CHAPITRE 2
Cela se produisit trois mois après la rencontre d'Arthur avec la princesse Mithian, trois mois après sa promesse de faire asseoir en paix les souverains des Cinq Royaumes à une même table dans l'année à venir.
Le projet d'Arthur avançait à grands pas : Annis et Bayard étaient tous deux d'accord pour se présenter à la rencontre réclamée par Mithian. Restait à convaincre le Roi Loth de renoncer à son inimitié de longue date avec la famille Pendragon, mais la réussite de l'entreprise, même compliquée, n'était entièrement pas sans espoir et un début de stratégie commençait à se dessiner.
Si bien qu'Albion était en marche, qu'Arthur était en campagne, et que Merlin était heureux de partager son secret avec Gwen qui l'incitait à utiliser sa magie chaque jour, ou presque, pour le bien de Camelot.
Il n'avait pas encore pu se résoudre à confesser son secret à Arthur, évidemment.
Il n'avait pas réussi à trouver la bonne occasion.
Gwen trouvait ses excuses faciles, mais l'occasion était réellement difficile à trouver.
De nouveaux chevaliers étaient venus s'asseoir à la table ronde, aux côtés de Gauvain, Elyan, Perceval et Léon.
Le plus jeune d'entre eux, Solel, était aussi le plus brave.
Arthur adorait ce nouveau chevalier qu'il traitait comme le petit frère qu'il n'avait jamais eu depuis que celui-ci l'avait sauvé d'une attaque de brigands lors de l'un de ses récents voyages dans le royaume de Bayard.
Solel était un beau garçon, avec des yeux d'un bleu perçant et des cheveux noirs comme l'aile du corbeau; il était intelligent, gracieux et drôle; il avait charmé toute la cour en l'espace de quelques heures seulement; et il était aussi le seul à réussir à vaincre le Roi en combat singulier, ce qui lui valait l'admiration inconditionnelle de celui-ci.
Même si le temps qu'Arthur et Solel passaient ensemble depuis deux mois faisait partie des obstacles qui avaient empêché Merlin de trouver le bon moment pour révéler à son ami la vérité au sujet de ses pouvoirs, il n'arrivait pas à en vouloir au jeune chevalier de monopoliser à ce point l'attention du Roi.
En réalité, il se sentait attendri par le paternalisme dont Arthur faisait preuve envers le jeune homme, et songeait que son ami était sans doute prêt à avoir un fils.
Mais Gwen n'était pas encore enceinte, et il faudrait sans doute patienter encore un peu avant qu'il ne vienne un héritier à Camelot.
Tout comme la révélation des pouvoirs de Merlin devrait attendre.
Il était déterminé à la faire à Arthur très prochainement pourtant.
Lui et Gwen avaient eu d'innombrables discussions pour trouver la meilleure manière de lui annoncer les choses, et, en définitive, ils croyaient avoir trouvé la façon idéale – qui ne consistait pas à expliquer quoi que ce soit à Arthur, mais plutôt à lui faire voir la vérité.
Mais Merlin se sentait nerveux et effrayé à chaque fois qu'il se disait : ça y est, c'est le moment.
Si bien qu'il ne faisait que parler pour ne rien dire, comme à chaque fois qu'il était stressé.
Et avant qu'il puisse en venir au fait, Solel apparaissait subitement et Arthur se désintéressait de ce que Merlin disait pour entamer avec lui l'une de ses interminables conversations, laissant son serviteur en plan, l'aveu sur le cœur et la bouche sèche.
Puis, Gaïus mourut.
Cela arriva subitement. Il partit se coucher un soir, et le lendemain matin, il ne se réveilla pas.
Merlin ne parvint pas à comprendre ce qui s'était passé. Bien sûr, Gaïus était âgé, mais il avait une santé de fer. Et son cœur était solide. Il était illogique qu'il meure ainsi, pendant son sommeil.
Merlin n'était pas préparé au terrible sentiment de perte qui s'abattit sur lui quand il comprit qu'il serait désormais privé de la présence paternelle de son mentor. Plus jamais ils ne partageraient le moindre repas ensemble, plus jamais ils ne réfléchiraient tous deux au meilleur moyen de protéger Camelot plus jamais ils ne découvriraient de nouveaux remèdes, ou de nouveaux enchantements, pour vaincre des créatures dangereuses issues de la magie.
Il lui avait semblé que Gaïus serait toujours là pour le conseiller, pour l'écouter, pour le réconforter quand il allait mal. Mais Gaïus était parti, sans même lui dire au revoir, et ses dernières paroles avaient été : «n'oublie pas d'aller cueillir du thym demain matin, j'en ai besoin pour préparer le remède de Dame Ebra». Quel adieu absurde !
