CHAPITRE 7
Ils voyagèrent jusqu'à l'antre de cristal par les airs, et déscendirent à l'intérieur de la caverne. Sous le regard de Morgane, les cristaux s'animaient de reflets innombrables. Merlin évita de regarder à l'intérieur. Il ne voulait plus avoir aucun aperçu de l'avenir. Lorsqu'ils furent au centre de la caverne, ils s'arrêtèrent, face à face.
-Comment procèderons-nous ? demanda Morgane.
-J'ai besoin que tu utilises ton don de voyance, dit Merlin, non pour rêver le futur, mais pour reconstruire le passé.
-Comment ? insista-t-elle.
-Ferme les yeux. Visualise la pièce où nous nous trouvions lorsque je t'ai empoisonnée. Essaie de te souvenir de chaque élément pour reconstruire le décor à l'identique de ce qu'il était ce jour-là. La porte est barrée par une poutre. Nous sommes agenouillés tous les deux, face à face...
-En train de déchirer un drap pour le nouer en corde, poursuivit Morgane d'une voix lente. Uther est à terre, inconscient, et Arthur est de l'autre côté de la porte, en train de combattre les chevaliers de Médhir. Il fait froid, mais des gouttes de sueur coulent le long de ton visage - tu as l'air épuisé, et je vois la peur dans ton regard.
Les yeux de Morgane passaient du vert à l'or, du vert à l'or, sous ses paupières closes. Merlin voyait les couleurs tanguer furieusement comme si elle peinait à élaborer la vision. Elle semblait lutter contre elle-même. Son visage était convulsé de souffrance.
Elle poussa un cri, puis, rouvrit les yeux. Ils étaient verts. Elle transpirait abondamment.
-Dans l'autre réalité que nous créerons, celle où tu ne m'auras pas empoisonnée... je ne veux pas me souvenir de ce que j'aurai fait dans cette vie, dit-elle soudain, en regardant Merlin face à face. Avant d'unir mes pouvoirs aux tiens, je veux que tu me promettes. Promets-moi que tu effaceras de ma mémoire tous les gens que j'ai tués, tout le mal que j'ai fait. Promets-moi que je redeviendrai moi-même.
Il avala sa salive.
-Morgane, dit-il.
-Merlin, coupa-t-elle, d'un ton bouleversé. J'ai parfois l'impression que ces dernières années ont été un mauvais rêve dans lequel je n'étais pas vraiment moi-même. Lorsque mon esprit est clair, comme quand je suis auprès d'Aithusa... ou comme maintenant, avec toi, je n'arrive pas à comprendre pourquoi j'ai fait ce que j'ai fait. Je voudrais tellement... redevenir moi-même. Retrouver... la personne que j'étais. Promets-moi que ce sera possible grâce à ce sortilège.
Merlin ressentit de la culpabilité, à nouveau. Ce jour-là, lorsqu'il l'avait empoisonnée, il lui avait menti, en lui faisant croire que tout irait bien, et elle l'avait cru. Pouvait-il lui mentir à nouveau maintenant ? Lui faire une autre promesse qu'il ne pouvait tenir ? Non. Il aurait été cruel – et stupide d'agir ainsi. Il l'avait amenée jusqu'ici maintenant, il lui devait la vérité, avant qu'il ne soit trop tard.
-Morgane, il n'y aura pas d'autre réalité.
-Quoi ?
Elle fit un pas en arrière, le visage teinté de méfiance.
-Je t'ai menti pour te convaincre de me suivre ici, avoua-t-il.
-Tu m'as attirée dans un piège pour me détruire ! s'exclama-t-elle, sur la défensive, les larmes aux yeux.
-Non, protesta-t-il, avec véhémence. J'ai... fait ce qu'Aithusa m'a demandé de faire, parce qu'elle a dit que c'était la seule manière de t'aider. Il fallait que je t'amène ici, et j'avais peur que tu refuses de me suivre, alors... je t'ai dit ce que tu voulais entendre pour que tu acceptes de venir avec moi. C'était stupide, je le reconnais, mais...
-Aithusa ? l'interrompit Morgane.
Elle était pâle comme la mort.
-Tu as parlé à Aithusa ? demanda-t-elle.
-J'ai fait naître Aithusa, répondit Merlin, agacé. Je l'ai tenue dans mes bras avant qu'elle n'éclose – je l'ai nommée, je l'ai appelée à la vie, je l'ai regardée prendre son premier envol - bien sûr que je lui parle. Je suis un Seigneur des Dragons, et elle me doit obéissance.
La jalousie qu'il ressentait à l'idée qu'Aithusa lui préfère Morgane lui fit ajouter :
-Si je lui commandais de te détruire, elle le ferait sans hésiter.
Morgane vacilla, sous le choc, et il s'en voulut presque aussitôt de s'être montré aussi bas.
Il soupira et reconnut :
-Mais elle ne le ferait qu'à contre-coeur, parce que la vérité, c'est... qu'Aithusa – t'aime, Morgane. Et... elle croit qu'il faut que tu saches quelque chose, quelque chose de très important, qu'elle m'a demandé de te montrer. Voilà la véritable raison pour laquelle nous sommes ici.
-Qu'est-ce que je suis censée voir ? demanda Morgane, sans comprendre.
-Je n'en sais rien. Elle ne me l'a pas dit, répondit Merlin. Elle m'a juste expliqué... comment faire pour te montrer.
-Pourquoi ne lui as-tu pas ordonné de tout te dire ? S'étonna Morgane.
-Les dragons en disent rarement plus qu'ils ne le veulent bien, Seigneur des Dragons ou pas, dit-il en roulant des yeux.
Morgane eut un petit rire.
-Ce n'est pas drôle, fit remarquer Merlin.
-Elle a parlé... d'une décision que je devrais prendre, dit Morgane, d'un ton hésitant. Je ne comprends pas moi non plus de quoi il s'agit – mais ça m'est égal. Je sais qu'Aithusa m'aime. Alors, si c'est elle qui t'a demandé de m'emmener ici... je crois que je peux avoir confiance, et lancer ce sort avec toi.
Cette fois, elle garda les yeux ouverts alors qu'elle construisait sa vision du passé, et ils se mirent à briller comme de l'or pur. La magie irradiait d'elle, chaude et liquide. Merlin s'approcha et referma ses bras autour d'elle, comme Aithusa lui avait dit de le faire. C'était une sensation étrange, et délicieuse, d'étreindre un autre être magique sous ses doigts, il ne sentait pas Morgane, mais le pouvoir qui courait en elle. Il n'avait pas idée de sa puissance avant de la toucher, et réaliser à quel point elle était forte le choqua. La magie qu'elle contenait était comme trop grande pour son enveloppe charnelle, et instable, comme si elle menaçait de déborder à tout instant. Morgane devait souffrir d'être le réceptacle d'une telle énergie. Au contact de Merlin, cependant, le pouvoir sembla se stabiliser, s'apaiser et se canaliser, et bientôt, l'image que Morgane visualisait dans son esprit se refléta sur chacun des cristaux de l'Antre, de telle sorte qu'ils furent entourés de milliers de reflets où leurs deux alter egos, jeunes et effrayés, se trouvaient agenouillés face à face dans la salle déserte du château endormi. Merlin sentit la magie qui était en lui grandir, et le submerger, tandis qu'elle s'unissait à celle de Morgane, et, d'une voix altérée par l'émotion, il prononça le sortilège que lui avait donné Aithusa. Les cristaux se mirent à irradier, l'antre se transforma en vortex lumineux, et ils se retrouvèrent violemment absorbés vers...
