Depuis ce jour, j'apprends à revivre. Je me déride peu à peu, j'apprends à ne plus penser aux choses trop pénibles, je deviens plus sociable. C'est surtout Peeta qui m'encourage à bouger. Il me pousse vers la lumière à chaque fois que je m'attarde dans l'ombre. En échange, je lui consacre le plus de temps possible. En général, on passe notre temps à jouer au jeu "réel ou pas réel" et je lui raconte encore et encore tous les événements qui datent d'avant sa libération du Capitole. Ses cauchemars et ses visions déforment encore beaucoup de ses souvenirs, mais il fait des progrès impressionnants en peu de temps. Le docteur Aurélius le garde malgré tout sous traitement et je suis chargée de veiller à ce qu'il prenne bien tous ses médicaments.
Haymitch avait vraiment tort de s'inquiéter pour Peeta et moi. Nous sommes parfaitement capables de veiller l'un sur l'autre.
Il affirme que ma compagnie l'aide à tenir au loin tous ses démons. De la part de Peeta, ces mots sont sincèrement touchants. C'est une pensée très égoïste, mais qu'il déclare avoir autant besoin de moi que moi de lui me soulage. Contrairement à ce que je pensais à son retour au 12, il n'a jamais cherché à me repousser. Néanmoins, je ne peux nier le fait qu'il a changé, et ce de façon irréversible... Il y a comme une certaine froideur quand il me prend dans ses bras et on ne va jamais plus loin que ça. Sa chaleur d'autrefois me manque énormément, je dois l'admettre. Parfois, il détourne le regard comme s'il avait honte de quelque chose. Honte... De moi? Je n'ai jamais osé le lui demander. Je préfère encaisser en silence, c'est déjà trop beau qu'il veuille rester près de moi.
Une fois, alors que nous prenons notre repas face à face dans ma salle à manger, la lumière du soleil couchant vient illuminer son visage. Il fait scintiller ses boucles blondes et donne encore plus d'intensité au bleu de ses yeux. Je ne peux m'empêcher de détailler son visage pendant qu'il mange. Sa chevelure qui évoque une mer blonde, ses sourcils légèrement froncés, ses longs cils presque transparents, l'éclat de son regard aussi profond qu'un océan, quelques taches de rousseur qui s'éparpillent au-dessus de son nez, ses joues légèrement rosies par l'air frais et ses lèvres si douces... Je me souviens de ce sentiment qui m'avait envahie, lors de notre baiser il y a des millions d'années de cela sur la plage de l'arène. La lumière donnait exactement le même effet sur son visage qu'aujourd'hui. Une envie pressante de ressentir cette flamme, cet appétit grandissant s'empare de moi. Je me lève sans avoir même le temps de penser à ce que je vais faire et me penche vers Peeta, de plus en plus près, jusqu'à presque toucher le bout de son nez avec le mien. Je sens son haleine chaude sur mon visage.
Il me dévisage, stupéfait, pendant une minute qui ressemble à une éternité, puis se recule d'un bond, manquant de tomber à la renverse. Je me redresse à mon tour et balbutie quelque excuse minable avant de disparaître dans la cuisine. "Mais qu'est-ce qui m'a pris, bon sang?!" Je me force à respirer lentement pour retrouver mon sang froid. La réaction de Peeta me revient en mémoire. Il était effrayé, presque révulsé... Je sens quelque chose se déchirer à l'intérieur de moi. Je ravale sèchement mes larmes. J'en ai marre de verser sans cesse dans le sentimental, ça en devient parfaitement ridicule! J'attrape une cruche dans l'armoire et la remplis d'eau. Puis je retourne à table, la mine tranquille. Peeta s'est rassis. Il m'étudie soigneusement lorsque je sors de la cuisine.
"Excuse moi, j'avais oublié d'apporter de l'eau à table. Tu en veux?"
C'est pathétique, mais c'est la seule excuse que j'ai trouvée. Comme il ne répond pas, je hausse les épaules, me sers un verre d'eau et finis mon assiette en silence. Je constate qu'il n'a touché à rien.
"Tu n'as plus faim?
-Katniss... Est-ce que ça va?
- Oui oui, tout va très bien!
- Mais la tantôt, tu..."
Je ne veux pas du tout en parler, alors je lui coupe la parole.