Le fait que Gaïus soit mort avant d'avoir vu l'aube d'Albion rendit sa disparition d'autant plus difficile pour Merlin. Il sanglota sur l'épaule de Gwen toute une journée durant tandis qu'Arthur organisait ses funérailles en grande pompe et que Camelot toute entière rendait hommage à la vie, et à l'oeuvre, de son médecin bien-aimé.
La Reine fit ce qu'elle pouvait pour apaiser la tristesse de son ami, en lui disant qu'il savait précisément ce que Gaïus lui aurait dit s'il avait eu la chance de lui faire de véritables adieux : je t'aime, mon garçon, et j'ai confiance en toi.
Arthur se contenta de lui taper sur l'épaule en lui adressant un regard plein de compassion.
Gauvain voulut l'entraîner à la taverne pour qu'ils s'enivrent ensemble et ils passèrent la nuit à boire en se racontant des histoires où Gaïus avait le rôle principal, mais les souvenirs heureux ne réussirent pas à amoindrir le sentiment de tristesse, et de perte, que ressentait Merlin.
Et ce fut le lendemain de l'enterrement que cela se produisit. En pleine salle du conseil, alors qu'Arthur était entouré de tous ses chevaliers. Merlin se sentait passablement malade. Il avait dormi quelques heures à peine, Gauvain l'avait fait boire beaucoup trop, et ses yeux étaient rouges et gonflés de toutes les larmes qu'il avait versées. Il ne pensait pas devoir faire preuve de vigilance à ce moment-là. Après tout, Arthur était entouré de personnes en qui il avait toute confiance.
Sa garde était baissée, ses réflexes, ralentis.
C'est pourquoi il ne vit pas d'où venait l'attaque.
S'il y avait un sorcier dans la salle, il ne l'avait pas détecté. Le fait qu'il soit complètement pris par surprise fut déterminant sur ses réflexes. Il vit l'épée enflammée se dresser dans les airs et fuser tout droit vers le cœur d'Arthur, et il pensa c'est la fin au lieu de réfléchir discrétion. Il se jeta en avant en criant le mot de pouvoir nécessaire pour faire dévier la violente attaque, la main tendue, les yeux flamboyants, et l'épée se planta dans le mur, à moins de cinq centimètres d'Arthur, laissant le Roi indemne – mais de justesse.
Lorsqu'il reprit son souffle, il était complètement dégrisé, et se dit que c'était une chance folle qu'il ait réussi à avoir assez de ressource, malgré son état, pour empêcher la catastrophe.
Puis, il réalisa que tous les regards étaient braqués sur lui, choqués.
Et il comprit ce dont la scène devait avoir l'air.
Toutes les personnes présentes pensaient qu'il venait de tenter d'assassiner le Roi en utilisant la magie pour ce faire.
Les chevaliers étaient figés sur-place, sous le choc, et le dévisageaient comme s'il était possédé.
Arthur restait bouche bée, mais la blessure que Merlin pouvait lire dans ses yeux était de celles que rien ne pourrait jamais guérir. Son expression disait : non, Merlin, pas TOI. Comme si, de toutes les trahisons possibles, celle-ci était la seule qu'il était incapable d'encaisser.
Même Gwen était confuse, mais Merlin la vit raisonner à toute vitesse – et comprendre ce qui avait dû se passer, car elle eut un imperceptible hochement de tête, suivi d'un regard paniqué à travers la pièce à la recherche du sorcier invisible.
Puis, Arthur eut un grondement de bête blessée.
-Sire, dit Merlin, bouleversé, en faisant un pas en avant.
Puis, il regarda les chevaliers porter leurs mains à leurs armes, et il protesta, indigné :
-Non, je n'ai pas... ce n'est pas moi qui... mais enfin, jamais je ne voudrais faire de mal au Roi vous le savez !
Il n'eut pas le temps d'en dire davantage.
-Idiot, cracha Arthur, le regard fermé. Tu as raté ton coup.
La douleur s'était changée en quelque chose d'autre sur son visage.
Merlin avait déjà vu cette expression sur les traits d'Arthur, auparavant, mais en une seule autre occasion.
C'était le jour où le Prince avait appris que son père était responsable de la mort de sa mère, et où il était entré dans la salle du trône, aveuglé par la rage, dans l'intention de le tuer.
C'était un Arthur rendu sourd et aveugle par la douleur, un Arthur imperméable à la raison ou aux arguments, le même Arthur qui avait été à deux doigts d'assassiner son propre père dans un mouvement de colère, et, lorsqu'il dégaina Excalibur pour se jeter sur Merlin, il le fit de la même manière que le jour où il avait surpris Gwen et Lancelot en train de s'embrasser dans la salle du conseil, avec la même énergie, avec la même fureur, avec la même intention de tuer.
