CHAPITRE 4
Merlin s'en tint à sa décision de ne plus aller espionner ses amis à Camelot.
Il était sans cesse en alerte pour surveiller que la cité n'était pas en proie à une attaque ennemie; il renforçait régulièrement les boucliers de protection qu'il avait placés sur Arthur et Gwen et de temps en temps, il s'invitait à une réunion officielle pour vérifier que la fondation d'Albion progressait dans le bon sens. Il s'inquiétait de l'absentéisme d'Arthur lors des préparatifs.
On aurait dit qu'il n'avait plus goût à rien. Gwen tenait bon la barre pour deux, avec son sens pratique habituel, mais elle semblait fatiguée et démoralisée.
Merlin se demandait si Arthur continuait à l'empêcher d'entrer dans ses appartements. Arthur pouvait être un enfant terrible lorsqu'il léchait ses blessures, et Merlin devait résister à chaque seconde à la tentation d'apparaître dans sa chambre pour tout lui expliquer. Ca n'aurait servi à rien. Son ami était trop en colère contre lui. Il l'aurait soit chassé, soit étranglé à mains nues, et ensuite, l'improbable réconciliation aurait été encore plus improbable.
Quand il ne se souciait pas de Camelot, Merlin s'occupait d'arranger son campement dans la forêt.
Il n'utilisait pas la magie pour ce faire il travaillait avec ses mains. Les années qu'il avait passées à être serviteur à Camelot lui avaient enseigné à rester sans cesse actif et à apprécier une journée de labeur saine et fatigante. Il agissait ainsi autant par habitude que parce que l'oisiveté l'aurait rendu fou avec toutes les idées sombres qui trottaient dans sa tête.
Il aurait aimé voir Kilgarrah, et lui demander de l'aide, mais il n'osait pas l'appeler.
En étant exilé, il avait failli à sa mission : réconcilier Arthur avec la magie. C'était ce que Kilgarrah attendait de lui depuis le début, et il avait échoué lamentablement, parce qu'il avait manqué de courage. Il avait honte. Il n'imaginait pas ce qu'il pourrait dire au grand dragon qui avait placé tant d'espoirs en lui pour excuser son échec. Il préférait donc éviter de l'invoquer pour l'instant, espérant toujours trouver une idée pour tout arranger.
Deux longues semaines passèrent ainsi.
Morgane observa Merlin tandis qu'il s'enfonçait dans la solitude.
Elle l'observa chaque jour. Elle se rendait invisible, elle partait errer aux alentours de l'endroit où il avait élu domicile, et elle restait là à l'étudier, de longues heures durant. Elle attendait que sa peine le submerge, que sa colère naisse, et qu'il soit enfin prêt à se venger, elle attendait patiemment que vienne l'heure où il passerait du côté obscur.
Au début, elle crut que ce moment très viendrait vite, et elle savoura sa victoire à venir en le voyant si vite céder au chagrin; il se comportait comme un animal des bois plus que comme un homme, et elle était satisfaite, parce qu'il ne méritait pas d'autre sort que celui-ci.
Elle ne s'attendait pas à ce qu'il se ressaisisse si rapidement.
Et elle se retrouva pantoise, quand il commença à consacrer des heures entières à la construction de sa cabane et à la confection de ses marmites.
C'était un sorcier, non ? Pourquoi n'utilisait-il pas la magie ? Et comment pouvait-il se soucier de tâches aussi insignifiantes quand il aurait pu en planifier d'autres bien plus importantes ? Elle ne comprenait pas ce qui le poussait à répéter les mêmes gestes soigneux et industrieux jour après jour. Balayer devant la porte, préparer à manger.
Fabriquer de nouveaux outils, réparer des chaussettes usagées.
Chasser au lance-pierre (quel magicien digne de ce nom utilisait un lance-pierre pour chasser?). Faire la lessive, en frottant ses vêtements dans la rivière au lieu de les envoyer se nettoyer tout seuls, ramasser du bois en se pliant en deux pour rechercher les branches mortes au lieu de les assembler d'un claquement de doigts.
Merlin faisait tout cela avec calme, et si parfois il semblait sur le point de céder à sa tristesse, il ne s'y abandonnait jamais tout à fait.
Peut-être était-il un piètre sorcier, mais en tout cas, il avait plus d'aplomb que ne l'aurait pensé Morgane.
