"Buttercup! Viens ici tout de suite!
- Shhhhhhhhhhh...
- Je t'aurai prévenu!"
Je m'élance à toute vitesse à travers le couloir et retombe deux mètres plus loin dans un grand nuage de poussière. Le chat en profite pour se glisser d'un pas nonchalant dans l'entrebâillement d'une porte. Je suis prête à le suivre quand je m'aperçois soudain dans quelle chambre j'allais pénétrer. Je recule d'un bond, effrayée. "Buttercup, sors de là immédiatement!" Comme il ne vient pas, j'inspire profondément pour me maîtriser et pousse la porte.
Je guette avec angoisse le moment où la folie va me faire disjoncter, mais même en observant attentivement la pièce, même en me souvenant de Prim endormie, Prim qui rêve à sa fenêtre, Prim qui fait la belle devant le miroir, je reste lucide. Seule une profonde tristesse m'envahit. Elle est pénible, mais moins qu'avant. Je m'avance discrètement et cherche des yeux l'endroit où s'est planqué ce maudit chat. Comme pour me répondre, un grognement s'échappe de sous le lit. Je me baisse et vois deux yeux jaunes me toiser avec colère. "Haha, tu es coincée, sale bête..." Je me mets à plat ventre et tends les bras pour l'atteindre. J'attrape fermement l'une de ses pattes arrière et le tire vers moi. Furieux, le chat enfonce ses dents et ses griffes dans ma main et se débat avec frénésie. Mais je tiens bon. Je le coince entre mes genoux, lève sa tête et lui passe le collier rouge autour du cou. "Là! Tu vois que ce n'était pas bien compliqué. Au moins comme ça, on sait que tu as une maison. Ca t'évitera de te faire manger en ragoût!
- Shhhhhhh!
- De rien, surtout."
Je le laisse s'échapper dans un concert de feulements et de bougonnements furibonds. C'est toujours assez comique à voir. Un demi-sourire d'amusement se forme au coin de mes lèvres, assez vite effacé par les souvenirs qui affluent en trop grand nombre. Je me relève et me dirige vers la sortie, car je ne peux supporter plus longtemps cette proximité avec les souvenirs de ma petite soeur, mais un mètre plus loin, je glisse sur quelque chose et tombe sur mon arrière-train. Un papier s'envole et vient se poser sur ma tête. J'empoigne la feuille et y jette un oeil distrait. Ca me fait l'effet d'un coup de poing dans le ventre. Je connais cette écriture, c'est celle de mon père! Je replie la lettre d'un geste fébrile et redescends dans le salon, en prenant bien soin de fermer correctement la porte de la chambre de Prim.
Pendant une heure je tourne en rond chez moi, telle une lionne en cage. Un dilemme féroce s'est engagé dans ma tête. Lire cette lettre ou pas. La lire... Ne pas la lire... La lire... Ne pas la lire. Je l'ouvre et la replie, puis je la pose pour la reprendre en main deux minutes plus tard. Je n'ai aucun doute sur son contenu. C'est l'un des poèmes que mon père avait pour habitude d'écrire à ma mère quand ils se prenaient la tête. C'était sa façon de lui dire qu'il l'aimait. Prim était dingue de ces lettres. Ca ne m'étonne pas qu'elle en ait gardé une ou deux dans sa chambre... Mon père me parlait parfois de ce qu'il écrivait, malgré tout je n'ai jamais osé lire aucune de ces lettres. Je sais que ça ne me regardait pas. Et puis, la lire signifie repenser à mes parents, à ma famille. Me replonger dans mon passé heureux... Pour me réveiller ensuite et constater qu'il a fui. Je ne sais pas si j'en suis vraiment capable. D'un autre côté, maintenant que la curiosité m'a piquée, ça serait vraiment difficile de résister. Après deux heures de débat interne, je décide de ne pas la lire tout de suite. Je vais patienter quelques jours, le temps de me préparer.
