CHAPITRE 3

Merlin s'enfonça dans la forêt, complètement sous le choc.

Les larmes coulaient le long de son visage sans qu'il puisse les retenir.

Arthur – son ami, son Roi, son Arthur – avait failli le tuer dans un mouvement de rage. Si Gwen ne s'était pas interposée, Excalibur se serait plantée dans son cœur. Sa haine de la magie était plus forte que l'amitié qu'il avait jamais pu nourrir pour lui il avait suffi qu'il voie ses yeux passer du bleu à l'or pour qu'il le juge immédiatement coupable de cette tentative de meurtre il n'avait pas hésité un seul instant.

Merlin revoyait sans cesse le visage congestionné d'Arthur tandis qu'il s'écriait : «Hors de ma vue ! Hors de ma vue à jamais !» et il sentait son cœur se briser en mille morceaux un peu plus à chaque fois alors qu'il réalisait les implications de cet exil.

C'était terminé, terminé pour ses rêves quant à la manière dont il annoncerait la vérité à son ami, toutes ses espérances quant à l'acceptation dont il pourrait faire l'objet, tout était fini, fracassé.

Il courut à l'aveuglette, sans savoir où il allait les branches frappaient son visage tuméfié et ses pas trébuchaient sur le sol inégal. Quand il eut épuisé toutes ses forces, il se laissa tomber à terre, et il souhaita être mort.

Il pleura jusqu'à ce que le sommeil le terrasse, puis il s'endormit profondément, épuisé.

Lorsqu'il reprit conscience, il eut un nouveau choc, et il eut un mouvement de recul effrayé en découvrant Morgane, penchée sur lui.

Les étoiles avaient dit vrai.

Merlin, le serviteur le plus ennuyeux de toute l'histoire de Camelot, possédait la magie, et lorsque son maître l'avait découvert, il l'avait banni aussitôt en employant la force pour réussir à le chasser.

Morgane le sentit pénétrer dans la forêt, et se dirigea vers lui. Elle le trouva étendu sur le sol, endormi, entièrement à sa merci. Sa première idée fut de se débarrasser de lui tant qu'il était vulnérable. Depuis le temps qu'elle attendait le moment de le tuer, rater une pareille occasion aurait été stupide. Mais quand elle s'approcha, qu'elle vit son visage blessé, et qu'elle comprit qu'il devait avoir été battu à coups de poings, une logique froide et cruelle s'insinua dans son esprit et elle comprit que l'achever maintenant n'aurait pas été la meilleure manière pour elle d'obtenir sa vengeance.

Au contraire, elle abrégerait bien trop tôt ses souffrances. Il venait tout juste de tomber en disgrâce. Il méritait d'endurer ce qu'elle avait enduré. La douleur, la solitude, la peine, la peur. Et bien plus encore.

Elle le regarda en éprouvant un sentiment de triomphe.

Elle ne se serait jamais doutée qu'il possédait la magie, mais peut-être ne l'avait-il acquise que depuis peu de temps. Et cet idiot l'avait certainement fait dans le but de protéger Arthur. Il était ridiculement loyal à son Roi et il aurait probablement fait n'importe quoi pour lui, y compris frayer avec des sorciers pour découvrir la meilleure manière de contrer les attaques dont Arthur pouvait faire l'objet. Maintenant qu'il avait obtenu sa récompense, il devait se mordre les doigts d'avoir mis son nez dans les sortilèges et les enchantements. Morgane sentit un sombre sourire éclairer son visage. Il n'avait que ce qu'il méritait. Il avait fait semblant d'être son ami, puis, il l'avait trahie bien fait pour lui s'il avait à son tour été trahi par ceux qu'il aimait.

Elle en était à ce point de ces réflexions lorsqu'il s'éveilla, et elle sentit sa satisfaction augmenter d'un cran en le voyant battre en retraite devant elle, galvanisé par la peur.

Morgane le dévisagea d'un regard glacial, et Merlin se figea face à elle. Elle ne semblait pas avoir envie de l'attaquer. Mais dans ce cas, que voulait-elle ? Il frissonna, désorienté. Une part de lui était surprise de la retrouver vivante. L'autre était à la fois soulagée et effrayée qu'elle ne soit pas morte.