"Ecoute, pour ce qui s'est passé tantôt, je m'excuse si je t'ai fait peur. C'est juste qu'il y avait... Il y avait une drôle de tache brune sur ton visage et ça me perturbait. Mais ce n'est rien! Juste une tache de rousseur, en fait...
- Ah... D'accord... Tant mieux si ce n'était rien..."
Il se remet à manger, tout en me jetant quelques fois un regard suspicieux. Je me maudis intérieurement pour ma stupidité. Une tache brune! Mais quelle imbécile! Il n'y a vraiment aucune chance pour qu'il ait pu gober un mensonge aussi minable. Cependant, il n'insiste pas et je lui en suis reconnaissante. Je suppose qu'il tient aussi peu que moi à revenir sur le sujet. Il se contente de débarrasser sa table une fois son repas fini et de repartir chez lui après m'avoir souhaité une bonne nuit. Son absence est encore plus difficile à supporter que les autres jours. Cette nuit-là, j'entends un cri au loin qui me déchire le coeur une nouvelle fois. Mais le lendemain, quand Peeta vient frapper à ma porte pour m'apporter un pain frais et du jus pour le déjeuner, il sourit à nouveau. Il me parle comme si rien ne s'était passé la veille. Alors je souris à mon tour. En prenant bien soin de garder mes distances, cette fois. Je ne me blottis plus jamais dans ses bras, désormais. J'ai peur de le dégoûter. Une partie de mon coeur se fane.
Cet incident m'a prouvé à quel point je suis devenue dépendante de lui. Je dois le voir. Je dois lui parler. Je dois le toucher. Et ne pas pouvoir le faire déclenche en moi une souffrance inouïe. Pourtant, je suis prête à ravaler ma fierté. Je me contente de ce qu'il me donne en crevant d'envie qu'il m'en donne un peu plus, toujours un peu plus. Je n'aime pas ça. J'ai horreur d'être dépendante. Au début, j'essayais de lui résister. Je prétendais aller chasser, ou être très occupée avec le ménage, ou quelque chose du genre. Quand il ne venait pas sonner chez moi, je n'insistais pas. Je ne me ruais pas non plus dans sa chambre dès que je l'entendais crier. Je m'évertuais à ne pas le voir pendant quelques jours, pour tenter de vaincre cette dépendance. Mon comportement était parfaitement ridicule, et j'en étais consciente. C'est pour ça que j'ai arrêté. J'ai laissé tomber les faux semblants.
Souvent, je m'interroge. Pourquoi Peeta? Pourquoi, alors que je sais que je le répugne? Pourquoi lui, toujours et toujours lui? J'aurais pu rejoindre ma mère au 4... Ou même Gale dans le 2. Mon partenaire de chasse... Mon confident... Mon reflet au masculin. Je ne lui en veux plus pour ma soeur. Toute ma haine et ma rage sont retombées depuis longtemps déjà. Je suis presque sûre que je pourrais retrouver mon meilleur ami, si je le lui demandais. Il m'a envoyé une lettre, il y a quelques mois, pour me demander des nouvelles. Il m'a dit qu'il s'en voulait terriblement pour ce qui s'était passé. Il serait prêt à faire n'importe quoi si je voulais bien lui pardonner. Il m'a aussi donné son adresse dans le 4 et son numéro de téléphone, au cas où j'aurais envie de le revoir. Non, je n'en ai pas envie. Il me laisse complètement indifférente, à présent. Je lui avais écrit une lettre en retour, pour lui expliquer que je ne lui en voulais plus, mais que je n'avais pas envie de le revoir, mais au dernier moment, je me suis dit qu'il comprendrait très bien si je ne faisais rien du tout, et la lettre n'est jamais partie. Elle est toujours sur mon bureau. C'est peut-être la lâcheté qui me retient, au fond. Peut-être que je l'ai blessé... Ou peut-être qu'il s'en moque, à présent. Il doit sans doutes y avoir légions de filles à ses pieds, là-bas, je ne pense pas lui manquer tant que ça.