En attendant, je pars chasser. Peut-être que dans les bois, j'arriverai à me changer les idées... Mais je déchante bien vite. Même la pluie glacée de janvier, même le paisible silence de la forêt, ni même le magnifique cerf que je manque d'un bon mètre ne parviennent à me faire oublier la lettre. C'est une véritable obsession. Une terrifiante obsession... Dangereuse, dans mon cas. A bout de nerfs, je me pose lourdement sur une pierre recouverte de mousse au bord du petit ruisseau qui dévale la colline jusqu'à l'étang de mon père. Ce n'est pas loin de l'endroit où Gale avait emmené les survivants du 12 après le bombardement. Gale... Je me demande ce que mon ancien compagnon de chasse devient, dans le 2. Ca fait longtemps que je n'ai plus eu de ses nouvelles. Je l'ai vu une ou deux fois à la télévision, je pense. Sae m'a dit qu'il travaillait pour l'armée. Il doit encore être occupé à fabriquer des pièges pour massacrer des innocents avec Beetee... Je repense à Prim. Un goût acide m'envahit la bouche et je crache comme un homme. Je me rends compte que je meurs de chaud. Je sors ma gourde du vieux sac de cuir qui m'accompagne toujours dans la forêt et bois avidement toute l'eau qu'elle contient; puis, comme j'ai encore trop chaud, je lève le nez en l'air pour accueillir avec gratitude les grosses gouttes qui s'écrasent sur mon visage et se réfugient jusque dans mon cou. Le soleil s'est couché depuis une demi-heure, maintenant, et il fait déjà un noir d'encre, à cause des nuages massifs qui obscurcissent le ciel. Je devrais rentrer.
Je fais tout le chemin du retour au pas de course, en m'efforçant de ne penser qu'au vent et à la pluie qui fouettent mon visage. Je pousse la porte de chez moi, pantelante mais un peu plus sereine, pour trouver derrière un Peeta fou d'inquiétude. Dès qu'il m'aperçoit, il m'assaille de questions pour savoir où j'étais passée et pourquoi je rentre si tard. Je laisse échapper malgré moi un petit rire amusé.
"... Tu sais mieux que moi que les bois sont dangereux la nuit! Tu n'as même pas laissé un mot pour me prévenir que tu allais chasser... Et ce n'est même pas ton jour de chasse, en plus...
- Ecoute, Peeta, c'est gentil de t'être inquiété pour moi, mais je t'assure que je vais bien et que je ne courais aucun risque. Désolée de ne pas t'avoir prévenu, je suis partie sur un coup de tête et je n'y ai pas pensé. J'avais juste... Besoin de me changer les idées." Son visage passe de la colère à l'anxiété. "Il s'est passé quelque chose?
- Pas vraiment, non... Je manquais un peu d'air ici, c'est tout.
- Rien de grave, c'est certain?
- Rien de grave, ne t'en fais pas."
Il n'insiste pas. Peeta sait que je suis une menteuse déplorable, mais il ne me cherche jamais à savoir ce que je veux garder pour moi. "En fait, je voulais te parler de quelque chose. J'ai eu un nouveau souvenir cet après-midi, à la boulangerie, mais je ne suis pas sûr qu'il soit réel. Ce n'est qu'un détail, mais... Le dernier soir avant le début des premiers jeux, c'était bien le soir des interviews avec César Flickerman, n'est-ce pas?
- Mhmh.
- Et c'est le soir où je t'ai... Enfin, où j'ai dit que je t'aimais devant tout Panem, c'est bien ça?" Je rougis à l'évocation de ce souvenir. "C'est bien ça.
- Qu'est-ce que tu portais à cette soirée-là?"