Elle ressemblait plus à un fantôme égaré qu'à la jeune femme qu'elle était autrefois. Son visage de sorcière était froid et inexpressif, et sa peau blême comme celle d'un cadavre. Sa robe noire était en haillons. Il y avait des feuilles mortes dans ses cheveux et elle allait les pieds nus. Ses yeux verts le transpercèrent avec mépris.

-Toi, dit-elle, d'une voix glacée. Un sorcier.

Ni fanfaronnades, ni menaces, ni paroles inutiles. Elle était allée tout droit à l'essentiel. Il s'étonna de ce que les nouvelles aillent aussi vite. A quelles portes avait-elle bien pu écouter pour apprendre ce qui s'était passé à Camelot ?

Il frissonna à nouveau le regard de Morgane s'était fait impérieux, exigeant. Elle attendait qu'il le reconnaisse. Et pourquoi pas, après tout ? Puisque c'était la vérité.

-Oui, dit-il, avec tristesse. Je suis un sorcier.

-Et un lâche, et un traître, ajouta Morgane, comme si elle s'attendait à ce qu'il en convienne.

-Je n'ai jamais trahi Arthur, protesta-t-il d'une voix brûlante.

-Qui se soucie d'Arthur ? répliqua-t-elle, indignée. Tu as trahi les détenteurs de la magie – les tiens, Merlin. Pour servir leur pire ennemi ! Tu as vécu en te reniant toi-même, comme... le misérable que tu es, pendant, quoi ? Des semaines ? Des mois ? Des années ?

Il ne répondit rien. Il n'avait aucune envie de parler avec elle.

-Mais justice est faite, à présent, et je suis satisfaite, dit-elle, avec un sourire méchant. Satisfaite de savoir que tu as reçu le même traitement qui m'a été réservé à moi. Satisfaite de savoir que tous ceux que tu aimais t'ont tourné le dos. Te voilà banni de Camelot par un maître que tu as servi pendant cinq longues années avec bien plus de fidélité que tu n'aurais dû. Tu étais comme un chien à sa botte, tu aurais fait n'importe quoi pour lui, et il t'a chassé, comme un moins que rien, à cause de tes pouvoirs, le jour même où il les a découverts. A-t-il hésité un instant ? Ca m'étonnerait doit être une chance que tu t'en soies sorti vivant, n'est-ce pas ? Si j'en juge par l'état de ta figure et ce que je sais d'Arthur, tu n'as pas dû passer très loin de l'exécution arbitraire.

Merlin pâlit, mais ne répondit rien.

Morgane le dévisageait avec une expression victorieuse dans le regard.

-Tu as tout perdu. Tous ceux que tu aimais t'ont rejeté. Nous sommes pareils maintenant, triompha-t-elle.

Il lui rendit son regard, prit une grande inspiration, puis affirma :

-Non. C'est faux. Je ne serai jamais comme toi. Tu es pleine de haine, Morgane. Tu te réjouis du malheur des autres. Tu ne cherches qu'à faire du mal autour de toi.

-Comme tu es prompt à me juger ! dit-elle avec un rire sans joie. Mais tu apprendras la haine, Merlin. Tu l'apprendras bien assez tôt, quand tu auras été seul assez longtemps, et que tu te rendras compte que tous ceux sur qui tu croyais pouvoir compter se sont détournés de toi. Nous en reparlerons dans quelques semaines, quand tu auras commencé à comprendre que la solitude est ta seule compagne, et que le monde est un endroit rempli de haine auquel il faut rendre coup pour coup. Alors, peut-être, ce que tu auras à dire commencera à m'intéresser.

Sur ces mots, elle hocha la tête, puis elle disparut, dans un tourbillon de vent.

Le laissant seul, et plus malheureux qu'il n'avait jamais été.

ll fallut deux jours à Merlin pour retrouver son esprit pratique, deux jours pour qu'il cesse de pleurer sur lui-même et qu'il commence à se demander ce qu'il allait faire.

Ces deux jours furent les plus interminables de son existence, mais lorsqu'ils prirent fin, il était fatigué de pleurer et il s'assit sur une souche en tentant de démmêler l'innommable chaos qu'était sa vie, se demandant ce que Gaïus lui aurait conseillé de faire s'il avait été avec lui.

La première des choses, semblait être de faire preuve de bon sens, décida-t-il après une demi-heure de réflexion sans résultat probant.

Gaïus lui avait toujours conseillé de manger d'abord quand il se creusait les méninges pour trouver une solution à un problème qui ne semblait pas en avoir, et il n'avait rien avalé depuis deux jours.