Il lui fallut trois longues semaines pour réaliser que Merlin ne s'abandonnerait jamais au désespoir sans aide, et elle résolut alors qu'elle serait celle qui l'aiderait.
Elle désirait tant le voir succomber à la douleur que cette pensée l'obsédait en permanence; elle n'arrivait plus à connaître un seul instant de paix, même en présence d'Aithusa, depuis que cette idée était venue se loger dans son esprit.
Aussi choisit-elle soigneusement le moment de lui apparaître pour commencer son œuvre destructrice.
C'était un jour comme un autre et Merlin était occupé à ramasser du bois quand il sentit une présence et leva les yeux; il s'aperçut alors que Morgane était assise sur le tronc couché d'un arbre abattu par le vent, et qu'elle l'observait pensivement.
Depuis combien de temps était-elle là, à le regarder ? se demanda-t-il, en serrant contre lui le bois mort qu'il avait ramassé. Impossible à dire, car elle avait pu utiliser un sort d'invisibilité pour passer inaperçue mais elle ne semblait pas menaçante elle avait plutôt l'air d'être en train de réfléchir tandis qu'elle l'étudiait.
Son visage était pâle comme l'ivoire. Ses yeux verts et perçants brillaient comme des joyaux.
Ses longs cheveux noirs enchevêtrés de feuillages tombaient sur sa tunique en haîllons.
Pourtant, elle n'avait pas l'air misérable, mais majestueuse, comme intégrée à la trame même de la forêt.
-Tu es sorcier, non ? dit-elle enfin, alors qu'il la dévisageait pour tenter de comprendre ses intentions.
-Oui, répondit-il, sans savoir où elle voulait en venir.
-Alors, pourquoi te fatiguer à scruter le sol courbé en deux, quand il serait tellement plus simple de procéder ainsi ?
Les yeux verts de Morgane se teintèrent d'or Merlin eut un mouvement de recul, craignant une attaque, puis, il se détendit imperceptiblement tandis qu'elle esquissait un geste négligent de sa main droite, faisant léviter tout le bois mort qui se trouvait autour d'elle pour l'assembler dans les airs. Le tas vint se poser devant lui en douceur. Il le regarda et il se sentit brièvement très stupide. C'était sans doute l'effet escompté.
-L'habitude, je suppose, dit-il, avec un soupir. Mais pas seulement. Le travail physique... libère l'esprit.
-Toutes ces années où tu passais tes journées en corvées, tu n'as jamais utilisé la magie pour te faciliter les choses ? demanda Morgane, avec curiosité.
Merlin la regarda et répondit :
-Non.
Il sourit malgré lui, et il ajouta :
-Gaïus m'aurait tué.
Le regard de Morgane changea à la mention de ce nom.
La curiosité avait disparu pour laisser la place à la haine.
-Pitoyable, dit-elle, du bout des lèvres, d'un ton chargé de mépris. J'imagine ce qu'a du être ta vie au service d'Arthur. Tout ce pouvoir muselé, brimé, frustré; toutes ces années, passées dans la négation de ta véritable nature, perdues à n'exercer ton don qu'en de rares occasions au lieu de le laisser vivre sans entraves, te restreignant en permanence pour éviter de te faire remarquer, et d'être exécuté...
-Ce n'était pas... comme ça, répondit-il, avec lassitude, mais il ne pouvait s'empêcher de penser au loquet qu'il avait posé sur sa magie, depuis si longtemps que ne la laisser parler que lorsque c'était absolument nécessaire était devenu comme une seconde nature pour lui.
Morgane le dévisagea d'un regard moqueur :
-Je me rends compte que tu as vraiment dû aimer Arthur, pour supporter d'être rélégué à toutes ces tâches ingrates sans te révolter, pour accepter qu'il te traite comme un serviteur insignifiant, pour avoir passé tes journées à ramasser ses déchets et à cirer ses bottes pendant si longtemps sans te sentir insulté.
Le regard de la jeune femme se durcit, impitoyable.
-Ca a dû te faire très mal, quand tu as compris, que ton amour était à sens unique. Parce que, c'est ce qui s'est passé, n'est-ce pas ? Malgré tout ce temps gâché à lui démontrer à quel point tu pouvais lui être attaché, lorsqu'il a découvert qui tu étais vraiment, il n'a pas hésité un instant à te chasser comme un moins que rien.
