CHAPITRE 8
Cet instant-là.
Merlin regarda autour de lui et avala sa salive, choqué de se retrouver confronté à lui-même.
En tout état de cause, c'était une expérience insolite de faire face à son double; il ne pouvait s'empêcher de constater à quel point le jeune Merlin était émacié, tout en coudes et en genoux, le visage plein d'angles. Il se posa une question absurde. Quand les gens me regardent, ne remarquent-ils vraiment que mes yeux et mes oreilles ? Et il eut envie de rire, même si c'était complètement stupide, et parfaitement déplacé.
C'était un lui-même plus jeune, complètement perdu et horrifié par la décision qu'il devait prendre.
Son dilemme se reflétait sur ses traits. Se retrouver propulsé au milieu de cette scène le mettait profondément mal à l'aise, alors qu'il n'aurait aimé la revivre pour rien au monde. Mais Aithusa n'avait pas menti, n'est-ce pas ? Ils n'étaient pas censés revivre les évènements. Ils s'étaient déplacés pour y assister en spectateurs, et il y avait une distance entre eux, et leurs alter egos de cette époque.
Le jeune Merlin venait de reposer la barricade sur la porte après la sortie courageuse et désespérée d'Arthur, et il s'était retourné pour faire face à la jeune Morgane horrifiée qui avait la même certitude que lui.
-Il ne survivra pas. Nous devons faire quelque chose.
-Je sais.
Merlin était tellement absorbé par l'expression de lutte intérieure de son double, qu'il mit quelques instants à réaliser que sa Morgane s'agrippait encore convulsivement à lui, sous le choc de leur brutal voyage dans le temps, ses mains serrées autour de ses épaules, son visage enfoui dans son cou.
Il n'avait jamais réalisé à quel point ses doigts pouvaient être fins et délicats, et il se sentit stupide de s'en rendre compte maintenant qu'elle était accrochée à sa chemise. Concentre-toi sur ce qu'il faut voir, idiot, se morigéna-t-il.
Contre lui, Morgane leva lentement la tête elle regarda autour d'elle, et eut un mouvement de recul instinctif en voyant où elle se trouvait. Elle s'écarta de lui en tremblant, le souffle court, hypnotisée, comme lui, par l'expression de son alter ego. La jeune Morgane était nerveuse et effrayée, comme un animal acculé. Le jeune Merlin ne cessait de la regarder à la dérobée, tandis qu'elle fuyait le contact visuel, comme pour cacher qu'elle n'avait pas la conscience claire.
-Nous allons... déchirer ce drap pour en faire des cordes.
Le jeune Merlin et la jeune Morgane s'agenouillèrent, face à face, pour se mettre à travailler.
-Ne se rendent-ils pas compte que nous sommes là ? demanda Morgane à Merlin, d'une voix défaite.
-Non, répondit-il sans hésiter. Pour eux, nous sommes invisibles. Aithusa dit que le cours de l'histoire ne saurait être altéré sans graves conséquences, et elle a pris toutes ses précautions pour qu'il nous soit impossible de modifier quoi que ce soit à ce qui s'est déjà produit quand elle m'a donné son sortilège de voyage dans le temps.
-C'est étrange, murmura Morgane en regardant la scène.
-Quoi ? demanda Merlin.
-De revoir le moment le plus important de sa vie, et d'avoir l'impression d'être totalement étrangère à ce qui est en train de se produire, répondit-elle, comme détachée.
Elle s'approcha du jeune Merlin, qui s'était détourné, avait ouvert la gourde, et était en train d'y placer le poison. Elle regarda son visage, avec fascination.
-Tu ne l'as pas fait avec joie, murmura-t-elle, comme pour elle-même.
-Non, répondit Merlin, sans avoir besoin de regarder son alter ego pour en connaître la souffrance.
Morgane hocha gravement la tête.
-Et toi, tu te sentais coupable, et tu avais peur, dit-il, en regardant la jeune Morgane. Parce que tu ne savais pas exactement ce dans quoi tu t'étais engagée.
-Je croyais que j'avais rêvé mon entrevue avec Morgause, admit-elle. Je ne comprenais pas pourquoi j'étais la seule à être éveillée. Je pensais que ma magie me protégeait.
-Alors que je savais que ce n'était pas le cas, puisque je n'étais pas affecté, enchaîna Merlin.
