CHAPITRE 6
Merlin savait qu'il devait voir Kilgarrah, mais il avait peur d'invoquer le grand dragon.
Il était terrifié à l'idée de découvrir que Kilgarrah, qui avait été son mentor pendant si longtemps, se soit finalement détourné de lui, comme Arthur l'avait fait.
Au début de son bannissement, il s'était abstenu de solliciter le grand dragon parce qu'il avait honte de n'avoir pas su convaincre Arthur de restaurer la magie à Camelot. Kilgarrah avait mis tant d'espoir en lui, dans l'attente de ce grand jour, qu'il n'osait pas le regarder en face pour lui dire qu'il avait échoué.
Mais depuis qu'il avait découvert la trahison d'Aithusa, les choses avaient changé. Si Merlin avait évité de le faire appel à Kilgarrah, c'était parce qu'il avait peur de le trouver hostile à son égard. Même si le grand dragon ignorait qu'Aithusa voyait Morgane, à qui choisirait-il d'être fidèle après l'avoir découvert ? Aithusa était la dernière dragonne, Kilgarrah le dernier dragon, et, s'ils s'opposaient l'un à l'autre, leur espèce disparaîtrait à tout jamais au lieu de renaître. Merlin avait beau être un Seigneur des Dragons, il n'était qu'un humain, et bien peu de choses en comparaison de l'extinction de toute une race.
Il hésita longtemps avant de lancer son cri de Seigneur des Dragons sous les étoiles, et il lui fallut tout son courage pour s'y résoudre. Morgane savait qu'il était Emrys. Il ne pouvait plus se voiler la face il devait agir.
Mais avant tout, il devait comprendre pourquoi Aithusa la soutenait, si Kilgarrah était au courant de leur lien et si l'alliance des dragons avec Morgane risquait d'entraîner la perte de Camelot. Peut-être serait-il obligé d'en venir là pour protéger Arthur, mais il ignorait s'il aurait le pouvoir de combattre deux dragons.
Il tremblait en appelant Kilgarrah, et, lorsque le grand dragon se posa dans la clairière, ce fut d'un pas hésitant qu'il s'avança vers lui.
-Tu as peur, jeune magicien, dit le grand dragon en le regardant, pensivement. Tu as peur... de moi.
Kilgarrah prononça ces mots avec incrédulité, puis il demanda, sans comprendre :
-Depuis quand un Seigneur des Dragons a-t-il peur des dragons ?
-Depuis que je me suis montré indigne de ma destinée, répondit Merlin, avec tristesse. Pardonnez-moi. J'ai échoué. J'ai échoué à réconcilier Camelot avec la magie, j'ai échoué à réconcilier les deux mondes que je m'étais juré d'unir.
-Comment peux-tu dire une telle chose, Merlin ? Grâce à toi, Albion est en train de naître, dit Kilgarrah, avec douceur.
-Mais Arthur m'a chassé, et Aithusa semble penser que je ne mérite pas d'être soutenu après toutes mes erreurs. J'ai besoin de savoir... si vous êtes du même avis qu'elle, dit Merlin, avec inquiétude.
Le grand dragon écarquilla ses grands yeux dorés.
-De quoi parles-tu ? Aithusa et moi-même te serons toujours fidèles, jeune magicien. Et le jeune Pendragon a réagi stupidement sous le coup de la colère, mais aucune décision, si terrible soit-elle, n'est à jamais irrévocable pour qui se décide à comprendre qu'il a fait le mauvais choix. L'avenir, Merlin, n'est jamais gravé dans la pierre.
-C'est pourtant vous, qui n'avez cessé de parler de destinée depuis que nous nous connaissons, et qui m'avez mis en garde contre la sorcière, signala Merlin, avec amertume.
-Morgane n'est pas une sorcière.
La voix d'Aithusa surgit depuis le ciel. Elle n'était qu'une ombre blanche entre les nuages éclairés par la lune, mais elle déscendait rapidement vers eux. En l'espace de quelques instants, elle attérit gracieusement auprès de Kilgarrah.