Il détourna la tête et serra les dents.
Morgane lécha ses lèvres, avec délectation.
-Et ç'aurait pu être pire, n'est-ce pas ? Voyons voir ce qui s'est vraiment passé.
De l'or passa dans les yeux verts de la jeune femme, qui se révulsèrent légèrement. Merlin frissonna. Il savait ce qu'elle était en train de faire elle invoquait ses pouvoirs de voyante pour regarder dans le passé. Les visions de Morgane étaient puissantes, et il serait facile pour elle d'assister à la scène qui avait eu lieu entre lui et Arthur de cette manière-là. Il se sentit humilié qu'elle découvre la vérité. Humilié, malheureux, et furieux. Et ce fut encore pire lorsqu'elle se mit à rire.
-Il t'aurait tué, dit-elle, en savourant ces mots. Il t'aurait tué si...
Elle écarquilla les yeux.
-Gwen ? Vraiment. Voilà qui fait remonter d'un tout petit cran notre chère petite servante dans mon estime. Mais pas toi, Merlin. Je n'arrive pas à croire que tu te soies laissé traiter comme ça jusqu'au bout.
Morgane se leva, et avança vers Merlin. Il y avait quelque chose d'hypnotisant en elle, dans la grâce avec laquelle elle se déplaçait sans bruit, comme si elle appartenait à la forêt. Le contraste entre son allure et les mots cassants qu'elle prononçait n'en était que plus grand.
Chacune de ces paroles était comme un clou planté dans la chair de Merlin.
-Je vous en prie, Sire, je suis toujours votre serviteur, se moqua-t-elle, d'une voix douce et cruelle. Et certainement, un bon garçon comme toi n'aurait aspiré qu'à servir le grand Roi Arthur pendant de longues années encore, quitte à s'oublier entièrement lui-même, mais il t'a rejeté. Croyais-tu qu'il t'accepterait, toi, alors qu'il était prêt à condamner sa propre sœur pour la même raison ? Comment as-tu pu être... aussi stupide.
Elle s'immobilisa. Son visage était tout proche de celui de Merlin. Il sentait son souffle sur sa peau, frais comme la brise.
-Pauvre, pauvre Merlin, murmura-t-elle d'un ton amusé. Ton cœur doit être brisé. Crois-moi. Je connais cette sensation.
Il ferma les yeux, fit taire la douleur qu'il ressentait et lutta pour échapper à son emprise.
Il savait qu'elle le blessait volontairement, pour tenter de le pousser vers la colère.
Ce qui l'étonnait, c'était à quel point elle pouvait facilement toucher la corde sensible, et lui faire mal.
-Alors ? demanda-t-elle doucement. As-tu déjà commencer à réfléchir au un moyen de te venger ?
Ce fut cette idée, celle de la vengeance, qui l'aida à rompre le sortilège tentateur dans lequel elle le tenait. Il retrouva ses esprits et redevint lui-même. Il prit une profonde inspiration, recula d'un pas, passa une main dans ses cheveux. Et se détourna d'elle.
-Je n'ai aucune intention de me venger, dit-il, en empilant le bois qu'il avait ramassé par-dessus le tas qu'elle avait déposé à ses pieds. Et, au cas où tu projetterais de profiter de mon absence à la cour pour attaquer Camelot, sache que je surveille le château et que je continuerai toujours à défendre Arthur contre ceux qui veulent attenter à sa vie. Alors, avant de te lancer dans un autre coup d'Etat inutile - souviens-toi que je suis assez puissant pour contrarier toutes tes manœuvres.
Elle eut un rire de dérision.
-Oh ! Je suis morte de peur. Mais je ne vais pas attaquer Camelot maintenant, dit-elle, comme s'il racontait des sottises.
-Bien, répondit-il, en se concentrant sur le feu.
-Ce n'est pas l'envie qui m'en manque ce sont juste les moyens, précisa-t-elle en haussant un sourcil. Mais sache que j'y travaille. Quand j'aurai trouvé de nouveaux alliés, et que je disposerai à nouveau d'une armée...
-Voilà qui m'étonnerait beaucoup, marmonna Merlin avec ironie, en continuant à empiler le bois sans faire attention à elle.