Mange ta soupe aurait donc été le plus sage conseil de son cher mentor.

Méthodiquement, Merlin entreprit donc de rassembler du bois pour le feu, puis, de se confectionner un lance-pierres pour partir à la chasse.

Il réussit à tuer deux perdrix qu'il mit à cuire sur une broche, et lorsqu'elles furent prêtes, il se restaura.

Ensuite, il déscendit au ruisseau pour boire et pour laver son visage.

Ses blessures étaient en voie de rémission, la magie aidant. Il avait encore mal un peu partout, mais c'était assurément parce qu'il avait dormi n'importe où les deux dernières nuits et non parce qu'il avait les os brisés.

Le ventre plein et l'esprit un peu plus clair, il se rassit sur sa souche pour tenter de considérer le problème dans tous les sens possibles, mais il n'aboutit à aucune grande révélation il ne voyait tout simplement pas comment amener Arthur à reconsidérer sa vision de la situation et il se demanda s'il ne valait pas mieux, tout simplement, laisser du temps au temps.

Alors il décida de commencer à se construire une cabane pour se distraire l'esprit.

Après trois jours, lorsque la cabane fut terminée, l'âtre balayé, et que Merlin eut confectionné une batterie entière de nouvelles marmites en mettant à cuire des poteries qu'il avait façonnées dans l'argile de la rivière, il se demanda qui avait essayé de tuer Arthur.

C'était un sorcier, assurément, qui avait enflammé l'épée avant de la lancer tout droit vers son cœur. Mais il lui semblait impossible que cet homme se soit trouvé dans la pièce au moment de l'évènement, puisque seuls les chevaliers, et Gwen, étaient alors rassemblés autour de la table ronde. Merlin n'avait entendu incanter aucun d'entre eux et il aurait mis sa main à couper qu'aucun d'entre eux ne pratiquait la magie. Mais quel enchanteur pouvait être assez puissant pour lancer un sort comme celui-ci à distance ? Et quel avait été son but ? Obliger Merlin à se trahir, ou tuer Arthur ?

Et si c'était la deuxième hypothèse qui était la bonne... et qu'il décide de recommencer ?

Merlin réalisa soudain qu'il avait abandonné ses amis, et Camelot, depuis cinq jours tout entiers, sans se soucier de ce que cette tentative de meurtre risque de se reproduire. Quel piètre protecteur il faisait !

Quelle que soit la haine qu'Arthur pouvait avoir à son égard, tant qu'il lui resterait un souffle de vie, il continuerait à le servir – à distance, si nécessaire. Il devait s'assurer que son ami allait bien.

Fort de cette décision, Merlin comprit qu'il devait retourner à Camelot.

Il lança un sort d'invisibilité, et, chevauchant les airs pour aller plus vite, il prit le chemin de la cité pour s'assurer que tout allait bien pour ceux qu'il avait laissés en arrière. Il ne pouvait s'empêcher de trembler intérieurement à la pensée qu'il leur soit arrivé quelque chose en son absence. Comme il avait été stupide de pleurer sur son sort ! Comment pouvait-il s'être montré à ce point égoïste ?

C'était le soir, et il se glissa dans les appartements d'Arthur pour vérifier qu'il allait bien, sachant que c'était là qu'il pourrait le trouver à cette heure tardive, probablement occupé à rédiger des écrits officiels. Son cœur était gonflé par l'inquiétude. Et s'il découvrait qu'Arthur avait été la cible d'une nouvelle tentative de meurtre ? Et si Arthur avait disparu à jamais ? Il ne se le pardonnerait jamais !

Le soulagement qu'il éprouva à le trouver bien vivant, avachi en travers de son lit, fut tel qu'il oublia momentanément de respirer. Au moins, rien d'irréversible ne s'était produit. Le Roi de Camelot était bien vivant. Albion était toujours en marche. Et il lui restait un mince espoir de se réconcilier un jour avec son ami.

Quand il s'approcha en catimini pour regarder Arthur de plus près, il fut choqué de s'apercevoir que son ami avait l'air malade. Son teint était gris et ses yeux bouffis. Ses traits étaient hantés par le désespoir et il avait son regard des mauvais jours. Il fixait le mur, l'oeil torve, l'air apathique.

Que lui arrivait-il donc ?

-Arthur !

