CHAPITRE 1
Debout dans la clairière, Morgane attendait, avec impatience; son cœur s'accélérait dans sa poitrine, lui donnant le sentiment d'être vivante et elle éprouvait une joie qui la comblait. Il était rare que Morgane éprouve une impression comme celle-ci; l'impression d'être en vie, et aussi, celle d'avoir un cœur.
La plupart du temps, elle était plongée dans des ténèbres étouffantes, rongée par une rancoeur, une colère, une amertume, une solitude, qui lui donnaient l'impression d'être un fantôme plus qu 'un être vivant. C'était comme si elle était vide, creuse, inexistante, dévorée par une haine qui n'en finirait jamais. Mais jamais, jamais quand Aithusa l'appelait par son nom.
Morgane !
La manière qu'avait Aithusa de murmurer Morgane lui rappelait que, longtemps, longtemps auparavant, elle avait été une femme avant d'être une sorcière, elle avait été aimée bien plus que haïe. Il y avait toujours de l'amour dans son nom quand c'était Aithusa qui le prononçait, et, en présence de la dragonne, les ténèbres s'éclaircissaient, comme pour laisser passer un rayon de soleil.
Elle avait besoin de cette lumière pour se rappeler qu'elle était vivante.
Morgane !
Le ciel était noir, constellé d'étoiles, mais la forme étincelante de la dragonne blanche ne tarda pas à apparaître dans la trouée, au-dessus de la clairière, décrivant un cercle déscendant pour pouvoir se poser sur le terrain découvert.
Aithusa attérit avec grâce, repliant ses grandes ailes immaculées avec délicatesse, et elle inclina vers Morgane sa tête élégante, aux yeux couleur d'argent, incurvant son long cou gracieux pour se mettre à sa hauteur.
Morgane, dit la dragonne, avec tendresse.
Aithusa, répondit Morgane, et une bouffée de pur amour l'envahit.
Elle caressa le museau blanc de la créature ailée du bout des doigts, avec une grande révérence.
Ses yeux rayonnaient de fascination tandis qu'elle contemplait la dragonne, et son cœur lui murmurait ses compliments : ma beauté, ma merveille, mon aimée.
Aithusa aimait les compliment après tout, elle était une reine, elle aussi, une reine des cieux et des étoiles.
Morgane sentit son cœur s'alléger encore un peu au contact de sa compagne ailée, et, l'espace d'un instant, elle éprouva à nouveau la morsure de l'espoir.
Le monde et les gens pouvaient bien être pétris de haine et de petitesse, Aithusa, elle, était un miracle, une créature de pure magie, au cœur noble et insaisissable. Elle incarnait toutes les vertus de l'Ancienne Religion, tout ce que les mystères du pouvoir qui habitait Morgane pouvaient engendrer de pur, de puissant et d'extraordinaire.
-Ma présence te trouble, murmura Aithusa, qui sentait les remous de son âme.
-Non. Ta présence me fait du bien, répondit Morgane. Je voudrais pouvoir rester avec toi, toujours. Quand je suis avec toi, mes idées sont.. différentes. Plus claires. Plus lumineuses. Pourquoi ne veux-tu pas m'emmener avec toi quand tu t'en vas ?
-Je ne peux pas, Morgane. Kilgarrah ignore que je viens te voir. S'il l'apprenait, il serait furieux. Si je t'amenais à lui, il te tuerait.
-Pourquoi Kilgarrah ne m'aime-t-il pas ?
Morgane ne comprenait pas, comment Aithusa pouvait l'aimer, et Kilgarrah la haïr.
Les dragons étaient-ils donc si différents les uns des autres ?
-Parce qu'il a vu un avenir différent de celui que j'ai vu, moi, dit doucement Aithusa.
-C'est à cause de cet avenir que tu m'as ramenée à la vie ? demanda Morgane, étonnée.
La dragonne ne répondit pas. Les dragons étaient des créatures mystérieuses. Ils parlaient toujours par énigmes. Aithusa avait beau être jeune, elle possédait des souvenirs aussi anciens que la création du monde, et un savoir sans limites.
Morgane était impressionnée par tant de sagesse la dragonne blanche était puissante, elle respirait la magie.
