yeux clos, il semble endormi. Je m'approche, encouragé par le sourire compatissant de notre chauffeur. Je prends place aux côtés de Spencer, la portière se referme délicatement. A peine un petit claquement. Lorsque le moteur démarre, Spencer est déjà niché contre mon épaule.

Nous arrivons vite à l'hôtel. Je n'ai plus besoin d'imposer mon aide, il se raccroche à moi. Je remercie rapidement le sergent, qui nous quitte sans un mot.

J'installe mon ami dans un des fauteuils de l'entrée. Je pars récupérer les clefs de nos chambres. J'étouffe un cri de désespoir au fond de ma gorge. Emily est assise près de Spencer, elle lui parle doucement. Il incline la tête dans sa direction, se gardant bien de la laisser le toucher. J'hésite à le laisser avec elle…