-Arthur a de nombreux ennemis, dit Morgane, vexée. Il ne me sera pas difficile de trouver des gens qui le détestent.
-Arthur est un homme de paix, et un homme d'avenir, répondit calmement Merlin. Les monarques voisins le savent pertinemment et son peuple tout entier s'accorde à le penser. C'est un bon roi. Il a des ennemis, c'est vrai, mais seulement parmi les brigands et les renégats. Si tu veux des alliés, tu devras les chercher parmi les plus misérables d'entre eux, car aucun chef de guerre qui se respecte ne voudra te soutenir à l'heure qu'il est, connaissant ta réputation.
Elle émit un son outragé.
-Ma réputation ?
-Au cours de tes deux règnes, tu n'as su qu'affamer le peuple de Camelot et le terroriser en le livrant à tes soudards; tu n'as pas pris une seule décision constructive tu n'as pas pensé plus loin que ta vengeance immédiate tu as agi... comme une petite fille capricieuse, pas comme une prêtresse de l'Ancienne Religion.
Les yeux de Morgane étincelèrent, se teintant de l'or de la magie, alors qu'elle répondait à l'insulte par l'attaque.
Merlin para son sort facilement, sans même avoir à la regarder, sans même être obligé d'ouvrir la bouche. Elle eut un hoquet offensé, furieux.
Il lâcha un soupir désabusé, puis il poursuivit d'un ton plat :
-En fait, personne ne voudrait te voir redevenir Reine, pour la simple raison que tout le monde a peur de toi. Franchement, qui voudrait te soutenir ? Cenred s'était allié à toi et à Morgause vous vous êtes retournées contre lui, et il est mort. Hélios et Agravain avaient accepté de te servir d'appuis ils ne sont plus de ce monde aujourd'hui eux non plus. Ne t'est-il jamais venu à l'esprit que tu étais seule pour de bonnes raisons ?
Il leva les yeux vers elle.
Elle avait pâli. Et il vit la douleur sur ses traits avant qu'elle ne soit remplacée par la rage. Mais cette fois-ci, ce n'était pas une rage froide et méprisante, et, lorsqu'elle parla, la sincérité de ses paroles le heurta :
-Je suis seule, depuis qu'un ami que j'estimais et en qui je croyais pouvoir faire confiance m'a empoisonnée et m'a regardée mourir. Un ami qui, pour une raison qui m'est incompréhensible, a préféré continuer servir d'esclave à un Prince arrogant et stupide au lieu de soutenir la seule personne de Camelot qu'il aurait dû aimer comme une sœur, un ami qui était sorcier comme moi. Tu m'as trahie, Merlin. Nous avions les mêmes pouvoirs. Nous étions de la même famille. Et tu m'as trahie. Valais-je donc si peu à tes yeux que tu aies pu choisir si facilement de te débarrasser de moi ?
Merlin la regarda en silence, envahi de culpabilité face à tant de fureur, parce que sous la fureur couvait une émotion différente. Des regrets ? De la tristesse...
-Tu as tué tout ce qu'il pouvait y avoir de bon en moi ce jour-là, Merlin, dit-elle en secouant la tête. Tu m'avais aidée à partir voir les druides, et je croyais... je croyais que tu tenais à moi. Combien de fois as-tu insisté ? Trois ? Avant que je ne prenne cette gourde que tu avais empoisonnée ? Et ensuite, tu m'as regardée pendant que je buvais. Quel genre de monstre peut assassiner une amie chère et rester là à regarder pendant qu'elle agonise ?
Il était figé, et il tremblait. Parce que ce n'était pas la sorcière qui s'adressait à lui maintenant, de ce ton plein d'émotion et de reproches - celle qui avait basculé du côté obscur au point d'oublier tous ceux qui l'avaient aimée et de désirer leur perte mais l'ancienne Morgane elle existait toujours, enfouie quelque part au plus profond de la magicienne déchue et remplie de haine.
Cette pensée le submergea alors qu'il plongeait au fond de ses yeux verts (tu m'as regardée pendant que je buvais). Il avait tellement honte de ce qu'il lui avait fait. Il avait envie de dire son nom, doucement, et de la prendre dans ses bras (Morgane, Morgane pardonne-moi), pour qu'elle puisse pleurer contre sa poitrine et se libérer de cette peine qu'elle ressentait.