C'était la voix de Gwen, derrière la porte. Elle était en train de tambouriner furieusement contre le chambranle, visiblement excédée. Merlin réalisa vaguement qu'Arthur avait dû s'enfermer à l'intérieur de sa chambre, raison pour laquelle Gwen ne pouvait débouler à l'intérieur pour lui parler face à face.

-Arthur, laisse-moi entrer !

-Je te dis que je ne veux voir personne ! rugit Arthur, le visage défait. Va-t'en, Guenièvre, laisse-moi tranquille !

-Mais il faut que je te parle ! insista-t-elle, d'un ton qui hésitait entre la colère, la compassion et le désespoir.

-Je n'ai pas envie de t'écouter ! cria-t-il en enfouissant sa tête sous l'oreiller. Bonne nuit, Guenièvre !

-Arthur ! protesta-t-elle.

-J'ai dit bonne nuit ! répéta-t-il, d'une voix pathétique d'enfant furieux.

L'espace d'un instant, Merlin eut tant de peine pour lui qu'il éprouva l'envie de lever le sort d'invisibilité pour le prendre dans ses bras. Mais ça n'aurait mené à rien, sinon à une nouvelle catastrophe, aussi s'empêcha-t-il de céder à cette impulsion.

Derrière la porte, Gwen refusait d'abandonner :

-Mais Merlin..., reprit-elle.

Arthur bondit de son lit, le visage déformé par la rage.

-Je ne veux plus jamais entendre prononcer ce nom-là, Guenièvre ! la coupa-t-il en postillonnant de rage. Tu m'as compris ? Maintenant va-t'en ! Va't'en avant que je ne dise des choses méchantes que je risque de regretter ensuite !

Merlin fit un pas en arrière, le cœur brisé de voir Arthur réagir si violemment à l'évocation de son nom. Il ne pouvait s'empêcher d'avoir les larmes aux yeux. Il lança un sort de perméabilité et traversa le mur pour se retrouver dans le couloir. Gwen était immobile devant la porte, le regard noir d'inquiétude. Elle se mordillait la lèvre inférieure, en ayant l'air de ne plus du tout savoir quoi faire. Il fut soudain très inquiet pour elle. Elle l'avait défendu bec et ongles et il savait pourquoi elle voulait parler à Arthur. Elle avait l'intention de lui avouer qu'elle était au courant pour la magie, en espérant infléchir son opinion. Elle ne se rendait pas compte qu'en agissant ainsi non seulement elle obtiendrait l'effet inverse, mais elle risquerait d'entrer en disgrâce aux yeux d'Arthur, qui considérerait son silence comme une trahison à son égard. Il ne pouvait pas la laisser faire.

L'espace d'un instant, il fut tenté de lui apparaître, mais ce serait la forcer à mentir pour le couvrir encore plus qu'elle ne l'avait déjà fait, et s'il y avait bien une chose qu'il ne voulait pas, c'était éloigner Gwen d'Arthur, car elle était la seule à pouvoir veiller sur lui maintenant qu'il ne pouvait plus se tenir à ses côtés.

Il passa à côté d'elle en silence, et l'entendit murmurer d'une voix étouffée de colère et de tristesse:

-Arthur Pendragon, Merlin avait raison à votre sujet vous êtes le plus royal des idiots que je connaisse.

Il la regarda secouer la tête, puis, essuyer les larmes qui coulaient sur ses joues. Lorsqu'elle eut retrouvé sa contenance, elle épousseta le devant de sa robe et se dirigea vers ses appartements. Merlin l'entendit soupirer en refermant la porte. Son cœur l'élançait deux fois plus fort qu'auparavant.

Il se promit de ne plus jamais observer ni Arthur ni Guenièvre à leur insu dans leur intimité.

Il sentait qu'il n'en avait pas le droit.

Dorénavant, il se limiterait à les visiter lorsqu'ils seraient dans leurs rôles officiels de Roi et de Reine, afin de s'assurer qu'ils ne rencontraient aucun obstacle dans la construction d'Albion.

Avant de partir, cependant, Merlin éprouva le besoin d'aller voir comment se portait son ami Gauvain, et son voyage invisible le mena jusqu'à la taverne, où il était sûr de le trouver. Il pensait juste jeter un coup d'oeil à l'intérieur, et repartir aussitôt, mais il arriva en pleine bagarre – une bagarre entre chevaliers. Solel venait d'envoyer son poing dans la figure de Gauvain, qui, trop ivre pour rester sur ses jambes, s'était effondré par-terre. Gauvain se releva furieux et prêt à répliquer, mais Elyan et Perceval s'interposèrent pour empêcher leurs deux amis de se battre plus longtemps.