-Je voudrais tant que tu m'emmènes avec toi, murmura-t-elle d'une voix rêveuse.
.
Lorsque Morgane avait fui dans les bois, après la défaite que lui avait infligée Arthur, elle était certaine qu'elle allait mourir.
Elle avait tout perdu : ses pouvoirs, son armée, Agravain et Hélios, qui avaient tous les deux promis de la protéger.
Elle avait réussi à s'échapper grâce à son instinct de survie, se traînant dans les décombres avec l'énergie du désespoir pour quitter Camelot, comme un animal blessé qui se traîne à l'écart pour que nul ne puisse assister à son agonie. Quelles que soient ses souffrances, elle ne laisserait pas ses ennemis la mettre en pièces comme les charognards qu'ils étaient malgré sa faiblesse, elle ne se laisserait jamais attraper vivante.
Elle avait utilisé ses dernières forces pour rejoindre la forêt.
L'épée qui l'avait meurtrie avait profondément transpercé son abdomen et la plaie était trop profonde pour qu'elle puisse guérir, privée de sa magie.
Lorsque ses jambes avaient cédé sous elle, elle savait qu'elle avait déjà perdu trop de sang et elle s'était sentie partir.
Elle avait rendu son dernier souffle. Elle était morte, et, de l'autre côté, elle avait vu... Avalon.
Elle n'en conservait pas une mémoire distincte, mais l'aperçu étincelant de cet au-delà limpide la hantait. Elle se souvenait qu'une fois sur le seuil, elle n'avait plus éprouvé qu'un seul désir : passer les portes de cet autre monde afin de s'y engloutir pour toujours.
Lorsqu'elle s'était approchée, elle avait vu des visages.
Les visages de ceux qui l'avaient précédée à Avalon. Cela ressemblait à un étrange rêve inversé, où les larmes d'Uther Pendragon coulaient toujours pour elle, où Morgause, sa sœur bien-aimée, se détournait inexorablement d'elle au lieu de l'accueillir dans l'étreinte tant attendue de leurs retrouvailles.
-Pardonne-moi de t'avoir failli, ma soeur ! avait crié Morgane, pour tenter de retenir Morgause. J'ai tout fait pour triompher de nos ennemis, mais Emrys était de leur côté, et mes pouvoirs n'étaient pas assez grands pour combattre les siens.
Morgause ne la regardait pas, Morgause ne l'écoutait pas. Son attitude disait : tu as échoué tu étais la dernière d'entre nous, et tu n'as pas été assez forte tu ne mérites pas ta place auprès de moi.
Et Morgane avait mal mal d'être rejetée par cette sœur qu'elle aimait plus que tout au monde.
Uther, lui, la regardait il tendait ses mains vers elle et ses larmes coulaient tandis qu'il l'appelait : ma fille...
Il aurait pu l'aider à franchir le passage. Mais elle ne ressentait rien d'autre qu'un torrent de haine quand elle le regardait, et elle ne voulait pas de son aide. C'est à cause de toi si je suis devenue telle que je suis, lui avait-elle crié. Et elle s'était détournée de lui, comme Morgause s'était détournée d'elle. Plus personne ne pouvait l'aider à passer les portes d'Avalon s'étaient refermées sans qu'elle puisse entrer dans la lumière.
Et elle avait compris que, même dans la mort, seule la solitude l'attendait.
La terreur qu'elle avait éprouvée n'avait pas de nom. N'était-il pas injuste, qu'après avoir passé toute son existence dans les ténèbres, elle doive aussi y demeurer recluse pour l'éternité ? Elle se tenait seule, au milieu du vide.
Et son âme avait versé des larmes de tristesse.
Mais ensuite, elle avait senti une force la tirer en arrière, et la ramener dans son corps, et elle avait repris vie brutalement.
Alors, elle avait ouvert les yeux, et elle avait vu Aithusa.
Aithusa qui l'avait sauvée avec son souffle, qui l'avait faite revenir parmi les vivants, et qui lui avait rendu ses pouvoirs.