Peeta pose souvent ce genre de questions. Des détails, mais c'est grâce à ces détails qu'il parvient plus ou moins à situer où est la réalité et où est le mensonge dans sa mémoire. J'essaie toujours de lui répondre le plus précisément possible, je sais à quel point c'est important pour lui. Pendant et après le repas, nous reparlons de ce fameux soir et j'oublie enfin la lettre de mon père. Vers dix heures, il me demande s'il peut rester dormir avec moi, et je bégaie mon approbation avec un plaisir non dissimulé. C'est la première fois en plus de trois ans et demie qu'il accepte de passer la nuit avec moi. Depuis un mois, il accourt dans ma chambre à chaque fois qu'il m'entend crier la nuit et vice-versa. Mais il ne reste jamais jusqu'à l'aube et quand c'est moi qui vais chez lui, il me renvoie aussitôt qu'il est calmé. Je sais à présent qu'il ne le fait pas par méchanceté ou par rejet, alors ce geste ne me blesse plus comme avant. Mais quand même, je suis sincèrement heureuse qu'il reste. Et très nerveuse, aussi...
"La salle de bain est à gauche de la chambre, si tu veux passer à la douche en premier.
- D'accord, merci."
Je reste en bas pour terminer la vaisselle. J'entends bien la porte de la salle de bain claquer, mais un quart d'heure plus tard, aucun bruit d'eau qui coule ne me parvient. Je commence à m'inquiéter. Peut-être qu'il a eu un problème... Peut-être qu'il fait une crise en ce moment même... La panique monte en moi. Je commence à grimper les escaliers quatre à quatre pour vérifier si tout va bien lorsqu'il apparaît, seulement vêtu d'un caleçon, la mine soucieuse. En m'apercevant, il a un sourire bête. "Katniss, est-ce que tu pourrais me donner une serviette et du savon, s'il te plaît? J'ai fouillé toute la salle de bain, pas moyen de mettre la main dessus..." Je me retourne brusquement, les joues cramoisies. "Euh... Hum! Tu... Tu en as dans le tiroir du bas, dans l'armoire de la chambre. Et... Et le savon est posé au-dessus de la même... La même armoire." Ma réaction le fait partir dans un grand éclat de rire. Je l'entends encore ricaner quand il referme la porte et je rougis encore plus, si c'est possible.
Mon dieu, Katniss! J'ai survécu à deux Hunger Games et une guerre civile sans même le vouloir, mais voir un homme presque nu est toujours une mission impossible. Je juge mon comportement assez pathétique. En y réfléchissant, je me rends compte que ce n'est pas qu'il s'agisse d'un garçon qui me gêne, c'est qu'il s'agit de Peeta. Et m'y revoilà. Une fois de plus, toutes mes réactions sont amplifiées avec lui dans les parages. Je ne peux jamais me comporter normalement quand il est là. Je suis obligée d'en faire trop, toujours trop. Cela dit, ce n'est pas forcément une mauvaise chose. S'il peut me rendre exagérément coincée, il peut aussi me rendre exagérément heureuse. J'ai souvent honte, je sais que je ne mérite pas tant de sa part, et j'ignore comment lui rendre ce qu'il me donne. J'essaie de le faire sourire le plus souvent possible, et je ne lui refuse rien. C'est la moindre des choses.
Je monte dans la chambre et prépare un deuxième oreiller, puis j'attrape ma robe de nuit et commence à me déshabiller. Peeta rentre dans la chambre sans se préoccuper de frapper, alors que je suis encore à moitié nue. Je pousse une exclamation de surprise et lui envois un oreiller dans la figure. Il sort en riant dans le couloir, alors que ma tête se transforme à nouveau en tomate. Je finis de me changer en vitesse et me réfugie sous les draps. Je laisse Peeta patienter encore une vingtaine de minutes pour me venger, avant de l'appeler. "Mademoiselle a pris son temps, je constate." Un sourire satisfait s'étend sur mes lèvres et j'acquiesce. Il grimpe dans le lit, s'installe et me souhaite une bonne nuit avant de me tourner le dos. Je contemple ce dernier, dépitée. Ce n'est pas vraiment à ça que je m'attendais quand j'ai accepté de le laisser dormir ici... Je pensais... Enfin soit.
