CHAPITRE 9

Merlin serrait Morgane dans ses bras, de toutes ses forces.

Il la sentait si fragile, comme prête à se briser, et il aurait voulu, plus que tout au monde, pouvoir la protéger. Puis, soudain, il sentit la Morgane qu'il aimait disparaître alors que la puissance qui l'habitait éclatait d'un seul coup, et il comprit qu'elle était repartie du côté obscur.

Elle se dressa contre lui comme une furie, avec des flammes dans les mains. Ses yeux brûlaient comme deux soleils, et elle l'aurait brûlé vif s'il n'avait pas répliqué pour parer son attaque.

-Tu vas mourir, dit-elle, avec rage.

La déferlante du feu qu'elle projetait sur lui se heurta au bouclier d'eau qu'il dressa à sa rencontre.

Elle rugit et prononça des mots de pouvoir. Un dragon noir se matérialisa à côté d'elle, image même de la puissance destructrice.

-Tue-le ! ordonna-t-elle.

Les yeux de Merlin rayonnèrent alors qu'il envoyait à la rencontre du dragon noir un dragon blanc. Les deux dragons commencèrent à se déchirer à coups de crocs et de griffes. Un affreux sourire déchira le visage de Morgane d'un geste de la main, elle déracina l'arbre le plus proche et le lança sur Merlin. Il l'évita en s'élevant dans les airs, puis, il réalisa un fait terrifiant. Morgane avait réussi à déraciner un arbre. Cela signifiait que le démon en elle lui donnait le pouvoir de s'affranchir du sortilège d'Aithusa et d'agir sur ce plan d'existence.

Si elle modifiait le passé, elle changerait aussi le futur à jamais.

Il savait qu'il n'avait pas le droit de la laisser faire. Aithusa l'avait prévenu des conséquences si l'un ou l'autre d'entre eux tentait de modifier le cours de l'histoire : il en découlerait un cataclysme. Il devait l'empêcher. Même si cela signifiait tuer Morgane. Malgré la douleur qu'il éprouvait à devoir la tuer à nouveau, juste après l'avoir retrouvée.

Il avait pris sa décision quand il réalisa... qu'il ne pourrait jamais quitter cette dimension s'il le faisait, parce que leur aptitude à voyager dans le temps reposait autant sur les pouvoirs de voyante de Morgane que sur l'enchantement que lui avait donné la dragonne blanche !

Si elle mourait ici, il resterait prisonnier de ce temps, il ne pourrait plus protéger Camelot dans l'avenir... et Albion ne verrait jamais le jour !

L'effroi qui se saisit de lui était sans précédent. Morgane continuait son œuvre destructrice. Après avoir saccagé la forêt alentour, elle avait fait émerger un monstre de terre qui fondait sur lui.

Il réussit à le faire se liquéfier puis répara frénétiquement les dégâts qu'elle avait causés en remettant les arbres en place et en les faisant reverdir.

Morgause regardait autour d'elle, horrifiée. Elle pouvait voir ce qui se passait – pas Morgane, ni lui, mais les arbres qui volaient dans les airs et la terre qui se soulevait – et elle commençait à s'inquiéter de ce qu'elle avait fait.

Merlin lança un sortilège pour immobiliser Morgane dans les mains de sa magie et l'empêcher de continuer à détruire tout ce qui se trouvait autour d'elle. Elle était furieuse, et elle répétait qu'elle le il savait à présent que ce n'était pas elle qui parlait c'était le démon, à travers elle, qui contrôlait entièrement son esprit à présent. Il frissonna. Il devait trouver le moyen de la faire revenir.

-Morgane, écoute-moi, ordonna-t-il, en la tenant captive dans sa magie. Tu n'es pas ce démon. Tu peux le contrôler, l'asservir, l'empêcher de te gouverner. Tu es assez forte pour garder le dessus sur lui ! Ta magie n'obéit qu'à toi. Tu n'es pas un instrument. Tu es Morgane Pendragon, et tu es libre.

Les yeux de Morgane passèrent de l'or au vert, et elle poussa un cri de douleur. En pleine détresse, elle tendit la main vers lui, et l'appela :

-Merlin !

Puis l'or reprit le dessus sur le vert et elle se rebella violemment contre le sortilège qui la tenait captive. Bientôt, il n'aurait plus assez de forces pour la tenir dans sa magie. Il resserra sa prise sur elle, désespéré.

-Morgane, dit-il en s'approchant. Morgane regarde-moi.

Il vola jusqu'à elle, et posa ses mains, de part et d'autre de son visage. Elle referma ses doigts sur lui et ses ongles pénétrèrent sa chair jusqu'au sang alors qu'elle poussait un cri démoniaque.