A cette époque, ce n'était encore qu'une toute jeune dragonne, mais lorsque Morgane avait regardé cette créature magique, à qui elle devait son salut, prendre son essor vers le ciel, elle avait su, qu'il restait encore de l'espoir, et que toute trace d'amour n'avait pas disparu dans sa vie.
C'était ainsi qu'Aithusa était devenue l'amour pour elle.
Les seuls moments où ses idées étaient claires, étaient ceux où la dragonne venait lui rendre visite.
Et Aithusa était le seul être qui prononce encore le nom de Morgane avec douceur.
-Qu'as-tu vu dans l'avenir ? demanda Morgane à la dragonne.
-Cela, je ne peux te le révéler, répondit Aithusa. Mais sache que le temps de la croisée des avenirs est proche, et que tu vas devoir faire un choix. Quelqu'un vient, pour t'aider dans l'épreuve. Et si tu réussis cette épreuve aujourd'hui, tu changeras un jour la destinée du monde d'une manière que tu serais incapable de concevoir toi-même.
Morgane frissonna.
-Je me moque bien du monde des hommes, dit-elle d'une voix glaciale. Si je pouvais, je vivrais au temps des dragons. Je serais un dragon moi-même, et j'enflammerais l'obscurantisme de cette époque maudite pour ne plus avoir à la souffrir jamais.
Lorsqu'Aithusa fut repartie, Morgane retourna à la forêt.
Il n'y avait plus que la forêt pour elle, maintenant. Elle dormait enchevêtrée dans les branchages dont sa magie lui tissait une couche. Elle se baignait dans les ruisseaux d'eau vive au milieu des poissons. Elle errait entre les arbres, sous les étoiles, en écoutant les bruits de la forêt et des bêtes sauvages. Et là, dans ce monde luxuriant et silencieux, elle pouvait parfois oublier les ténèbres, et les méfaits des hommes.
Lorsque d'aventure elle croisait un voyageur égaré, elle le tuait aussitôt, sans merci.
Morgane détestait les êtres humains, tous autant qu'ils étaient. Sauf Morgause, qui s'était détournée d'elle, de l'autre côté des portes d'Avalon, sans qu'elle réussisse à comprendre pourquoi.
Après tous ces ma sœur tendrement murmurés, ce rejet lui faisait l'effet d'une trahison.
Morgause était celle qui l'avait aimée le mieux. Pourquoi donc ne l'avait-elle pas serrée dans ses bras ? Pourquoi donc ne l'avait-elle pas aidée à entrer en Avalon ?
Cette question la tourmentait bien plus que tout le reste – bien plus que Camelot, Arthur, ou Guenièvre.
Morgane avait entendu les étoiles murmurer entre elles, qu'Arthur était en train de devenir un grand Roi. Qu'il négociait assidûment la paix avec les monarques voisins, qu'il travaillait à la naissance d'un monde unifié qui porterait le nom d'Albion. Comme pour se faire pardonner ses crimes passés. Lui aussi, elle le haïssait. Quand elle retrouverait ses forces, elle chercherait une idée pour le faire souffrir, et il finirait par mourir de ses mains. Cette pensée la consolait parfois, quand elle était plongée dans les ténèbres. Mais moins que la manière dont Aithusa murmurait son nom. Et s'il lui arrivait de songer à quitter la forêt, elle se ravisait toujours, au dernier moment, comme attirée par le vert qui l'enrobait, qui la protégeait, qui l'endormait dans la noirceur.
Jusqu'au prochain rayon de lumière. Jusqu'au prochain Morgane que dirait Aithusa.
Puis un jour, Morgane, qui était toujours attentive aux murmures des étoiles, les entendit lui chanter un refrain inconnu.
Elle refusa tout d'abord de les croire, mais les étoiles insistèrent.
Lui répétant qu'un magicien avait été banni de Camelot, et que ce magicien n'était autre que l'un de ses vieux ennemis. Un jeune homme qu'elle n'aurait jamais soupçonné de détenir le moindre pouvoir.
Un simple serviteur, qui avait été une épine dans son pied pendant bien longtemps.
Et qui, autrefois, l'avait empoisonnée alors qu'elle le croyait son ami.
Merlin.
Merlin avait pénétré dans sa forêt.