Je me couche et lui tourne le dos moi aussi, vexée. Je vais même jusqu'à me coller au bord du lit pour être sûre de ne pas le toucher. Je ferme les yeux, mais je les rouvre quelques minutes plus tard. Le sommeil refuse de venir à moi, et je reste éveillée une demi-heure, puis une autre, puis une autre... Je n'ose pas faire un geste, de peur de réveiller Peeta. Cependant, après plusieurs heure sans bouger, je me lève discrètement. Le sommier émet un léger craquement et je m'immobilise quelques instants. Mais comme Peeta semble toujours dormir à poings fermés, je continue mon chemin et m'assieds sur le rebord de la fenêtre. Je repense à notre discussion de la soirée. Il se souvient bien qu'il m'a aimée, alors... Je me surprends à me demander si c'est toujours le cas. Je ne le pense pas. Il a besoin de moi, mais ce n'est pas par amour. Je ne sais pas exactement ce que c'est. Et moi, est-ce que je l'aime? Est-ce que je suis encore capable d'éprouver des sentiments pour qui que ce soit? Cette fois, ma réponse est positive. Au fond, oui, je sais. Je sais que je l'aime. Mais j'ai encore peur de le penser, c'est pire de le dire à voix haute. J'ai l'impression que si je lui avoue mes sentiments, je le perdrai à jamais.
Je m'égare dans mes réflexions jusqu'au moment où deux bras m'entourent les épaules et qu'une tête vienne se poser sur la mienne.
"Toi non plus, tu n'arrives pas à dormir?
- On dirait bien que non.
- A quoi tu pensais?" Comme si j'allais le lui dire... "A beaucoup de choses.
- Quoi comme choses?
- Rien de bien intéressant. Des choses idiotes. C'est sans importance." Il ne cherche pas à en savoir plus. "Et toi? Qu'est-ce qui t'empêche de dormir?
- Oh, moi? Je ne sais pas vraiment... Peut-être le fait de ne pas dormir dans mon lit... Non, je ne pense pas que ce soit ça. Ou de dormir avec quelqu'un. On a déjà dormi ensemble, n'est-ce pas?"
Je hoche la tête silencieusement, un pincement au coeur. Quelle ironie! On dirait bien qu'on a échangé nos rôles, cette fois... Je suis devenue celle qui est désespérément amoureuse de lui, il est devenu celui qui ne peut m'aimer. C'est ma punition pour avoir joué la comédie alors que lui a toujours été sincère.
"Et... Qu'est-ce qui s'est passé?
- Rien. On se protégeait mutuellement de nos cauchemars, c'est tout." Ma voix est étrangement rauque. Je m'écarte de lui et lève les yeux. "Tu ferais bien d'aller te coucher, si tu veux être à l'heure sur ton chantier, demain.
- D'accord, mais pas sans toi.
- Si tu veux..."
Un sourire des plus idiot s'étale sur mon visage d'une oreille à l'autre. Il prend ma main et m'entraîne vers le grand lit. Cette fois, il ne me tourne pas le dos. Il m'attire à lui et me prend doucement dans les bras, et j'oublie peu à peu toute mon amertûme. Avant même de m'en rendre compte, le sommeil m'emporte.
Cette nuit-là est la première que je passe sans cauchemars. Je m'endors dans les bras tièdes et confortables de Peeta et me réveille le lendemain matin en pleine forme. Je n'ai jamais dormi aussi bien de toute ma vie, aussi loin que je m'en souvienne! Peeta dort encore profondément et je reste blottie contre lui, à écouter le son régulier de son coeur qui bat. Ses cheveux en bataille lui donnent un air un peu sauvage, et il a l'air plus jeune quand il dort. Ses traits sont détendus. Les coins de sa bouche sont relevés pour former un sourire de parfaite béatitude. J'en conclus que lui non plus n'a pas fait de cauchemar cette nuit. Sa peau a l'air si douce que je ne résiste pas à l'envie de la caresser du bout des doigts. Une joue, puis l'autre, puis le nez, puis le front, puis je redescends jusqu'à son menton. On dirait une peau de bébé, lisse et rose. Je passe ma main dans ses cheveux soyeux, puis me penche vers lui pour déposer un léger baiser sur son front. Je me redresse, gênée et descends dans la cuisine.