Mais comme je l'ai déjà dit, peu m'importe. Le seul qui compte vraiment, à présent, la seule et unique vérité qui existe encore dans mon monde, c'est Peeta. Souvent, en sa présence, je ressens un besoin urgent de me serrer contre lui, de sentir ses bras forts autour de moi et ses lèvres contre les miennes. Ca m'est même arrivé d'en rêver la nuit. Deux ou trois fois seulement. Bien sûr, ça ne reste qu'un rêve lointain. Je m'interdis formellement d'y penser le jour. C'est une tâche très ardue que de ne pas faire de faux pas, avec lui constamment à mes côtés. Tellement de sentiments m'obsèdent sans cesse que mon cerveau a du mal à faire le point. Joie et tristesse, soulagement et irritation, chaleur et austérité. La plupart du temps, c'est la chaleur qui l'emporte. Elle dessine sur mon visage le sourire que Peeta aime voir en arrivant chez moi, et elle me réchauffe encore quelques minutes après qu'il soit reparti.
J'ai essayé d'en parler à Haymitch. J'ai réussi un jour à le faire sortir de sa tanière suffocante pour le traîner jusque chez moi. Il fallait vraiment que je me confie à quelqu'un, et c'est la seule personne de chair et de sang que je fréquente à part Peeta. Et Sae, mais je n'y ai pas pensé sur le coup. Il a maugréé pendant plus d'une demi-heure avant de me laisser parler. Il a daigné m'écouter seulement lorsque j'ai sorti une vieille bouteille de rhum atterrie ici par je ne sais plus quel miracle et que je lui en ai servi un grand verre. Je lui ai raconté tout ce qui se passait avec Peeta, ses airs dégoûtés, sa froideur, mes sentiments de plus en plus flous, mes rêves, mes déceptions et ma dépendance. J'ai parlé jusqu'à ne plus avoir une once de salive dans la bouche. Tout le long de mon monologue, Haymitch s'est tu. Il a regardé dehors d'un oeil distrait. Je ne sais même pas s'il m'écoutait vraiment. Je ne pense pas. Quand j'ai eu fini, il a vidé son verre, a émis un grognement moqueur et m'a plantée là.
Peeta ne m'a jamais attaquée pendant ses crises, depuis qu'il est revenu au 12. Dès qu'il sent la folie le guetter, il s'enferme dans son atelier pour n'en sortir que trois ou quatre jours plus tard dans un état épouvantable. Je l'entends hurler quelques fois, la nuit, de l'autre côté de la rue. C'est l'un des pires moments de la journée. Je l'entends souffrir, sa douleur résonne jusqu'au plus profond de mes os et de ma chair, et je ne peux absolument rien faire d'autre qu'écouter. Quand les cris sont trop intenses, cependant, j'oublie malgré moi le dégoût qu'il a à mon encontre et me précipite dans sa chambre pour essayer de le calmer un peu. Je n'ose pas le toucher, de peur que mon geste ne déclenche chez lui une réaction violente. Je me contente de m'asseoir en tailleur sur le parquet à deux mètres de lui et je lui raconte qui est vraiment Peeta Mellark et tout ce que j'ai appris en deux ans sur lui.
"Tu es Peeta Mellark et tu vas avoir 19 ans. Tu as des cheveux blonds, des yeux bleus, quelques taches de rousseur sur le nez. Tu sens toujours le pain frais et la camomille. Avant la guerre, tu avais tes deux parents et deux frères plus grands que toi. Tu aimes la peinture, la boulangerie, la viande d'écureuil, la couleur orange pâle du coucher de soleil et... Et sourire, aussi. Tu détestes les mensonges et les secrets, la violence, la vengeance, et tu as horreur du chou. Tu es doux, compréhensif, sensible, patient. Tu as un talent extraordinaire pour parler aux gens. Et beaucoup de force dans les bras à cause de tous les sacs de farine que tu portes depuis très jeune. Tu aidais ton père à votre boulangerie, ici, dans le 12, jusqu'à ce que tu sois sélectionné pour participer avec moi aux 74èmes Hunger Games. Depuis, tu m'as toujours protégée. Enfin, même avant ça, tu veillais sur moi. Tu as avoué à plusieurs reprises que... Que c'était parce que... Tu... Tu me portais de l'affection. C'était il y a longtemps. Nous avons gagné ensemble les Hunger Games, puis l'année suivante, le Capitole nous a renvoyé dans l'arène. Tu... Tu as été enlevé par le Capitole et moi par les rebelles. Pour m'atteindre, le Capitole t'a fait beaucoup de mal, mais on t'a libéré et soigné, et tu es bientôt guéri. A l'école, on était dans la même classe. Je pense que tu as toujours eu des bons points. Après la guerre, tu es revenu vivre au 12. Tu passes beaucoup de temps avec moi. On joue au jeu que tu as inventé pendant la guerre: "réel ou pas réel". Tu dis que ça t'aide. Encore aujourd'hui, je te dois..." La vie? Je manque de laisser échapper un rire amer. Non. "Je te dois bien plus que la vie."