-Morgane, je sais que tu es là, et je sais que tu as le pouvoir de faire taire cette bête qui est en toi. Je veux que tu le fasses, maintenant. Je veux que tu le fasses, parce que si Aithusa a dit vrai, il existe une chance pour que tu apprivoises cet esprit qui est en toi, et pour que tu sauves ton âme.

Il plongea ses yeux bleus dans les yeux dorés de la sorcière échevelée, et, au-delà de sa fureur, il rechercha le cœur de la grande magicienne, celui de la dame noble, généreuse, obstinée, courageuse, vulnérable, effrayée, fière, pour laquelle il avait eu tant d'admiration autrefois.

-Sauve ton âme, Morgane, je t'en prie, souffla-t-il.

Et l'or clignota jusqu'à s'éteindre dans le vert de son regard noyé de douleur.

-Pourquoi, Merlin ? demanda-t-elle, à bout de souffle. Pourquoi devrais-je la sauver ? Personne ne m'attend. Personne ne m'espère. Personne... ne peut m'aimer à présent.

-C'est faux, dit-il, doucement.

Puis :

-Je t'aime, Morgane, et je ne veux pas que tu meures.

Il posa ses lèvres sur les siennes, doucement, tendrement, et il la sentit revenir dans ce baiser. Elle s'effondra dans ses bras. Il la reçut avec délicatesse dans son étreinte, son visage reposant sur son cœur. Elle s'était évanouie, et il l'emporta dans les airs comme une perle précieuse, l'emmenant, loin de Morgause, jusque dans l'antre de Cristal.

Ils ne parlèrent pas après que Morgane ait repris conscience.

Ils se concentrèrent entièrement sur leur voyage de retour vers le présent.

Au grand soulagement de Merlin, Morgane semblait aussi pressée que lui de quitter cette époque.

Cette fois-ci, nouer leurs deux magies fut une expérience différente, plus paisible, mais aussi, plus passionnée. Leurs pouvoirs collaborèrent l'un avec l'autre avec aisance, s'épousant naturellement plutôt que de se combattre, laissant Merlin songeur.

Il se demandait comment cela pourrait être, d'avoir une compagne comme Morgane, une compagne qui soit une grande magicienne avec laquelle il puisse oeuvrer en toute liberté à l'accomplissement d'un destin plein de bonnes nouvelles.

Il arriva à la conclusion qu'il ne le saurait probablement jamais.

Quand ils furent arrivés à la bonne époque, Merlin fut véritablement heureux d'être de retour, malgré tous les problèmes qui lui restaient à résoudre dans le présent.

Il avait réussi à éviter la catastrophe – mais de justesse.

Et il commençait à peine à mesurer ce que ce voyage lui avait appris sur lui-même sur l'étendue de ses pouvoirs sur la tentation et sur son destin. Qu'il le veuille ou non, il était Emrys. Ce qu'il avait accompli, aucun autre sorcier n'aurait pu le faire. Pas si pitoyable que ça, après tout, pensa-t-il, en s'autorisant un léger sourire.

Face à lui, Morgane regarda autour d'elle. Elle tomba sur son reflet dans les cristaux. C'était l'image d'une jeune femme échevelée, à l'air plus morte que vive. Elle plissa légèrement les yeux, comme étonnée, puis, elle dit un mot de pouvoir, et son apparence se modifia.

L'instant d'après, elle se tenait devant Merlin comme à l'époque où elle était la pupille du roi, vêtue de sa robe émeraude et de sa cape de velours verte, ses cheveux ondulant en longues boucles souples sur ses épaules, une épée à son côté gauche. Elle n'avait sans doute jamais été aussi belle, et Merlin sut qu'il lui serait terriblement facile de succomber à son charme si elle décidait d'en jouer avec lui maintenant. Peut-être s'en aperçut-elle, car elle eut un léger haussement de sourcil, et il distingua une lumière amusée dans ses yeux.

Mais ensuite, elle redevint calme, et pensive, elle se détourna, et elle quitta l'Antre de Cristal d'un pas lent et gracieux.

Il la suivit à l'extérieur, dans la forêt.

Il faisait nuit, et elle regardait les étoiles.

-Morgane, murmura-t-il.

-Je vais partir, Merlin, dit-elle d'une voix paisible.

Il secoua la tête. Il ne voulait pas qu'elle s'en aille.

-Quoiqu'il arrive... quelle que soit la puissance de ce démon... je sais que je peux t'aider à le contrôler, dit-il. Il faut juste que tu me fasses confiance. Je t'ai déjà ramenée une fois. Je peux recommencer encore. Laisse-moi veiller sur toi, Morgane. Ensemble, nous réussirons à trouver le moyen de...

-Me guérir ?

Elle sourit, avec douceur, et secoua la tête.

-C'est impossible. Morgause y a veillé.