Les larmes me picotent les yeux au fil de mes pensées. Je ne sais plus vraiment quoi faire. Peeta est parti il y a une demi-heure sur son chantier. Il m'a promis de rentrer vers 20h, après être allé prendre des nouvelles d'Haymitch. C'est le seul à encore oser rentrer chez lui. En attendant que le temps passe, je suis retournée à mes pensées délaissées depuis hier soir sur le rebord de la fenêtre de ma chambre. Je me repasse en mémoire tous les moments que j'ai passé avec Peeta. J'y cherche désespérément des réponses. Des réponses à quoi, je n'en sais rien. Mais je cherche. Je tente de me souvenir exactement du ton de sa voix et de la mienne, de la profondeur de son regard, de l'intensité de chaque sentiment qui m'a traversée à ce moment précis. Je passe toute la matinée à contempler le feu en passant d'une émotion à l'autre.
Quand Sae arrive pour préparer le dîner, elle me trouve dans le rocking chair, le regard vitreux. Elle m'observe un instant, avant que j'éclate de rire toute seule. Je me retourne et aperçois sa silhouette floue entre deux larmes. Elle me fixe comme si j'étais une cinglée. Puis elle hausse les épaules et disparaît dans la cuisine. J'attends un peu, histoire de calmer mon fou rire, avant de la rejoindre pour l'aider.
"Tu ris toute seule, maintenant? Note, je préfère ça que te ramasser par terre en rentrant parce que tu t'es assommée ou je ne sais quoi.
- Oh, je ne deviens pas folle, ne t'en fais pas!
- Je crains que tu l'aies toujours été...
- En fait, je... Je me rappelais des bons souvenirs. Et tu es arrivée au moment d'un souvenir particulièrement drôle." Sae hoche la tête distraitement. Je me reconcentre sur ma salade que je lave avec grand soin. Je m'acharne sur chaque petit coin de feuille, pour être certaine de ne laisser de terre nulle part. "Aller, aujourd'hui, tu fais la sauce toi-même!
- Ah non! L'autre fois, ça avait été un carnage... Il n'y a rien à faire, elle ne voudra jamais se lier tant que c'est moi qui la mélange...
- Il faut juste que tu attrapes le coup de main. Aller! Au boulot!
- Nooon...
- Mais si! Tu ne veux pas apprendre à préparer des bonnes vinaigrettes pour le jeune Mellark? Ma mère avait l'habitude de dire: apprends à bien cuisiner, tu auras tous les hommes à tes pieds!"
Je sens le rouge me monter aux joues et je pique un fard en marmonnant entre mes dents.
"Je ne cherche pas à le draguer... Et puis il n'y a rien entre nous..."
Elle pouffe de rire et je lui jette un regard courroucé. J'empoigne la bouteille d'huile, la moutarde et le vinaigre et fais cette satanée vinaigrette pour que Sae me laisse tranquille. Cette dernière me regarde faire d'un oeil critique. Comme je l'avais prévu, la sauce refuse de se lier, malgré tous mes efforts et les conseils de Sae. Exaspérée, je monte prendre une douche pour me rafraîchir le corps et les idées, laissant Sae et ma vinaigrette ratée en plan. Elle ne s'en offusquera pas. Elle a l'habitude.