Mais lorsqu'il tendit la main vers elle, elle recula, la brèche qui s'était ouverte en elle se referma, et elle redevint l'autre, l'étrangère, celle qui était son ennemie et qui n'avait eu de cesse de chercher à détruire tout ce qu'il était né pour défendre.
Il baissa la tête.
-Ca a été la décision la plus difficile que j'aie jamais eue à prendre pendant toutes les années où je suis resté aux côtés d'Arthur pour le protéger. Et c'était une mauvaise décision, murmura-t-il. Mais quand je l'ai compris, il était déjà trop tard. Et il m'est impossible de revenir en arrière. Je suis... vraiment désolé, Morgane. Si tu savais comme je voudrais pouvoir arranger les choses.
-Vraiment ? Eh bien, il y a un moyen, dit-elle froidement.
Il la regarda avec espoir et demanda :
-Lequel ?
-Remonte le cours du temps, et change ce que tu as fait ce jour-là, lui cracha-t-elle au visage.
Et sur ces mots, elle disparut dans un souffle de vent.
Merlin suivit Morgane, à distance, se déplaçant par magie dans ses pas. Il voulait savoir où elle irait, et ce qu'elle ferait. Au début, il lui sembla qu'elle se déplaçait de manière erratique, utilisant le souffle du vent pour se poser, au sommet d'un arbre, ou au bord d'un ruisseau, sans avoir de but précis. Puis, il la vit s'immobiliser dans la clairière, et lever les yeux vers le ciel.
Elle était bouleversée quand elle cria : «Aithusa, je t'en prie, j'ai besoin de toi ».
Aithusa ?
Pour Merlin, ce nom était à jamais associé à la petite dragonne qu'il avait aidée à éclore;mais il était impossible qu'il en aille de même pour Morgane ! Elle n'était pas une Dame aux Dragons. Elle ne pouvait invoquer l'un d'eux. Qui appelait-elle donc d'une façon si désespérée ? Quelle autre Aithusa, quelle créature, quelle personne ?
Il eut un choc quand il vit l'ombre blanche apparaître dans le ciel ensoleillé. C'était bien Aithusa, son Aithusa ! Qu'il avait serrée contre son cœur lorsqu'elle se trouvait encore dans l'oeuf, qu'il avait sauvée de Julius Borden, qu'il avait ramenée à Kilgarrah – non, non, c'était impossible !
Aithusa ne pouvait apparaître à la demande de Morgane !
Et pourtant.
La dragonne blanche se posa gracieusement au centre de la clairière, et dit :
-Morgane.
Elle n'avait jamais dit Merlin avec autant de tendresse qu'elle disait Morgane maintenant, et il sentit une jalousie brûlante lui étreindre le cœur. Traîtresse ! pensa-t-il, furieux, et l'espace d'un instant, il fut tenté de débouler au centre de la clairière en lui disant clairement ce qu'il pensait d'elle.
Mais ensuite, sa colère disparut, à cause de la manière dont Morgane se blottissait sous l'aile protectrice de la dragonne.
Il ne pouvait pas se tromper. C'était la même Morgane qu'il avait aperçue tout à l'heure, l'ancienne Morgane, tellement humaine, tellement perdue.
Et Merlin ne put s'empêcher de regretter à nouveau l'amie qu'elle avait été pour lui, longtemps auparavant, à Camelot, lorsqu'elle était encore idéaliste, courageuse et prête à tout pour aider ceux qui en avaient besoin.
Il ne l'avait pas regrettée autant depuis des siècles et ses regrets lui faisaient mal...
-Morgane, que t'arrive-t-il, dit Aithusa, avec une sollicitude presque maternelle.
La jeune femme secoua la tête, farouche, ses poings serrés contre les écailles blanches.
Elle semblait sur le point de fondre en larmes.
-J'ai revu quelqu'un que j'aurais préféré ne jamais revoir, dit-elle, d'une voix entrecoupée, et il m'a fait me rappeler d'anciens souvenirs que j'aurais préféré pouvoir effacer de ma mémoire. Si tu n'étais pas venue, je ne sais pas ce que j'aurais fait, Aithusa. Mes pensées... mes pensées s'obscurcissent tellement quand tu es loin de moi.