Il ne put s'empêcher de regarder vers la porte. Morgane suivit son regard des yeux. Les bruits du combat faisaient rage, de l'autre côté. Merlin lança un sort de perméabilité et traversa le mur. Morgane le suivit, et ils restèrent côte à côte face au spectacle du combat acharné que livrait Arthur, épuisé, contre les chevaliers de Médhir. Le Prince était à bout de forces. Il était cerné de toutes part et peinait à tenir sur ses jambes.
Morgane murmura :
-Il serait mort si tu ne l'avais pas fait.
Merlin acquiesça en silence, et Morgane envia l'expression de tendresse qu'il y avait dans ses yeux, tandis qu'il regardait Arthur. Même maintenant – après avoir été chassé, rejeté, banni – Merlin aimait Arthur et lui aurait pardonné n'importe quoi. Elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver le manque d'une telle personne dans sa vie. Il y avait Aithusa, bien sûr. Mais Aithusa était une dragonne. Il y avait si longtemps – depuis la mort de Morgause... qu'aucun être humain ne l'avait aimée en toute sincérité.
-Arthur ne connaît pas sa chance, murmura-t-elle, avec tristesse. Maintenant, au moins, je sais pourquoi tu l'as choisi, lui.
-Morgane – dit Merlin, en se retournant vers elle.
Mais elle retraversa le mur pour repasser de l'autre côté, prête à se regarder mourir.
-Vous devez avoir soif, disait le jeune Merlin.
-Non merci, je vais bien, lui répondait la jeune Morgane.
-Vous devriez boire nous n'aurons peut-être plus l'occasion de le faire ensuite.
Le jeune Merlin déposa la gourde à côté de la jeune Morgane et s'éloigna d'elle. La jeune Morgane continua à déchirer le tissu, méthodiquement, sans faire le moindre geste pour prendre l'eau. Le jeune Merlin revint, et fit semblant de boire, puis, se retourna vers sa compagne.
-Si, prenez-en un peu, avant que je finisse tout.
-Merci.
Morgane suivit le jeune Merlin qui se détournait de son alter ego, et, se mettant face à lui, elle vit les larmes dans ses yeux.
-Tu... pleurais, souffla-t-elle.
-Oui, répondit-il doucement. Je pleurais. J'ai pleuré ce jour-là et bien des jours dans l'année qui a suivi à cause de ce que je t'avais fait.
Il était à ses côtés, et elle sentit sa main saisir la sienne. Leurs doigts s'entrelacèrent, étroitement. La main de Merlin était chaude et sèche dans la sienne. Son jeune alter ego était terrifié, mais Morgane se sentait étrangement bien. Détachée. Paisible. C'était à cause des larmes qu'elle voyait couler sur les joues du jeune Merlin. C'était parce qu'elle sentait, combien ce qu'il avait fait allait contre ce qu'il désirait. Elle pouvait le percevoir, maintenant.
-Je te demande pardon, dit Merlin, à côté d'elle.
Et l'espace d'un instant, elle regretta qu'ils soient ennemis, et non alliés.
Parce que cet homme à côté d'elle était plus fort que tous ceux qu'elle avait pris sous sa coupe, broyés, manipulés, fort d'un pouvoir qui ne l'effrayait pas parce qu'il créait des arc-en-ciels et qu'il pouvait faire reverdir les arbres et parce que, malgré tout ce qu'elle avait pu faire, c'était lui qui lui demandait pardon, sans pour autant s'en sentir diminué.
Voilà ce qu'est la force, pensa-t-elle, en fermant étroitement les yeux, et ses pensées étaient plus claires qu'elles ne l'avaient jamais été, peut-être même, limpides.
-Tu n'avais pas le choix, dit-elle, à voix basse, en serrant sa main plus fort. Arthur serait mort si tu ne l'avais pas fait.
Ils regardèrent ensemble l'agonie de la jeune Morgane, son expression d'horreur et de terreur alors qu'elle comprenait que le jeune Merlin l'avait empoisonnée. Ils regardèrent le jeune Merlin s'approcher de la jeune Morgane pour la prendre dans ses bras.
-Je suis morte dans tes bras, souffla Morgane, bouleversée, en regardant l'étreinte de leurs doubles. Je suis morte dans tes bras alors que tu pleurais. Tu ne voulais pas me tuer. Crois-tu que c'est cela, qu'Aithusa voulait me montrer ?
-Je l'ignore, répondit-il, le cœur dans la gorge.
Puis, ils regardèrent Morgause arriver dans un tourbillon de vent.
-Ma sœur, murmura Morgane, en lâchant la main de Merlin.