-Nous n'en savons rien.

-Aithusa est la créature magique la plus puissante qui existe en ce monde, et elle n'a pas pu me désolidariser de cette entité. Elle m'aime. Je sais que si elle en avait eu le pouvoir, elle l'aurait fait. Mais au lieu de cela, elle m'a envoyée dans le passé, parce qu'il fallait que je comprenne... que je suis la seule à pouvoir décider si les ténèbres ou la lumière règneront sur mon destin.

-Morgane...

-Non, Merlin. Je sais que tu veux m'aider. Mais tu en as déjà bien assez fait. Et puis...

Elle prit une grande inspiration.

-J'ai besoin de faire ce voyage seule. Je dois découvrir qui je suis... par moi-même. Sans mentor, ni guide. Sans personne pour m'indiquer le chemin que je dois suivre. Juste Morgane Pendragon, face à elle-même, avec son démon, ses regrets... et ses rêves. C'est le seul moyen pour qu'un jour... je puisse enfin me connaître moi-même, avec certitude. C'est le seul moyen pour que je sache... qui je suis vraiment, et si ce qu'il y a de bon en moi est plus fort que ce qu'il y a de mauvais.

-Je suis convaincu que c'est le cas, affirma Merlin.

-Je n'en suis pas si sûre. Et même si c'était le cas - je ne peux pas non plus effacer le mal que j'ai fait. J'ai tué mon père. J'ai tenté d'assassiner mon propre frère. J'ai maltraité une amie que j'aimais comme une sœur. J'ai fait exécuter des centaines d'innocents. Ce poids pèse sur mon âme. Je ne suis plus la Morgane que j'étais autrefois. J'ai été corrompue. Jusqu'à ma mort, je serai à la fois une femme, et un démon. A chaque instant de ma vie, je connaîtrai la tentation de la vengeance et de la haine.

Elle disait ces mots avec calme, comme si elle acceptait cet état de fait.

-Mais tu peux apprendre à lui résister, dit Merlin..

-C'est ce que j'ai besoin de découvrir, répondit-elle.

-Aithusa croit en toi. Je... crois en toi, dit Merlin.

Elle acquiesça gravement, et le regarda droit dans les yeux, avec une expression très douce. Elle était belle comme la clarté de la lune, belle comme seule une grande prêtresse de l'ancien culte pouvait l'être - aussi mystérieuse, et aussi magique, et il sentit son cœur éclater de gratitude à la voir ainsi.

-Je sais. Je te remercie de m'avoir sauvée. Tu as eu mille occasions de me tuer, et à ta place, nombreux sont ceux qui l'auraient fait sans regrets. Mais tu ne m'as plus jamais donné la mort après ce jour-là, où tu l'as fait en pleurant. Je penserai à tes larmes quand le démon me fera souffrir. Elles sont importantes à mes yeux. Je me remémorerai l'expression de ton visage. Je me souviendrai du son de ta voix quand tu prononces mon nom. Je me rappellerai que tu m'as ramenée sur un baiser, après m'avoir dit... je t'aime.

Il ne répondit rien.

Elle frissonna, et elle ajouta avec un léger sourire :

-Faire de la magie avec toi... c'était quelque chose de merveilleux, dit-elle, en posant une main sur son bras. Je ne pourrai jamais, jamais l'oublier, Emrys.

-Merlin, rectifia-t-il.

-Merlin, acquiesça-t-elle. Tu es le plus puissant sorcier qui ait jamais vécu. Et maintenant, je sais que mon frère a besoin de toi à ses côtés pour prendre les bonnes décisions – et je peux comprendre pourquoi. Les choses sont plus faciles quand quelqu'un est là pour vous aimer comme tu es capable d'aimer. Plus... lumineuses. Plus justes.

Il voulut lui répondre, mais elle posa un doigt sur ses lèvres en secouant la tête et dit juste :

-Veille sur Arthur pour moi, Merlin. C'est mon frère, et je l'aime, si stupide soit-il.

-Je te le promets, Morgane, murmura-t-il.

Elle hocha la tête.

-J'ignore si je serai du côté des ténèbres ou de la lumière la prochaine fois que nous nous verrons, mais je sais que nous nous reverrons, dit-elle.

Puis, ses yeux passèrent du vert à l'or.

Merlin la regarda s'en aller dans une bouffée de vent, et il pensa : et moi, belle Dame, je saurai comment te faire revenir si tu dois t'en aller trop loin de toi-même, et je ne reculerai devant rien pour donner raison à l'avenir rêvé par Aithusa, si c'est un avenir où ton âme finit par trouver le salut. Je suis Emrys et si je dois donner vie aux légendes, que ce soit dans un monde où Morgane Pendragon finira par préférer la lumière aux ténèbres.