Merlin sentit sa gorge se serrer.
A présent qu'il entendait la voix d'enfant effrayée avec laquelle parlait Morgane, il avait presque pitié d'elle.
-Je suis là, répondit Aithusa, en faisant reposer son museau sur les cheveux de la jeune femme. N'aie pas peur.
-Je n'ai pas peur, dit Morgane, avec rage, et Merlin vit ses yeux passer du vert à l'or. Je suis plus puissante qu'il ne le sera jamais. Il ne peut rien contre moi.
Merlin recula, choqué par le brutal changement de personnalité qui venait de s'opérer en elle.
Mais à peine eut-elle prononcé ces paroles remplies de haine que quelque chose en elle sembla se briser, et qu'elle fondit en larmes, cramponnée à la dragonne. Aithusa. Aithusa. Aithusa. Elle répétait le nom magique comme un talisman, et Aithusa restait silencieuse, enroulée autour d'elle comme pour la protéger.
Après un long moment, Morgane se calma, et, apaisée, inclina son front contre les écailles blanches de la dragonne.
-Est-ce que c'est Merlin ? demanda-t-elle, d'une voix douce.
-De qui parles-tu, Morgane ? répondit doucement la dragonne.
-De la personne qui doit venir m'aider à faire le choix dont tu as parlé. Est-ce que c'est Merlin? Dis-moi la vérité. J'ai besoin de savoir, Aithusa.
La dragonne ne répondit pas, et Merlin ne put s'empêcher de sourire, malgré lui.
Combien de fois avait-il demandé à Kilgarrah de lui donner des réponses claires ? Et combien de fois Kilgarrah lui avait-il répondu par énigmes ? Morgane était en train de faire une expérience qu'il connaissait depuis longtemps déjà. Parler avec les dragons n'était pas si simple qu'on pouvait le croire.
Mais autre chose l'intriguait, plus encore.
Morgane était censée faire un choix ? Et Aithusa tentait de la conseiller ? Qu'est-ce que cela pouvait signifier ?
-Aithusa.
-Calme-toi, Morgane, dit doucement Aithusa.
-Mais sa présence me fait mal, et je ne sais pas ce que je dois faire de lui, répondit la jeune femme, déboussolée. Le tuer ? Lui parler ? Le séduire pour qu'il se range à mes côtés ? Dis-le moi ! Je dois savoir comment agir pour que ton avenir se réalise ! Tu sais que c'est la seule chose qui m'importe encore, Aithusa. Etre avec toi.
-Ce n'est pas mon avenir, répondit Aithusa avec un rire. Juste celui que j'ai entr'aperçu. Et je ne peux pas te dire ce que tu dois faire, Morgane. C'est à toi de le découvrir seule, d'une manière ou d'une autre.
Merlin ne put s'empêcher de s'étonner.
Les conseils d'Aithusa étaient si différents de ceux de Kilgarrah !
Il lui semblait évident à présent que la dragonne était devenue le mentor de Morgane, et il ressentait de la jalousie, et de la colère à cette pensée. Il avait aidé Aithusa à éclore il lui avait donné son nom elle n'existerait pas sans lui. Et pourtant, c'était à Morgane qu'allait la tendresse de la dragonne blanche, et non à lui. Comment pouvait-elle se lier à un être maléfique, au lieu de se ranger à ses côtés, et à ceux d'Arthur ? Alors que sa naissance même aurait dû représenter un bon présage pour Albion ?
Kilgarrah savait-il que sa compagne se battait aux côtés de ses ennemis ?
Merlin recula dans la forêt, l'estomac et l'esprit retournés par une pensée plus douloureuse encore.
Peut-être que Kilgarrah le sait, et qu'il s'est lui aussi retourné contre moi, pensa-t-il, avec effroi. Peut-être est-ce parce que j'ai échoué à réconcilier Arthur avec la magie, et failli à mon destin.
Il ne pouvait pas y avoir d'autre explication, même si celle-ci le rendait malade. Arthur le haïssait. Il n'autoriserait jamais la magie à Camelot, et par conséquent, elle serait aussi bannie d'Albion lorsque les Cinq Royaumes s'uniraient. Il avait peut-être réussi à ramener la paix à travers Arthur, mais les magiciens n'en jouiraient jamais ils seraient toujours pourchassés, assassinés, exclus du monde à venir.