Il regarda Morgane, et vit l'amour qui brillait dans ses yeux. Cet amour était sincère. Morgane tremblait, bouleversée de voir cette sœur qu'elle avait perdue bouger et parler devant elle – vivante dans ce plan d'existence. Merlin détourna le regard, gêné. Il avait l'impression d'être un intrus. Il se souvenait des paroles que Morgane lui avait dites lorsqu'elle l'avait enlevé, et torturé avant de lui implanter le fomorre. Ne crois pas que j'ignore ce qu'est la loyauté, juste parce que je n'ai plus personne envers qui être loyale. Comme elle devait avoir aimé Morgause ! Autant qu'il aimait Arthur. Et elle l'avait perdue...
-Qu'est-ce qu'il t'a fait ?
Morgause avait pris la jeune Morgane inconsciente dans ses bras.
Le regard de Morgane alla de Morgause, au jeune Merlin, qui reculait, horrifié par le meurtre qu'il venait de commettre. L'expression de son visage n'était pas feinte. Il avait mal de l'avoir tuée.
-J'étais obligé de le faire, se justifia-t-il en reculant contre le mur.
-Tu l'as empoisonnée !
La voix de Morgause était furieuse et chargée d'accusations, mais le jeune Merlin lui tint tête.
-Vous ne m'avez pas laissé le choix !
-Donne-moi le nom du poison ! Je peux encore la sauver.
-D'abord, arrêtez l'attaque !
-Tu n'es qu'un simple serviteur, tu n'as pas à me donner d'ordres !
-Si vous voulez savoir quel poison j'ai utilisé, arrêtez la magie qui anime les chevaliers !
-Donne-moi le nom du poison ou tu mourras !
-Alors, elle mourra avec moi.
Ne semblait-il pas désespéré alors qu'il prononçait ces mots ?
-Je ne veux pas plus sa mort que vous, mais vous ne me laissez pas le choix. Arrêtez les chevaliers, et vous pourrez la sauver.
Morgane regarda Merlin, les sourcils froncés.
-Tu lui as... dit comment me sauver ?
-Oui, répondit-il simplement.
Morgause incanta pour lever le sort qui animait les chevaliers de Médhir, et, aussitôt, le jeune Merlin lui montra la fiole de poison. Ce fut alors que le jeune Arthur pénétra à l'intérieur de la pièce, à grand fracas, en s'exclamant :
-Qu'avez-vous fait de mon père ?
Morgane ne put réprimer un triste sourire.
-Arthur l'aimait, n'est-ce pas ? Au point d'être aveugle à toutes ses fautes, à tous ses crimes. Il l'a toujours aimé plus qu'il ne m'aimait moi.
Elle regarda vers Uther, qui reprenait conscience, avec un mélange de mépris et de nostalgie.
-C'est faux, répondit Merlin.
Son jeune alter ego, lui, répondait au jeune Arthur :
-Il va bien !
Mais le jeune Arthur venait juste de s'apercevoir que Morgause était penchée sur la jeune Morgane et s'écria :
-Morgane !
-Ne vous approchez pas d'elle ! gronda Morgause.
Puis elle incanta, penchée sur le corps de la jeune Morgane inconsciente. Morgane était fascinée par le pouvoir qui émanait de Morgause alors que ses yeux se mettaient à briller comme l'or. Sa sœur avait été une puissante sorcière, sûre de sa force, et de ses choix. Elle lui manquait. Bien plus que n'importe qui d'autre en ce monde. Et malgré la détresse qu'elle pouvait voir sur les visages du jeune Arthur, et d'Uther, alors que son alter ego disparaissait emporté dans un tourbillon de vent, la tendresse qu'elle avait autrefois éprouvée pour eux n'était rien en comparaison de ses sentiments pour Morgause.
-Suivons-la, dit-elle à Merlin. Je veux voir comment elle m'a sauvée.
Et ils s'élevèrent dans les airs à la suite du tourbillon.
Morgause déposa le corps inerte de la jeune Morgane sur le sol moussu de la forêt.
Morgane regarda son alter ego en frissonnant, et vit une lumière bleue s'élever de sa poitrine.
Elle eut un hoquet, et s'exclama :
-Qu'est-ce que c'est ?
-Ton âme, répondit Merlin.
Il reconnaissait la matière d'une âme habitée par la magie; la texture de celle de Cornelius Sigan avait été la même, à l'intérieur du diamant bleu où il l'avait enfermée pour gagner l'immortalité.
La jeune Morgane mourait sous leurs yeux. Le poison avait rempli son office.
Mais Morgause incanta un sortilège, ses yeux virèrent du noir à l'or, et l'âme de la jeune Morgane, au lieu de continuer à s'élever vers les cieux pour rejoindre Avalon, resta en suspension, juste au-dessus de son corps à l'agonie.