Ainsi donc, je continue à discourir sur Peeta en citant ses défauts et ses faiblesses, ses rêves, son ancienne vie et sa nouvelle, jusqu'à ce que la crise soit passée. Ca peut durer des heures. Dès qu'il a retrouvé ses esprits, il me chasse de chez lui d'un oeil sévère, sous prétexte que je manque de sommeil et qu'il faut absolument que j'aille me reposer. Mais il sait mieux que personne que le repos n'existe pas pour des gens comme nous. En fait, c'est juste une excuse pour se débarrasser de moi. Mais je ne peux qu'obtempérer. Après tout, il ne m'a pas invitée... Je pars l'échine courbée, rallume ma chandelle et ferme les yeux pour aller retrouver mes "chers" vieux démons.
Un cri de souffrance déchire mes tympans alors que j'ai fermé les yeux à l'instant même. Ce n'est pas moi, j'en suis certaine. Je n'ai pas encore eu le temps de sombrer. J'hésite un long moment, la respiration coincée au fond de le gorge, avant de m'extirper péniblement de mes draps. Un autre cri me parvient, plus perçant que le précédent. Je claque la porte de ma chambre, accélère le pas et manque d'un cheveu de glisser dans les escaliers. Je doute que ce soit une très bonne idée de rappliquer dans sa chambre à deux reprises. Peut-être qu'il va essayer de me tuer, cette fois... Ou bien, s'il est encore assez lucide, il va me remettre à la porte d'un ton irrité. Pourtant, je n'hésite pas une seconde. Il fait un noir d'encre dans la pièce. Les rideaux épais retiennent au dehors les rayons de la lune. Son lit est vide. Il n'a pas l'air d'avoir été défait depuis le passage de Sae ce matin. Il n'est pas allé se coucher comme il me l'avait promis il n'y a même pas un quart d'heure de ça. Les visions ont dû l'attaquer avant qu'il en ait eu le temps. J'avance prudemment dans la chambre silencieuse et ouvre les rideaux d'un grand geste pour y voir plus clair.
Un gémissement me fait faire volte-face. Il est recroquevillé dans un coin, près de sa penderie. Il se balance d'avant en arrière, la tête coincée entre ses mains. Ses yeux sont exorbités par la terreur. Son visage est baigné de larmes. Il murmure quelque chose. Je m'approche pour entendre mieux.
"Tu es Peeta Mellark... Va 19 ans... Blond... Yeux... Taches nez... Tu sens frais et camomille..."
J'ai envie de fondre en larmes. A la place, je fais quelque chose d'encore plus insensé: je le prends dans mes bras.
"NON! Ne... NE ME TOUCHE PAS!"
Il se débat et me repousse violemment. Je me cogne la tête contre le rebord de son lit. Aussitôt, je sens la bosse enfler à l'arrière de mon crâne. Je contemple ce semblant de Peeta, cette silhouette brisée, hantée à jamais et m'enfuis loin, très loin dans les bois. Je ne reviens au Village des Vainqueurs qu'à l'aube, une fois que je suis certaine de retrouver le Peeta habituel.
Heureusement, ces moments ont tendance à disparaître avec le temps, alors après un mois sans hurlements terrifiants, j'oublie peu à peu. Ca doit vouloir dire qu'il est guéri. C'est vrai qu'il sourit beaucoup, ces temps-ci. Il n'a plus jamais d'horribles poches sous les yeux et il respire la joie de vivre. Il a entamé les travaux de reconstruction de la nouvelle boulangerie sur les ruines de l'ancienne, avec l'aide de quatre ouvriers. Il se rend souvent sur le chantier pour donner un coup de main. Les souvenirs de sa famille qu'il a en ce lieu ont cessé de le faire grimacer. A le voir comme ça, je ne peux jamais m'empêcher de sourire. Sa bonne humeur est contagieuse.