Morgane avait raison. Toutes ces années passées à se faire remarquer le moins possible, il s'était habitué à rester confortablement caché dans l'ombre, sans prendre de risques, et pour préserver les petites joies de sa vie – quelques amitiés auxquelles il tenait sans doute beaucoup trop, des moments de bonne humeur simples et des habitudes où il ne pouvait s'empêcher de se sentir bien, il avait sacrifié sa véritable mission, celle qui consistait à se battre pour les siens.
Et maintenant, même les dragons se retournaient contre lui, et ils avaient raison, parce qu'il leur avait failli.
Il n'avait pas eu le courage de parler à Arthur quand il l'aurait dû, de se révéler tel qu'il était à ceux qu'il aimait.
Il avait été lâche, et à cause de ça, il avait tout gâché.
Il sentit les larmes couler le long de son visage, et, soudain, il se mit à suffoquer face à l'évidence.
Il n'arriverait jamais à être l'Emrys des druides, ce magicien dont les pouvoirs pouvaient accomplir l'impossible. Il n'en avait pas la carrure.
Il souhaita n'être pas né avec la magie, ne pas avoir de destin, et n'être... que Merlin, pour pouvoir rentrer chez lui, à Camelot, pour continuer à servir Arthur dans les choses simples de la vie quotidienne, pouvoir serrer Guenièvre dans ses bras, entendre le rire de Gauvain au sortir de la taverne, s'effondrer dans son lit perclus de courbatures après une journée de travail simple et éprouvant.
Morgane a raison, pensa-t-il, écoeuré. Je suis pitoyable.
Il plaqua une main sur sa bouche.
-Si tu ne me réponds pas, je le tuerai, dit-elle à Aithusa. Je le hais. Je le hais tellement.
-Il n'y a jamais qu'un seul pas entre l'amour, et la haine, répondit la dragonne, d'une voix énigmatique.
Lorsque Merlin rejoignit son campement dans la forêt, il était bouleversé.
Il regarda la cabane qu'il avait construite, le feu qu'il avait soigneusement préparé et les outils qu'il avait commencé à se fabriquer pour faciliter son installation, et il ressentit une flambée de haine contre toutes ces petites choses futiles qu'il avait cherché à accumuler.
C'était comme si une part de lui avait cherché à recréer le petit univers confortable qu'il avait été obligé de quitter, par habitude. Les habitudes. A quoi lui servaient-elles encore, maintenant qu'il avait perdu Arthur ?
Il avait perdu Arthur. Sa haine augmenta encore d'un cran, et il se retrouva furieux. Comment Arthur avait-il pu lever la main sur lui ? Comment avait-il pu lui demander de disparaître ? Après toutes ces années de loyauté, de sacrifice, il l'avait condamné en l'espace de quelques instants, seulement, tout ça, parce qu'il avait fait usage de la magie. C'était injuste. Il se revoyait encore à terre, tandis que les coups pleuvaient sur lui, incapable de répliquer, non parce qu'il n'en avait pas le pouvoir, mais parce que ç'aurait été impensable pour lui. Et si Guenièvre n'était pas intervenue ? Se serait-il laissé tuer ? Certainement. Parce qu'il n'était qu'un imbécile. Il avait assez de puissance en lui pour commander aux vents et aux tempêtes, pour repousser des armées, pour faire flamber des villes entières. Mais il ne s'offensait pas de se laisser traiter comme une personne de moindre importance, parce qu'il n'était qu'un imbécile. «Nettoie ici, Merlin. Va me chercher mes affaires. Que fais-tu encore à traîner ? Tu n'es qu'un idiot ». Des années et des années de ce genre de réflexions, et il n'en avait jamais mal pris aucune, parce qu'il n'était qu'un imbécile.
La rage flamboya en lui. Il étendit la main et il détruisit l'âtre, la cabane, les outils qu'il avait rassemblés si patiemment. Dans l'explosion qui suivit, plusieurs arbres s'écroulèrent.
Pendant un instant, il contempla son œuvre de destruction sans rien ressentir d'autre que cet immense sentiment de vide et de désespoir qui avait fait son nid en lui.
Puis, il réalisa que c'était exactement ce que devait ressentir Morgane, et il fondit en larmes.