-Pourquoi Morgause ne me guérit-elle pas ? demanda Morgane, étonnée.
-Je l'ignore, murmura Merlin.
Puis, la sorcière blonde sourit, d'un sourire froid et calculateur, en regardant le corps de la jeune Morgane étendue comme morte devant elle.
-Nous y voilà, ma sœur, murmura-t-elle. Nous y voilà enfin. Tu seras une puissante magicienne, Morgane, mais ta magie, à elle seule, ne suffira pas pour accomplir ma vengeance, même lorsque tu auras appris à t'en servir comme il convient, car il te manque la volonté de détruire. Tu as trop d'affection envers Arthur, et les habitants de Camelot. Cet attachement t'empêchera de faire ce que tu dois le moment venu si je n'y remédie pas maintenant que j'en ai l'occasion car ta loyauté sera à jamais divisée si je n'y prends garde. Aujourd'hui, je vais te transformer en arme, ma sœur. Aujourd'hui, je vais te donner ce qui te manque pour devenir la plus terrible des ennemies de Camelot.
Morgause incanta à nouveau, et, cette fois-ci, Merlin et Morgane reculèrent tous deux, horrifiés. Elle faisait appel à une magie ancienne, et noire comme les ténèbres, amincissant le voile entre le monde des hommes et le monde des esprits. La réalité commença à se tordre, puis, à se déchirer, les voix des morts et des maudits se mirent à hurler autour d'eux, et soudain, un démon furieux et informe apparut face à Morgause. C'était un esprit rageur et vengeur, un esprit haineux, un esprit d'une puissance redoutable.
Morgause sourit à la créature monstrueuse, dont les hurlements de rage se changèrent en roucoulements implorants.
-Oui, dit-elle, d'un ton triomphant. Oui, mon beau. Je vais te donner ce que tu veux. En échange de ton obéissance éternelle. Tu prendras chair à nouveau. Tu prendras chair en Morgane, et ta volonté de détruire deviendra la sienne.
Morgane vacilla, horrifiée par ce qu'elle entendait, et Merlin la soutint pour l'empêcher de tomber.
-Que fait Morgause? articula-t-elle, défaite. Que fait-elle, Merlin ?
-Je ne...
Mais il savait, et il était aussi écoeuré, aussi choqué que Morgane, et il n'arrivait pas à croire que ce ne soit pas un cauchemar.
L'une des mains de Morgause se trouvait sur la substance bleue et palpitante de l'âme de la jeune Morgane et l'autre, caressait la forme noire et grouillante du démon immatériel.
Puis ses yeux de sorcière étincelèrent comme le soleil, et elle incanta dans l'ancienne langue, la langue des grandes prêtresses, une formule dont le sens était :
-Substance pour substance, âme pour âme, je vous mêle afin que vous soyiez, à jamais, indissociables et indestructibles, la femme et le démon, en un seul esprit et en une seule chair, devenant une arme de vengeance, qui n'aura pas de repos avant d'avoir réussi à détruire Camelot ! Par le Sceau des Grandes Prêtresses, je vous lie à jamais, pour cette vie et jusqu'aux portes de l'éternité !
-Non ! hurla Morgane, avec rage et désespoir. Non, je t'interdis de faire ça !
Elle avait l'impression que le sol s'ouvrait sous ses pieds. La blessure de la trahison qu'elle ressentait était indescriptible. Morgause – Morgause, sa sœur, qu'elle avait aimée plus que sa vie elle-même, à qui elle avait offert sa loyauté, sa magie, son existence – Morgause avait altéré la nature de son âme, Morgause l'avait liée à un démon !
Les deux substances se mêlaient inexorablement l'une à l'autre, la brume noire et collante du démon venant souiller la lumière bleue de l'âme de la jeune Morgane qui se tordait et se révulsait sous ce contact, palpitant furieusement, teintée d'étincelles blanches.
L'âme de la jeune Morgane livrait une lutte courageuse contre l'altération, mais elle n'était pas assez puissante pour empêcher la fusion, et soudain, sa lumière vacilla, s'assombrit – puis disparut, et la substance, d'une coloration bleu nuit, cessa de s'agiter pour devenir aussi calme que l'eau d'un lac.
Morgause fit un geste de la main en prononçant un mot de pouvoir, et l'âme de la jeune Morgane pénétrant par ses lèvres, réintégra son corps.
-Maintenant, tu es parfaite, ma sœur, conclut-elle.