Une vingtaine de minutes plus tard, je reviens toute propre mais les idées encore embrouillées. Je trouve le repas prêt sur la table et l'engloutis en vitesse. L'air de rien, ça creuse de penser... Je remarque qu'un panier de pique-nique est posé sur le buffet. Pour la chasse? J'en doute, j'ai été chasser hier. Je jette un coup d'oeil à l'intérieur. Un mot de Sae est posé au-dessus. Elle me prie d'aller apporter ce panier à Peeta sur le chantier, "pour l'encourager". Un soupir agacé s'échappe d'entre mes lèvres. Dans le panier, je trouve une boîte avec des tranches de pain, du pâté d'écureuil que Sae a fait la veille et de la salade, et un thermo rempli de soupe. Pour le dessert, une pomme. Je referme le panier d'un geste sec et l'abandonne sur le buffet, bien décidée à ne pas l'apporter à Peeta. C'est complètement ridicule. Il a sûrement pris quelque chose à manger avant de partir. Et puis, je ne suis pas sa... Enfin... Voilà, quoi...
Pourtant, à 1h de l'après-midi, je marche d'un pas décidé vers le centre de la ville, le panier à la main. Mon allure commence seulement à flancher quand j'aperçois au loin la charpente découverte du toit de la boulangerie. Chaque pas de plus fait tressauter mon coeur hors de ma poitrine. Mon comportement s'aggrave de jour en jour, on dirait... Je m'incite au calme. Quand j'arrive sur la grand-place, à une vingtaine de mètres devant la boulangerie, je m'arrête net à la vue de la tête blonde qui discute à l'ombre d'un air sérieux. Le passant qui marchait derrière moi me rentre dedans et repart en pestant pour son nez. Mais je ne le vois pas vraiment.
Je continue d'observer Peeta de loin. Je me dissimule dans l'ombre massive du tout récent hôtel de ville et poursuis mon examen minutieux. J'étudie tous ses gestes et tente de comprendre ce qu'il est en train de dire au gros ouvrier en face de lui. J'ai conscience d'avoir l'air d'une harpie harceleuse, ou peut-être bien d'une jeune sotte en train de bafouiller devant son béguin de toujours. C'est presque ça, en fait... Je secoue la tête et m'incite à voix basse à me ressaisir.
Une jeune femme passe devant moi et s'avance droit sur eux. Quand elle arrive à hauteur de Peeta, il se penche vers elle, et elle lui murmure quelque chose à l'oreille. Il éclate de rire. J'ai envie de l'écarter de Peeta et de l'envoyer bouler très loin d'ici. J'ai envie de... Non, Katniss, rien du tout! Mais cette fille me tape sur le système... Elle s'éloigne quelques instants plus tard et il la suit du regard.
Je cours presque pour le rejoindre, furieuse. Je ne sais même pas pourquoi, mais je le suis indéniablement. Je voudrais hurler contre Peeta, le gifler, même, mais je n'ai aucun motif valable pour justifier un tel accès de rage. Au moment où il m'aperçoit, son visage reflète une surprise crispée. Il faut que je me maîtrise.
"Katniss! Qu'est-ce que tu viens faire ici? Je t'avais prévenue que je rentrerais à...
- Je sais. C'est Sae qui m'a demandé de t'apporter ça. Elle n'avait pas le temps de le déposer elle-même alors elle m'a envoyée à la place.
- C'est gentil de sa part, mais j'ai déjà mangé.
- Bien. Ce n'est pas grave. A ce soir.
- A ce soir."
Je fais demi-tour et repars en direction du Village des Vainqueurs. Le temps que j'atteigne ma maison, des larmes de colère ont déjà brouillé ma vue. Ce n'est même plus de la colère, c'est bien au-delà. J'en veux à Peeta pour avoir ri avec cette... Pimbêche. J'en veux à cet ouvrier qui ne l'en a pas empêcher. Et j'en veux encore plus à cette femme d'exister. Je voudrais qu'elle disparaisse. C'est absolument irrationnel et j'en ai bien conscience.