Les deux dragons frottèrent leurs museaux, l'un contre l'autre, avec tendresse, avant de se séparer. Aithusa était aussi grande que son aîné, maintenant, mais plus fuselée, et plus gracieuse, plus aérienne. Le blanc éclatant de ses écailles lui donnait une allure irréelle et ses yeux brillaient comme l'argent.
-Bonjour, Merlin, dit-elle, le saluant gravement.
-Bonjour, Aithusa, lui répondit-il, en détournant le regard, gêné.
Puis il souffla :
-Je t'ai vue. Avec Morgane.
-Je sais, répondit la dragonne blanche, avec calme. J'ai senti ta présence tandis que nous parlions.
-Tu t'entretiens avec la sorcière ? dit Kilgarrah, furieux, en montrant les dents à sa compagne. Comment oses-tu ? C'est une ennemie d'Albion ! Elle est la Perte du Roi Présent et à Venir ! Elle s'alliera à l'enfant-druide pour le renverser, et pour le tuer !
-Dans l'avenir que tu as vu, répliqua Aithusa à son compagnon. Mais je suis un dragon blanc, Kilgarrah, et les futurs que je peux discerner sont plus nombreux, et plus divers, que tous ceux que tu pourras jamais entrevoir. Tu l'as dit toi-même. L'avenir n'est jamais gravé dans la pierre. Il peut être changé à chaque carrefour de la destinée, et l'un de ces carrefours approche.
Aithusa regarda Merlin.
-Dans l'un des innombrables avenirs que j'ai vus, Morgane pourra atteindre la rédemption. C'est pourquoi je la protège. Le chemin du repentir sera difficile et tortueux pour elle, mais si elle l'empreinte, et le suit jusqu'au bout l'histoire en sera affectée d'une manière qui profitera à tous. Le temps est venu pour Morgane Pendragon. Elle va devoir faire son choix. Mais pour cela, encore faut-il qu'elle sache qu'elle a encore le choix.
Merlin frissonna en entendant les paroles de la dragonne.
-Comment ? demanda-t-il, déterminé. Comment l'aider à atteindre la rédemption, Aithusa ?
-Elle aura besoin de ton aide, répondit-elle, solennellement. Es-tu prêt à la lui donner, Emrys ?
-Oui, affirma-t-il sans hésiter. Je veux l'aider. S'il existe une seule chance pour qu'elle redevienne celle qu'elle était autrefois...
-Les choses ne sont pas aussi simples, signala Aithusa. Morgane ne pourra jamais redevenir exactement telle qu'elle était avant d'avoir été... altérée.
-Altérée ? répéta Merlin, sans comprendre.
La dragonne soupira.
-Tu dois montrer quelque chose à Morgane. Mais pour y parvenir, il te faut la convaincre de lancer avec toi un sort extrêmement puissant, qui ne pourra fonctionner que si vous le prononcez ensemble.
-Elle ne voudra jamais, protesta Merlin. Elle me hait. Elle ne songe qu'à me détruire.
-Il faudra trouver les bons arguments, répondit Aithusa, car si elle ne comprend pas ce qui lui est arrivé, elle ne pourra jamais trouver le chemin de la rédemption. Et la seule manière pour elle de le comprendre, est de le voir, de ses propres yeux.
-Je ne comprends pas, dit Merlin.
-Tu comprendras en temps voulu, répondit Aithusa. En alliant les pouvoirs de voyance de Morgane à ta magie, et en utilisant le cristal de Neathid comme catalyseur, vous pourrez repartir ensemble dans le passé, au moment où tout a basculé. C'est là que vous trouverez vos réponses. Elle – et toi.
-De quel moment s'agit-il ? demanda Merlin, les sourcils froncés.
-Du jour où tu l'as empoisonnée pour contrer l'attaque des chevaliers de Medhir, répondit Aithusa.
Merlin recula d'un pas.
