CHAPITRE 5

Morgane prit sa décision au petit matin. Elle allait tuer Merlin. C'était tout ce qu'il méritait. Après tout, c'était lui qui était venu sur son territoire, dans sa forêt, et maintenant, où qu'elle aille, elle sentait sa présence, au lieu d'oublier, se remémorant les terribles souvenirs de son ancienne vie, des souvenirs auxquels elle ne voulait plus penser. Elle n'avait pas à supporter ça. Elle s'était isolée, précisément pour ne plus avoir à l'endurer.

Elle se transporta jusqu'à son campement pour le trouver assis au milieu des décombres d'une explosion, les yeux fermés, les poings serrés. Et elle se demanda pourquoi le gentil Merlin avait bien pu détruire l'endroit charmant qu'elle l'avait regardé construire avec effort et patience au cours des dernières semaines. Puis elle décida que cela n'avait pas d'importance et elle étendit la main pour le frapper avec son pouvoir. Il ne devait pas être conscient de sa présence, parce qu'il ne se retourna même pas vers elle, et elle éprouva un sentiment de triomphe jouissif à l'envoyer voler dans les airs. Sans attendre qu'il se relève, elle lança un nouveau sort pour le saisir comme dans une main invisible, et le fit léviter jusqu'à elle pour pouvoir en finir avec lui face à face.

-Tu as toujours été une épine dans mon pied, Merlin, dit-elle, d'une voix sourde et furieuse. A contrecarrer mes plans et à mettre mes projets en échec. Mais tu m'as ennuyée une fois de trop en croyant pouvoir venir t'installer dans ma forêt, et maintenant, tu vas mourir.

Elle resserra son emprise sur lui, comprimant tout son corps dans l'étau de sa magie. Elle se sentait puissante et victorieuse. Il allait souffrir comme elle avait souffert, puis, il allait mourir. Elle était plus forte que lui. Il aurait beau se défendre...

Elle sentit un étrange frisson la parcourir, et se demanda pourquoi il ne se défendait pas. Alors elle leva les yeux vers lui et leurs regards se croisèrent. Il était triste, et très calme. Il lui demanda doucement :

-Eh bien, qu'attends-tu ? Fais-le, Morgane. Finissons-en.

Elle hésita, avant de réaliser :

-C'est ce que tu veux.

-Je ne sais plus ce que je veux, lui répondit-il. Mais je sais ce que je ne veux pas, et je ne veux pas finir comme toi, Morgane. Seul, amer, et vide. A l'exception de la haine. Si je reste trop longtemps ici, j'ai peur que cela finisse par m'arriver. Alors je préfère mourir plutôt que de te ressembler.

-C'est ta faute si je suis ainsi ! hurla-t-elle, furieuse de l'insulte qu'il lui faisait, en le faisant plier dans l'étau de sa magie.

-Et la faute d'Uther, c'est ça ? Et aussi celle d'Arthur ? dit-il, avec ironie. Comme c'est étrange. A t'entendre parler, on croirait que tu n'as pas eu le choix. Mais ce jour-là, tu avais laissé Morgause faire de toi le réceptacle de son enchantement. Tu lui avais donné ton accord.

-J'ignorais ses intentions ! s'écria Morgane.

-Tu savais qu'elle voulait détruire Camelot, répondit Merlin.

-Qu'elle voulait détruire Uther ! rectifia Morgane. Et Uther était un tyran. J'étais sa fille. Et combien de fois m'a-t-il menacée de me jeter en prison ou pire ? Il a laissé cet horrible chasseur de sorcières me questionner.

-Et toi tu l'as tué, Morgane. Tu as tué un homme blessé, affaibli, et assailli de regrets de sang froid, et cet homme-là était ton père. Tu es... mauvaise, dit Merlin, qui peinait à respirer sous son étreinte.

Morgane recula d'un pas. Elle revoyait les larmes d'Uther au-delà des portes d'Avalon, tandis qu'il l'appelait ma fille. Elle se souvenait de la douleur qu'elle avait ressentie lorsque le médaillon qu'elle avait enchanté pour inverser le sort de guérison avait sucé la vie du Roi.

Elle avait senti qu'il mourait. Puis elle avait éprouvé un grand vide et elle avait su qu'il était parti. Parti pour toujours.

Elle avait tué son père, oui, par deux fois.

Elle se souvenait de sa question désespérée, après qu'elle l'ait renversé avec l'aide de Cenred et Morgause, après qu'elle l'ait obligé à s'agenouiller devant elle. Elle le tenait en son pouvoir, enchaîné, réduit à rien. Me hais-tu donc à ce point-là ? avait-il demandé, d'une voix défaite. Elle lui avait répondu : vous n'avez pas idée. Elle l'avait brisé à ce moment-là, comme il l'avait brisée bien des années plus tôt, en l'obligeant à vivre dans la peur.

Et une part d'elle avait savouré cette victoire.

Mais la Morgane cachée, celle qui attendait d'être acceptée avec sa différence, n'en avait éprouvé aucun réconfort, aucune consolation. Comme elle n'avait éprouvé aucune joie à savoir que ce père qu'elle aurait tant voulu voir se tourner vers elle était définitivement mort lorsque ses stratagèmes avaient porté leurs fruits quelques mois plus tard.

Tu es mauvaise, disait Merlin.

Mais elle ne l'avait pas toujours été.

Quand avait-elle commencé à le devenir vraiment ? se demanda-t-elle soudain.

Après avoir été empoisonnée par Merlin.