-Arrêtez ! s'exclama Léon. Arthur sera furieux s'il apprend que vous vous êtes battus, chevaliers !

-Gauvain parle comme un traître, protesta Solel. Comment peut-il soutenir ce sorcier de Merlin ? Nous avons tous été témoins de sa tentative de meurtre ! Le défendre après qu'il ait essayé de tuer notre Roi est criminel !

-Que sais-tu, toi, depuis deux mois que tu es arrivé ? rugit Gauvain. Etais-tu là quand Arthur était en danger, affaibli, privé de soutien ? Non. Mais moi, oui, et Merlin, aussi. En cinq ans, jamais il n'a failli à Arthur une seule fois ! Il devait être sous l'emprise d'un sort, ou possédé par un démon, ou que sais-je d'autre, pour tenter de le tuer. Mais il n'était pas lui-même, j'en mettrais ma main à couper ! Enfin - il ferait n'importe quoi pour Arthur ! Il l'aime plus que nous tous réunis !

Léon secoua la tête.

-Désolé, Gauvain. Parfois, les gens changent. Et Merlin ne fait peut-être pas exception à la règle... Peut-être s'est-il lassé de vivre dans l'ombre du Roi. Peut-être espérait-il plus de privilèges... La soif de pouvoir peut monter à la tête des meilleures personnes qui soient.

-Pas Merlin ! protesta Gauvain.

Il se redressa et saisit la pinte de bière la plus proche.

-Si vraiment il voulait tuer Arthur, pourquoi ne s'est-il pas défendu quand notre bon Roi lui est tombé dessus à bras raccourcis ?

Léon, Elyan, Perceval et Solel regardaient Gauvain en silence.

-La dernière chose qu'il ait dite à Arthur avant de partir était : je suis toujours votre serviteur, gronda Gauvain. Est-ce qu'un traître aurait dit une chose pareille ?

-Tu es bouleversé parce que tu voudrais que ça ne soit pas arrivé, dit Perceval, en hochant la tête. Mais c'est arrivé. Et tu as vu la même chose que nous Merlin a bel et bien essayé de tuer Arthur. C'est un traître. Son nom ne doit plus être prononcé.

Gauvain secoua la tête et cracha par-terre, écoeuré.

-Qu'aucun de vous ne vienne plus me dire que Merlin est un traître, dit-il, d'un air malheureux.

Puis il vida la pinte de bière d'un seul trait.

A présent, Merlin était vraiment malade. Il quitta la taverne sans un son et se retrouva sous les étoiles, la gorge serrée. Il savait qu'il aurait mieux fait de rejoindre la forêt, mais il n'arrivait pas à partir. Si douloureuse que soit pour lui cette incursion secrète à l'intérieur de Camelot, il éprouvait comme le besoin d'appuyer sur sa blessure pour vérifier qu'elle faisait toujours aussi mal.

Il se dirigea vers les appartements de Gaïus.

Le médecin de la Cour n'avait pas encore été remplacé, et la chambre qu'il occupait autrefois était déserte.

Merlin sentit les larmes couler sur son visage dès qu'il pénétra dans ce lieu qu'il considérait comme son foyer. Il y avait vécu les cinq dernières années de sa vie, et le quotidien qu'il y avait partagé avec Gaïus lui manquait affreusement. Il regarda autour de lui, bouleversé. Il avait l'impression qu'à tout instant, son ancien mentor allait apparaître avec un sourire aux lèvres, s'exclamant : Merlin ! Où étais-tu passé ? Prêt à le serrer dans ses bras avant d'ajouter : tu n'as pas le temps de t'apitoyer sur ton sort, mon garçon. Camelot est en danger !

Mais non. Rien ne se produisit. Gaïus était mort, il ne reviendrait jamais. Merlin était seul à présent. Seul à devoir prendre des décisions, seul à pouvoir faire des choix. Il s'assit lourdement sur le tabouret le plus proche et prit sa tête dans ses mains, parce qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il devait faire.

Il ne s'était jamais senti aussi seul de toute sa vie.

Son regard erra sur la table à côté de lui.

Et ce fut alors qu'il trouva le message de Gwen.