Merlin resta figé sur-place, tétanisé, ne sachant comment réagir.
Il sentit ses pouvoirs s'activer d'eux-mêmes pour lui créer un bouclier de protection, mais, dans un coin de son esprit, il savait que ce réflexe de défense ne lui éviterait pas de succomber si Arthur le transperçait.
Arthur avait Excalibur, l'épée forgée dans le souffle du dragon, l'épée que Merlin lui avait donnée, et elle était capable de foudroyer n'importe quel bouclier magique.
Je vais mourir, pensa-t-il, choqué, de la main de la personne que j'aime le plus au monde, parce que je n'ai pas eu le courage de lui révéler la vérité plus tôt, dans d'autres circonstances.
Et il ne sut plus très bien si cette idée lui donnait envie de rire, ou de pleurer.
Puis Excalibur siffla au-dessus de sa tête, et il regarda sa mort en face, et il se sentit soudain très las et très seul.
Si c'était ce qu'Arthur voulait vraiment... en finir avec lui le faire disparaître alors il pouvait bien l'accepter. Et rejoindre Avalon sans regarder en arrière. Après tout Arthur avait foi en Albion maintenant, et il était déterminé à la faire naître. Il avait donc en partie au moins accompli son destin. Et puis Gaïus l'avait déjà précédé de l'autre côté, et il lui manquait tellement...
Ainsi soit-il, pensa-t-il.
Mais il entendit un cri perçant – reconnut la voix de Gwen – et subitement, elle fut là, s'interposant entre Arthur et lui.
Elle était échevelée et terrifiée, les yeux dilatés d'effroi et remplis de larmes, et elle semblait incapable de parler, mais ce fut avec détermination qu'elle poussa Merlin derrière elle pour le protéger, et en la voyant, entre lui et sa cible, Arthur réussit de justesse à retenir le coup qu'il destinait à Merlin pour éviter de la blesser.
-Pousse-toi, Guenièvre ! ordonna-t-il d'une voix pleine de rage.
-Non ! répondit-elle fermement.
Elle resta où elle était, secouant la tête. Les larmes roulaient sur son main agrippait convulsivement celle de Merlin, et il n'arrivait pas à croire, qu'elle puisse être à ce point loyale, ni à ce point courageuse. Il réalisa alors qu'il avait sous-estimé la confiance qu'elle avait en lui et l'amour qu'elle lui portait, et il s'en voulut. Si seulement Arthur -
-C'est un sorcier, hurla Arthur. C'est un sorcier, c'est un menteur, c'est un traître, c'est un idiot, c'est le plus pitoyable assassin de toute l'histoire de Camelot et je vais le tuer sur-place !
-Arthur non ! cria-t-elle, refusant de le laisser passer.
Il la bouscula pour la dépasser, mais elle s'accrocha à son bras armé il voulut la repousser en arrière, mais elle lutta pour lui arracher Excalibur en criant : «C'est Merlin, Arthur ! C'est Merlin !». Arthur hurla en retour : «Il vient d'essayer de me tuer !». Mais Gwen réussit à lui arracher l'épée, qui tomba sur le sol dans un cliquetis métallique. Il lui lança un regard brûlant. Elle recula d'un pas, hors d'haleine.
-Ce n'était pas lui, s'exclama-t-elle, d'une toute petite voix., en joignant les mains. Ce n'était pas lui, Arthur, ce n'était pas -
Il se détourna d'elle, délaissant Excalibur, et marcha vers Merlin en grondant : « traître ! ».
Merlin répondit :
-Arthur, je vous jure que -
,Mais son ami le frappa au visage pour le réduire au silence. Il recula d'un pas, choqué. Arthur l'avait déjà frappé, pendant les entraînements lorsqu'il lui servait d'écuyer, mais jamais dans le but de lui faire mal, jamais de toute sa force. Son premier coup de poing le laissa abasourdi d'incrédulité et de douleur. Il ne vit pas venir le deuxième, qui s'abattit sur lui avec violence, l'assourdissant à moitié.
-Faisons ça à la loyale, si vraiment tu veux te débarrasser de moi, rugit Arthur. Sois un homme pour une fois Merlin ! Utilise tes poings !
Et avant qu'il ait pu protester une nouvelle fois sur le malentendu dont il était victime, le Roi se mit à le rouer de coups comme s'il était un ivrogne se bagarrant dans une taverne.