Une part d'elle était morte ce jour-là. Elle n'avait pas vu Avalon lorsqu'elle avait sombré dans l'inconscience, mais elle était partie, très loin, et quand elle était revenue, l'ancienne Morgane n'était plus là, ou alors, enfouie très profondément en elle.

Elle se souvenait de s'être réveillée avec la haine nouée au ventre.

Morgause était auprès d'elle. Elle lui avait raconté ce qui s'était passé. La haine avait augmenté et elle avait pensé : je me vengerai d'eux tous. Cette pensée ne l'avait pas quittée une seule fois pendant l'année qui s'était écoulée ensuite, une année qui avait été dédiée à l'apprentissage de la magie. Elle ne songeait qu'à devenir plus puissante pour pouvoir accomplir sa vengeance.

Elle n'avait songé qu'à cela jusqu'à Avalon. Jusqu'à Aithusa. Jusqu'à maintenant.

Pourquoi fallait-il qu'elle se souvienne de l'autre Morgane maintenant ?

Pourquoi éprouvait-elle tous ces sentiments qui étaient censés appartenir à une vie antérieure, à une autre personne ?

Pourquoi souffrait-elle à nouveau en pensant au jour où Merlin l'avait empoisonnée ?

Elle avait l'impression que ça s'était produit hier, elle avait l'impression de revivre chaque instant de cette mort terrible.

-Tu m'as tuée, dit-elle, avec rage.

-Je n'avais pas le choix, réussit-il a dire.

-Tu aurais pu me parler ! Me dire que j'étais la source de l'enchantement. Me dire que Camelot était sur le point de tomber à cause de moi !

-Qu'aurais-tu fait ? demanda-t-il, incrédule.

-Je serais partie loin de Camelot pour écarter le sortilège !

-Tu ne maîtrisais pas tes pouvoirs, et j'étais trop affaibli pour utiliser les miens ! s'exclama Merlin. Les chevaliers de Médhir étaient à la porte, Morgause serait arrivée pour nous tuer tous avant que tu n'aies réussi à fuir assez loin pour briser l'enchantement !

-Morgause...

Morgane haleta, déstabilisée.

-Elle t'a utilisée et manipulée, cria Merlin.

-Elle m'aimait ! rétorqua Morgane, furieuse.

Elle lui tordit le bras derrière le dos et il poussa un cri de douleur.

-Elle t'aimait ? C'est pourquoi elle t'a demandé de la sacrifier sur l'autel de l'Ile des Bénis, afin de déchirer le voile et de libérer les dorochas ? Parce qu'elle t'aimait ? Si vraiment ç'avait été le cas, jamais elle ne t'aurait ordonné de faire ça, parce qu'elle aurait dû savoir que tu y perdrais tout ce qui te restait de cœur – à tuer la seule personne que tu aimais encore. Que tu aimais à tort ! Elle n'en valait pas la peine. Tu n'étais... qu'un instrument pour elle !

-Je t'interdis de dire ça ! hurla Morgane, à l'agonie.

Ses yeux étincelèrent comme la braise et elle lança le feu de sa magie contre Merlin pour l'anéantir dans un sortilège destructeur. Elle eut le temps de voir son regard passer du bleu à l'or tandis que l'attaque se ruait vers lui, et soudain, elle perdit toute l'emprise qu'elle avait réussi à asseoir sur lui il s'était délivré sans effort.

Le bouclier magique qu'il avait activé autour de lui comme instinctivement brisa le torrent de flammes bleues qu'elle avait envoyées pour le détruire elles ricochèrent et partirent enflammer les arbres les plus proches, menaçant d'incendier toute la forêt.

D'un geste de la main, Merlin perça les nuages pour faire tomber une pluie diluvienne et éteindre l'incendie. Elle le regarda, galvanisée; les flammes s'éteignaient sous la caresse de l'eau; lorsqu'elles furent entièrement étouffées, il étendit encore la main, et les nuages se dissipèrent.

Le soleil apparut, et un arc-en-ciel se dessina au-dessus de la forêt. Il fit un nouveau geste, et les arbres calcinés se mirent à reverdir. Elle n'avait jamais vu une telle puissance à l'oeuvre. En l'espace de quelques instants, la forêt était guérie de ses blessures, et l'endroit où ils se tenaient tous les deux était entièrement... réparé.

Il abaissa la main et détourna la tête. Morgane sentit sa haine flancher face à la fascination qu'elle ressentait pour un tel déploiement de pouvoir. C'était Merlin, le même Merlin qu'elle connaissait depuis toujours ou presque. Il ne ressemblait qu'à lui-même, il était le serviteur idiot d'Arthur... et pourtant, il était capable de commander aux nuages et à la nature avec une aisance qu'elle ne pouvait pas même égaler en rêve, et qui aurait même laissé Morgause pantoise.

-Comment fais-tu cela ? demanda-t-elle, fascinée. Tu n'as pas même prononcé un seul mot.

-Je n'en ai pas besoin, répondit-il, avec tristesse.

-Personne ne peut être aussi puissant, dit Morgane, en secouant la tête.

-Je voudrais tant... ne pas l'être, soupira-t-il. Mais je suis né ainsi. Je suis...

Elle se perdit dans son regard bleu, et soudain, elle sut. Aussi impossible que cela paraisse, il était le vieil homme, son ennemi, sa perte, le protecteur d'Arthur, le plus puissant magicien qui ait jamais existé. Il était...

-Emrys, dit-elle, d'une voix blanche.

Elle sentit la peur s'emparer d'elle, et, chevauchant le vent, elle s'enfuit.