Il reconnut le papier qu'elle utilisait – parfumé à la lavande.

Elle avait laissé sa lettre à moitié cachée dans un grimoire traitant des éléments, la déposant là comme dans l'espoir qu'il la trouverait.

Il lut avec avidité ce que sa plume délicate avait écrit.

Merlin,

Je sais que ce n'est pas toi qui a tenté d'assassiner Arthur, même si toutes les apparences jouent contre toi. Mais il est furieux, il se sent trahi et tu connais son caractère : quand il est malheureux, il se renferme sur lui-même comme une huître.

J'ai beau lui répéter que tu n'aurais jamais essayé de le tuer, et qu'il devrait écouter ce que tu as à dire sur ce qui s'est passé, il ne veut rien entendre, et je ne sais plus quoi faire.

Hier, il a failli faire passer Georges par la fenêtre en hurlant que tous les serviteurs de Camelot étaient des incapables, et depuis, il refuse que qui que ce soit rentre dans sa chambre pour faire le ménage.

J'ignore si tu as réussi à retrouver le véritable coupable et je suis très inquiète car tu n'es plus là pour protéger Arthur au cas où il serait la cible d'une nouvelle tentative de la part de ce sorcier.

Je n'arrive pas à imaginer le désastre que serait Camelot sans toi alors je t'en prie.

Ne nous abandonne pas.

G.

Il sentit les larmes lui monter aux yeux et pensa : heureusement que tu es là, Gwen. Il avait déjà l'esprit plus clair. Avant tout, protéger Arthur. Il partit à la recherche du sortilège nécessaire dans son ancien livre de magie. C'était un enchantement complexe et il le voulait efficace. Il prit un long moment à le tisser et mit beaucoup de son pouvoir à l'intérieur, mais quand il eut terminé, il était satisfait du résultat. Il recommença à incanter une nouvelle fois, pour Gwen, puis, il disposa un troisième sort de défense, autour de Camelot cette fois. Quand il eut terminé, il était épuisé. Néanmoins, il prit le temps de rédiger sa réponse à son amie, sachant qu'elle attendait de ses nouvelles.

Il écrivit :

Gwen,

Je vous ai enchantés, toi et Arthur, pour que vous soyiez protégés de toutes les attaques magiques directes à votre encontre, de cette manière, le sorcier qui a essayé d'attenter à sa vie ne pourra vous faire aucun mal.

Je n'ai pas réussi à découvrir de qui il s'agissait, j'ai été pris au dépourvu et je n'ai pas senti d'où venait l'attaque.

Je reste en alerte pour surveiller Camelot et ses alentours et tu peux compter sur moi pour veiller sur vous tous à distance.

Il marqua une pause, et écrivit encore :

Ne te fâche pas avec Arthur à cause de moi, ça ne servirait à rien, et je sais qu'il a vraiment besoin de toi à ses côtés en ce moment.

Je ne veux pas que tu lui dises que tu étais au courant pour ma magie, et je préfère que tu ne communiques plus avec moi sauf en cas d'urgence, car s'il venait à l'apprendre, c'est toi qui aurais des problèmes.

Néanmoins, si tu devais vraiment me faire passer un message, prononce trois fois mon nom et dépose ta lettre ici, je t'entendrai et je viendrai la chercher.

Une larme tomba sur la lettre alors qu'il ajoutait d'une main tremblante :

Occupe-toi d'Arthur comme tu peux en attendant qu'il décide de reconsidérer son opinion à mon sujet, s'il le fait jamais.

Et surtout n'oublie pas : il aime prendre deux sucres dans sa tisane, son huile de bain préférée est parfumée à la lavande, et il se gave de pâtés en croûte quand il est déprimé ,mais il faut essayer de le rationner parce qu'il ne sera pas content s'il commence à grossir.

PS : s'il devient trop insupportable, la meilleure méthode pour l'adoucir est de lui rappeler qu'il se comporte comme un crétin.

PPS : s'il te plaît explique à Gauvain ce qui s'est passé dans la salle du conseil et dis-lui que je vais bien. Je ne veux surtout pas qu'il parte à ma recherche ni qu'il se fasse du souci pour moi.

PPSS : merci de ne pas avoir douté de moi une seule seconde, je ne sais pas ce qui serait arrivé si tu n'avais pas été là.

Et s'il te plaît, brûle cette lettre dès que tu auras terminé de la lire,

M.