Retourne dans le passé, et change ce que tu as fait ce jour-là, avait dit Morgane, quand il avait parlé de réparer les choses.
Il frissonna, et regarda les deux dragons.
-Puis-je vraiment faire ça ? demanda-t-il. Voyager dans le temps et modifier le cours de l'histoire ? Effacer ce que j'ai fait et prendre des décisions différentes ? Cela n'effacerait-il pas aussi tout ce que j'ai vécu avec Arthur depuis lors ? Et son mariage avec Gwen... Et le fait qu'Albion soit enfin sur le point de naître...
-Le passé ne peut être changé, Emrys, même par un magicien aussi puissant que toi, sans engendrer de terribles conséquences, dit sévèrement Aithusa. Si tu t'y risquais, tu pourrais déchirer la trame du temps et provoquer une catastrophe d'une ampleur telle que tu n'imagines même pas. C'est pourquoi le sort que je vais te donner, et qui vous permettra de voyager dans le temps, à toi, et à Morgane, ne vous permettra d'altérer aucun des évènements qui se sont produits ce jour-là. Vous ne serez que de simples spectateurs. Nul ne pourra, ni vous voir, ni vous toucher.
-Pourquoi retourner en arrière, alors ? demanda Merlin. Une simple vision ne suffirait-elle pas ?
-Non. Morgane a besoin d'être là pour comprendre ce qui lui est arrivé, répondit Aithusa, obstinément.
Il soupira.
-Très bien, dit-il. Je vais essayer de la convaincre.
Kilgarrah inclina la tête en signe d'assentiment.
La dragonne blanche ouvrit sa gueule, et souffla sa magie sur Merlin, qui se sentit traversé par une puissance extraordinaire tandis que le savoir de la créature fantastique s'imprimait dans les moindres fibres de son être.
-Va, dit Aithusa. Trouve Morgane, et emmène-la avec toi, à l'Antre de Cristal.
Trouver Morgane ne fut pas difficile. Merlin sentait les émanations de son pouvoir il n'eut qu'à les suivre. Elle était assise sur un rocher qui surplombait la forêt, et elle regardait le ciel. Elle était calme, et elle avait l'air fatiguée. Il se posa à côté d'elle, et il prononça son nom.
-Morgane.
Elle tourna la tête, le dévisagea, puis, retourna son regard vers les étoiles.
-Est-ce que tu vas me tuer une nouvelle fois, Emrys ? demanda-t-elle, paisiblement.
-Merlin, rectifia-t-il. Et je n'ai jamais voulu ta mort, Morgane. Seulement – t'empêcher de nuire à Camelot, aux personne que j'aimais, et aux autres magiciens. Mais il semble que je n'y sois pas très bien arrivé.
Elle eut un rire sans joie.
-Si ça peut te consoler, je ne suis pas vraiment arrivée à leur nuire non plus.
Elle soupira.
-Pourquoi es-tu venu, si tu ne veux pas me tuer? demanda-t-elle.
Merlin prit une profonde inspiration.
-Je peux le faire, dit-il. Je peux lancer un sort qui nous permettra de remonter le temps pour revenir au jour où je t'ai empoisonné. Mais j'aurai besoin de ton aide pour y arriver. Ce n'est qu'ensemble... que nous pourrons être assez puissants pour y parvenir.
Morgane le regarda avec une étincelle d'intérêt dans les yeux.
-Le puissant Emrys et la terrible Morgane Pendragon, pratiquant la magie ensemble. Voilà qui pourrait être une expérience intéressante, murmura-t-elle. J'avoue que cette idée est tentante.
Elle eut un moment de silence.
-Pourras-tu effacer ce que tu m'as fait ce jour-là ? demanda-t-elle.
Il prit une profonde inspiration, et il décida de mentir. C'était la seule manière de la convaincre de le suivre, et il voulait en finir.
-Oui, affirma-t-il.
Elle hocha lentement la tête, et dit gravement:
-Très bien, Merlin. Dans ce cas, j'accepte.