Et il continue de me pousser vers la lumière. Les jours où je ne vais pas chasser et où lui est occupé sur son chantier, il insiste pour que j'aille rendre visite à Haymitch, ou bien pour que j'aide Sae à préparer le repas. Cette dernière essaie de m'apprendre deux ou trois trucs faciles à cuisiner. Les premières tentatives sont assez catastrophiques. Mais après la quatrième ou la cinquième, le résultat commence à se faire plus ou moins satisfaisant. Comestible, en fait, sans être véritablement bon. Je n'avais jamais réalisé auparavant, mais c'est assez amusant d'apprendre la cuisine. Ca ne me défoule pas comme la chasse, mais ça m'occupe. Et c'est ce dont j'ai le plus besoin. Une occupation. Quelque chose, même quelque chose d'idiot, pour occuper mon esprit à part entière. Car je sens et je sais que si je ne le fais pas, je vais à nouveau tomber dans les délires. C'est pour cette raison que je redoute le crépuscule.
Peeta ne s'attarde jamais après le dîner. Il n'a aucune raison de le faire, puisqu'il ne dort jamais avec moi... Et une fois qu'il est parti, que j'ai fini la vaisselle et nourri Buttercup, je suis à nouveau seule. C'est l'heure où les démons reviennent. J'ai l'impression de voir ramper des mutations le long des murs, de les sentir me souffler dans la nuque leur haleine putride ou me frôler la jambe. Je ne supporte plus la pénombre. Elle sollicite beaucoup trop l'imagination. Alors, avant d'aller dormir, je monte une chandelle allumée que je pose sur mon bureau. Cette chandelle est devenue mon unique rempart contre les rêves éveillés. Je sais que je ne dors plus à partir du moment où je distingue sa lumière danser sur les murs ternes de ma chambre. Malgré tout, elle ne suffit pas à dissiper le visage de Prim ravagé par les flammes ou la carcasse sanguinolente de Boggs. Une fois revenue à la réalité, je pleure sur leurs dépouilles imaginaires. Toutefois, les cauchemars ne durent plus toute la nuit. Après un moment, les images de monstres et de morts s'effacent pour laisser place au néant. Un néant rassurant.
Une nuit comme les autres, je rêve que je cours dans les égouts du Capitole, une mutation aux traits de Snow à mes trousses. Je suis tout près de la sortie, je cours vers la lumière aveuglante... Et tombe entre les bras ensanglantées de ma petite soeur. Son sang barbouille mes mains et mes vêtements, et ses yeux sans vie pleurent sur moi des larmes brûlantes. Je hurle de terreur et repousse le cadavre de Prim tout en essayant de mettre le plus de distance possible entre nous. Avant de me faire happer par les griffes soigneusement affûtées de la mutation-Snow. Je les sens pénétrer dans ma chair avec une facilité effarante, me déchirer le corps. La douleur aveuglante me fait glisser vers l'inconscience et je m'écroule sur le plancher rouge de mon sang. Attends... Du plancher? Dans des égoûts?! J'ouvre grand les yeux, soulagée de constater que ce n'était qu'un rêve. Pourtant, j'ai la certitude de ne pas être encore vraiment réveillée. Je suis bien dans mon lit, mais la chambre est plongée dans le noir. Seul un petit rectangle de lune se reflète sur le plancher à travers la fenêtre. La bougie est éteinte.
Je me raidis brusquement. Je sens une présence toute proche. Quelqu'un est tapi dans le noir. J'entends sa faible respiration, quelque part à ma gauche. Je me précipite vers l'endroit où je me souviens avoir déposé mon arc avant de me coucher, attrape une flèche et bande mon arme à tâtons. Mes yeux ont eu le temps de s'habituer à l'obscurité et je distingue à présent une vague silhouette à genoux près de mon lit. Je vise la tête de l'intrus, et lui crie: " Qui est là? Montrez-vous à la fenêtre ou je tire!" J'aperçois l'ombre massive se lever prudemment et j'entends son pas étonnament discret se diriger vers la lumière argentée de la lune. Son profil m'apparait enfin. Pas très grand, les épaules carrées. Les cheveux clairs. Je le reconnais sans peine.