Il criait d'une voix écorchée, le visage congestionné de rage, les yeux remplis de larmes :
-Qu'attends-tu pour répliquer, Merlin? Vas-y ! Fais ce que tu projettes de faire depuis... combien de temps maintenant ? Un mois, un an, dix ans ? Utilise un autre de tes maudits sortilèges pour en finir avec moi, et ne me rate pas, cette fois, espèce d'idiot ! Tue-moi ! Tue-moi puisque c'est ce que tu veux, comme tous les autres sorciers ! Te débarrasser du Roi de Camelot, du Roi des imbéciles, qui prend ses ennemis pour ses amis !
Avant longtemps, Merlin était à terre, les bras levés pour se protéger de l'avalanche de coups de pieds et de poings qui déferlait sur lui, mais il était incapable de se résoudre à utiliser sa magie contre Arthur, même pour l'arrêter.
C'aurait été forcer son pouvoir dans un sens qui était contraire à sa nature, le corrompre, le souiller, et se souiller lui-même.
Il resta sans force, en se demandant si Arthur allait le tuer à mains nues, ne pouvant s'empêcher de voir les larmes qui coulaient sur le visage du Roi, et mourant intérieurement de ne pouvoir lui crier à quel point il était désolé.
Finalement, ce fut Gwen, qui, à nouveau, se dressa entre eux deux pour empêcher Arthur d'en finir avec lui. Elle sanglotait, mais elle se tint courageusement au-dessus de Merlin pour faire reculer son mari, et Arthur dut la frapper par mégarde à deux reprises au moins avant de se rendre compte que c'était sur elle que tombaient ses poings, et de s'arrêter, hors d'haleine.
-Arthur ! appela-t-elle, implorante.
Puis, alors qu'il étrécissait les yeux et faisait un nouveau geste pour la pousser de côté, elle se cramponna à lui et elle réussit à trouver ses mots.
-Il y a une explication, il y a forcément une explication.
Merlin sut qu'elle avait peur de lui, lorsqu'elle continua, dans un vouvoiement étouffé :
-Je ne peux pas vous laisser tuer Merlin. Arthur, je vous en prie. Ce n'était pas lui. Il n'a pas essayé de vous tuer, il n'aurait jamais fait ça, il vous aime beaucoup trop.
Elle voulut mettre ses mains sur les épaules de son mari pour l'apaiser, comme s'il avait été un animal furieux, mais il recula, une main tendue devant lui, sans détacher son regard de Merlin qui était à terre, haletant, le visage en sang.
-Tout le monde l'a vu !
-Non, ce n'était pas lui ! le défendit farouchement Gwen.
-C'est un sorcier et un menteur, rugit Arthur, menaçant.
Même dans ses pires cauchemars, Merlin n'aurait jamais imaginé que les choses puissent se passer aussi mal. Il sentit les larmes inonder son visage blessé, qui se mit à le brûler. Il essaya de parler, mais il avait la mâchoire enflée et douloureuse, et ses mots s'étranglèrent dans sa gorge. Il vit vaguement Gauvain rejoindre Gwen aux côtés d'Arthur, et tenter de le ramener à la raison en s'exclamant :
-La Reine a raison, Arthur il doit forcément y avoir une explication.
Arthur le fit taire d'un regard courroucé et se retourna vers Merlin, qui réussit enfin à parler.
-Pardonnez-moi, Sire, souffla-t-il, horrifié. J'aurais voulu, je voulais, j'essayais de... vous auriez dû l'apprendre autrement mais je n'ai pas trouvé le moment de...
-Hors de ma vue, répondit Arthur, en furie.
-Je ne veux pas vous quitter, protesta Merlin. Quoique vous puissiez croire... je suis toujours votre serviteur.
-Depuis combien de temps me mens-tu, depuis combien de temps joues-tu les idiots en attendant l'heure de me poignarder dans le dos avec ta magie comme l'a fait Morgane ? Quand je pense... que je te faisais confiance ! Hors de ma vue et de mon royaume à jamais ou je te tuerai ! hurla Arthur en tentant à nouveau de se jeter sur lui.
Gauvain s'interposa pour l'en empêcher. Gwen se tourna vers Merlin, désespérée, et elle lui cria :
-Va-t'en, Merlin ! Va-t'en ! Cours !
Alors il se leva, et il courut. Avant de quitter les lieux, il eut le temps de voir Arthur s'effondrer dans les bras de Gwen, en larmes, et les chevaliers choqués lancer des regards interrogateurs à leur Roi, se demandant s'ils devaient le poursuivre.
Puis, il entendit Reine ordonner d'une voix impérieuse :
-Laissez-le quitter Camelot en paix ! Si vous le touchez, vous aurez à en répondre devant moi !
Le son des sanglots d'Arthur le poursuivit dans les couloirs.
Cinq années de mensonges prenaient fin de la pire des manières possibles.