En rentrant chez moi, je m'assieds par terre face au grand mur blanc qui porte encore les traces de mes doigts et jette la vieille balle que Sae a offert à Buttercup de toutes mes forces sur le mur. Elle rebondit et revient directement dans mes mains. Je continue de lancer la balle contre le mur, imaginant qu'elle est l'objet de ma frustration. Je repense à mon comportement. Ridicule! Totalement ridicule! Je ne comprends rien à ce qui m'arrive. J'étais déjà sensible et lunatique, mais à ce point-là... Je lance la balle trop fort et elle vole à travers la pièce jusqu'à aller briser un miroir accroché au mur. Il ne me manquera pas, de toutes façons. Je ne l'aimais pas. Il me faisait voir des choses que je veux oublier à tout prix. Mes cicatrices... En ramassant les morceaux tranchants, j'aperçois, dans le reflet d'un morceau que je tiens en main, la lettre de mon père posée sur le buffet. Je l'avais oubliée, celle-là... Je réfléchis pendant dix minutes à ce que je vais faire. Finalement, j'attrape la lettre d'une main tremblante et commence à la lire.
La lettre tombe à mes pieds, je me sens défaillir. Je m'assieds à tâtons dans mon rocking chair, le cerveau engourdi par le flot d'émotions qui le submerge. Et je pleure comme je n'ai jamais pleuré auparavant. Mes larmes sont intarissables. Cependant, elles ne sont ni amères, ni bouillonnantes de colère. Elles semblent... Tièdes... Et apaisantes... Ce sont des larmes d'émotion, cette fois. Dans mon coeur, tristesse, joie et soulagement s'entremêlent. Je suis complètement déstabilisée. Je ne sais plus si je dois me montrer abattue ou ravie.
Je cherche encore la réponse lorsque Peeta se précipite dans la pièce. Je lève vers lui de grands yeux écarquillés par la surprise. Je ne m'attendais pas à le voir surgir à l'improviste. Il était censé travailler sur le chantier de sa boulangerie toute la journée... Il s'avance vers moi, la mine alarmée; il s'apprête à me demander quel est le problème, mais se ravise en apercevant la feuille à mes pieds. Il se penche pour la ramasser et commence à la lire. Je me contente de guetter sa réaction, me rappelant de chaque mot inscrit dessus. Je continue de sangloter en silence. Quand il relève la tête, Peeta semble aussi ému que moi. Le coin de ses yeux brille de larmes contenues. Au plus profond des ces iris bleus limpides, je peux clairement distinguer le garçon des pains. Avant qu'il ne s'échappe une fois de plus, je me pends à son cou et le serre contre moi de toutes mes forces. Lui hésite un instant, puis m'entoure de ses bras avec une extrême douceur, comme s'il avait peur de me briser. L'une de ses mains caresse distraitement mes cheveux emmêlés dans ma nuque, jusqu'à ce que je sois calmée. Puis il me fait asseoir dans le divan et prend place à côté de moi.
"Où l'as-tu trouvée?
- Sous le lit de P... Enfin... Dans sa chambre."
Malgré mes progrès, je n'arrive toujours pas à prononcer le nom de Prim sans provoquer une crise de nerfs.
"Buttercup s'était caché sous le lit et refusait d'en sortir, alors j'ai dû aller le débusquer moi-même. Et je suis tombée sur cette lettre. Sae ne fait le ménage que dans ma chambre en haut, alors elle n'aurait pas pu la trouver."
Je prends une profonde inspiration avant de continuer.
"Elle l'a sûrement piquée en douce dans l'armoire de... De maman. Elle chérissait l'amour mutuel de mes parents autant qu'eux. Les rares fois où ils se disputaient, elle adorait aller relire toutes les lettres que mon père écrivait à ma mère. Pour se convaincre qu'ils s'aimaient toujours, je suppose... Mais je... Jamais je n'avais... C'est...
- D'une beauté à couper le souffle.", achève Peeta.
J'acquiesce en silence, trop émue pour parler. Dans ma tête défilent ces milliers de petits instants de bonheur qui ont marqué mon enfance. De nouveau, je ne sais plus si je pleure de joie ou de peine. Je reste des heures assise dans ce divan, à pleurer sur les lambeaux de ma famille, tout en les remerciant pour tout l'amour qu'ils m'ont offert. Peeta m'écoute patiemment, me console et me soutient comme il le fait toujours.