"Mais qu'est-ce que tu fiches ici à une heure pareille?!"
Il bougonne une réponse incompréhensible entre ses dents et appuie sur l'interrupteur. La lumière de l'ampoule m'aveugle quelques instants avant que je puisse distinguer nettement le visage de Peeta. Il a la tête baissée et contemple ses pieds, l'air extrêmement concentré. Il ne porte sur lui que son pyjama et une paire de pantoufles. Il me fait penser à un petit garçon pris la main dans le sac de bonbons. J'aurais presque envie de rire s'il ne m'avait pas mise à cran un peu plus tôt.
"Et donc?
- Je... Je t'ai entendue crier et je suis venu voir ce qui se passait. Ca fait déjà plusieurs nuits que je t'entends, alors...
- Alors quoi?! Tu es venu admirer le spectacle?"
Mes paroles semblent l'avoir heurté, mais je suis tellement en colère contre lui que je m'en moque. Me toucher le dégoute, mais il se permet de rentrer chez moi à deux heures du matin pour me voir pousser des cris d'agonie? Pour se distraire, sans doutes?
"Non! Bien sûr que non! Tu es folle ou quoi? Je me faisais du soucis pour toi, au contraire! Et j'ai remarqué... Que tu avais tendance à te calmer quand... Quand..."
Il rougit jusqu'aux oreilles. Je ne peux m'empêcher de remarquer à quel point son comportement est étrange. Mon coeur s'emballe aussitôt, contre mon gré. Non! Je ne dois rien espérer. Ce n'est rien du tout. Rien du tout...
"Quand?
- Quand je te prends la main...
- Pardon?
- Quand je... Hum! Caresse ta main... Mais je... C'est tout ce que je fais, hein!"
Tout à coup, je deviens aussi rouge que lui. Je sens mes joues s'embraser et le sang battre furieusement contre mes tempes. J'essaye de digérer l'information, mais mon cerveau s'y refuse obstinément. C'est une blague. Une sale blague, même. Il se moque de moi!
"Attends, j'ai du mal à te suivre... Je croyais que je te dégoûtais! Alors pourquoi tu... Tu ferais... Ca?
- Me dégou... Quoi?! Je n'ai jamais dit ça! Et je l'ai encore moins pensé!
- Arrête de faire semblant, je l'ai bien vu. Ta réaction quand tu me prenais dans tes bras, et aussi l'autre soir, à table. C'est bon, tu sais, je comprends parfaitement. Après tout, je ne suis...
- C'est toi qui ne comprends rien à rien! Me dégoûter... C'est la meilleure! Je pensais t'avoir assez répété à quel point j'avais besoin de toi! Je pensais qu'après tout ce temps, tu aurais au moins compris..."
Son haussement de ton me fait sursauter. Je ne m'attendais pas à une réaction aussi violente de sa part. c'est tellement inhabituel, chez lui...
"Mais tu es... Si froid... Tout le temps. Et je vois bien dans tes yeux...
- Rien du tout! Tu ne comprends pas? C'est moi-même qui me dégoûte, Katniss! J'ai peur de me rapprocher trop de toi, mais seulement à cause de ce que je pourrais te faire subir si... Si je perdais un jour le contrôle. J'en rêve la nuit... Et ça me hante sans cesse quand je suis avec toi... Je te l'ai déjà dit, je ne peux pas te perdre!"
Mon cerveau sature complètement, à présent. Tout est brouillé dans ma tête, je n'arrive plus à en retirer une seule pensée cohérente. Je pleure et je ris, je ne sais plus, je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive. Je dois définitivement être cinglée, cette fois, pour prendre ainsi mes désirs pour des réalités. Peut-être que c'est un rêve... Si je me pince en fermant très fort les yeux, je vais me réveiller. Seulement, je ne suis pas certaine de vouloir me réveiller. Peeta me prend dans ses bras et me berce gentiment, tout en caressant mes cheveux du bout de ses doigts. Cette fois, je ressens une chaleur authentique dans ses gestes. Je lui murmure à l'oreille: "C'est un rêve, n'est-ce pas?" Il rit avec tendresse. "Alors, nous faisons tous les deux le même rêve..."