-Traîtresse, dit Morgane, en secouant la tête. Tu as osé me faire ça. Comment as-tu pu !
Ce n'était pas seulement tout son être qui avait été changé – c'était aussi sa nature – ce n'était pas seulement dans cette vie que Morgause l'avait condamnée – c'était aussi dans l'autre ! A cause de ce que sa soeur lui avait fait, Morgane ne pourrait jamais passer les portes d'Avalon à sa mort, elle resterait prisonnière du monde des esprits errants, damnée à jamais ! A présent, elle réalisait à quel point elle avait été trompée. Ce n'était pas Merlin qui l'avait tuée ce jour-là, pauvre Merlin qui l'avait tenue dans ses bras en pleurant tandis qu'elle agonisait; c'était Morgause. Morgause lui avait arraché son cœur, pour la changer en instrument de vengeance. Quel amour était-ce là ?
Morgane sentit la rage monter en elle.
Sa magie destructrice se déchaîna contre Morgause dans une attaque d'une puissance terrible, mais le sort d'Aithusa la rendait incapable d'affecter l'histoire, et son pouvoir traversa Morgause comme si elle était immatérielle.
Alors Morgane laissa entendre un cri de rage et de désespoir.
Puis elle fondit en sanglots, brisée.
Elle était seule et maudite et le monde était dépourvu d'amour.
Mais...
-Morgane, souffla Merlin, en la serrant contre lui. Morgane, Morgane, Morgane. Je suis là. Je suis désolé. Je suis tellement désolé. Je suis là.
Elle se retourna vers lui, incapable de regarder le visage de Morgause un instant de plus, et il referma ses bras sur elle dans un geste protecteur. Il était solide comme un roc, contre lui, elle pouvait se laisser aller à la douleur de ce qu'Aithusa avait voulu qu'elle voie.
Maintenant, elle comprenait. Elle comprenait pourquoi elle avait les idées claires lorsqu'elle se trouvait en présence de la dragonne, qui avait le pouvoir de mettre son démon en sommeil d'où lui venait cette rage de détruire qu'elle ressentait souvent, et qui lui semblait inextinguible pourquoi elle s'était montrée si acharnée à tuer son propre père, tout en étant capable de le pleurer en même temps.
Elle était une femme, et elle était un démon.
Morgause avait corrompu sa nature. Morgause l'avait changée, altérée, damnée.
Elle pleura contre la poitrine de Merlin, le cœur brisé. Il l'étreignait aussi fort que si sa vie en dépendait, et, derrière le rempart de ses bras, elle savait qu'elle était à l'abri. Qu'avait dit Aithusa ?
Entre la haine et l'amour, il n'y a jamais qu'un pas.
Morgause, dont les yeux brillaient d'amour et de fierté à chaque fois qu'elle regardait sa petite sœur, avait fait d'elle le réceptacle de sa haine... Pour qui était cet amour, pour qui était cette fierté qu'elle montrait, au fond ? Pour Morgane Pendragon, la femme, ou pour le démon qu'elle avait placé en elle, et qui obéissait à ses desseins ?
Morgause qu'elle avait aimée, écoutée, et suivie en toute chose, avait fait d'elle un instrument de vengeance.
Morgane comprenait, maintenant, pourquoi sa sœur s'était détournée d'elle, aux portes d'Avalon...
la condamnant aux ténèbres.
Et Merlin qu'elle avait haï, méprisé, combattu, la serrait maintenant dans ses bras et était là avec elle – pour elle.
Merlin, qui avait pleuré en la tuant, et qui l'avait ramenée jusqu'ici parce qu'il n'avait jamais perdu l'espoir de la retrouver telle qu'elle était autrefois...
Merlin la tenait contre lui de toutes ses forces et répétait inlassablement : Morgane.
Il lui vint soudain à l'esprit qu'il prononçait son nom exactement de la même manière que le faisait Aithusa, et que c'était sans doute pour cette raison qu'elle n'était pas encore devenue folle.
Entre la haine et l'amour, il n'y a jamais qu'un pas.
Je pourrais t'aimer, pensa-t-elle, en fermant étroitement les yeux, submergée par la force et par la bonté qui émanaient de lui. Je pourrais t'aimer et je ne serais plus jamais seule. Emrys.
Puis, elle sentit l'univers tout entier s'effondrer sous ses pieds, et la haine ressurgit en elle, effaçant tout ce qu'elle pouvait ressentir d'autre.
Elle comprit, avant d'être totalement submergée par la rage, que c'était le démon, en elle, qui venait l'envahir pour reprendre le contrôle de sa destinée.