Quand je n'ai apparemment plus aucune larme à verser, je préviens Peeta que j'ai un coup de fil à passer, mais il reste à côté de moi. Il faut que je parle à ma mère. Par chance, elle ne travaille pas aujourd'hui. Elle s'étonne de mon coup de fil, car c'est toujours elle qui appelle d'habitude. Elle m'écoute et fond en larmes avec moi quand je lui relis la lettre à voix haute. Je n'arrive pas à la terminer, et c'est Peeta qui continue la lecture. Ensuite, on fait quelque chose qu'on n'a jamais vraiment fait: on parle. Elle me demande si elle pourrait récupérer les lettres et le cadre de la photo de mon père, pour l'aider à se souvenir, et j'accepte à contrecoeur. Je n'ai pas envie de m'en séparer. Ces souvenirs sont aussi les miens. Le cadre me permet de garder frais tous mes heureux souvenirs avec mon père. Et la lettre que j'ai retrouvée hier... C'est une partie du coeur de Prim qui est conservée à l'intérieur. C'est sa tendresse... Sa sensibilité... Son amour infini... Je ne peux pas laisser tout ça partir... Même auprès de ma mère.
Pourtant, c'est ce que je fais. Le lendemain, j'emballe précautionneusement le cadre et les lettres dans une boîte et la confie au postier. En rentrant chez moi, l'échine basse et les yeux rougis par les larmes et le manque de sommeil, je m'effondre dans mon rocking chair. Buttercup se faufile par une fenêtre ouverte et saute sur mes genoux. Je le serre contre moi, un peu trop fort à son goût. Ce chat a beau être le plus laid et le plus désagréable au monde, je bénis son existence. J'ai la certitude que c'est le seul être au monde qui ne m'abandonnera jamais. Je l'appelle "mon vieux frère", désormais. C'est un peu le cas.
Il ne pleut pas, aujourd'hui, alors j'en profite pour aller me promener dans les bois. J'évite de trop m'approcher de la grand-place. Je ne veux pas voir Peeta maintenant. Maîtrise, Katniss, maîtrise... Je passe le grillage et cours rejoindre la forêt. J'ai juste le temps d'apercevoir un rocher en plein milieu de la Prairie avant de m'écraser dessus à pleine vitesse. Je roule dans l'herbe froide et humide. Je sens un liquide chaud s'écouler de mon nez et une bosse enfler sur mon front. Je me relève péniblement, en prenant bien soin de garder une main sous mon nez en sang et regarde ce que j'ai percuté. Je vois double à cause du choc, alors je vois deux stèles au lieu d'une.
Ce n'est pas un rocher que j'ai heurté, c'est un monument aux morts, que les habitants du 12 ont érigé à côté de la fosse dans laquelle ils ont jeté tous les corps. J'attends un peu que ma double vue ne disparaisse et relève la tête pour déchiffrer tous les noms inscrits dans la grande pierre froide. Madge, ses parents, ceux de Peeta et ses frères, et je pense avoir vu quelqu'un de la famille de Delly. Beaucoup de noms me sont familiers. Un visage surgit de temps en temps de ma mémoire. Quand j'arrive au bas de la stèle, je constate qu'il manque un nom. Je suis en colère contre ceux qui ont osé omettre son nom. Comment peut-on l'oublier, elle si pure et si jeune? Si belle? C'est d'elle dont on devrait se souvenir, pas de moi! Je fouille dans mon sac et en sors mon vieux couteau rouillé dont je ne me sépare jamais. Quand j'ai fini, on peut lire tout en bas de la stèle: "Petit Canard". Ce n'est pas très bien écrit, mais au moins, comme ça, elle a une place ici.
Je m'éloigne à grandes enjambées et me réfugie dans le silence paisible de la forêt. Je vérifie mes collets et en pose des nouveaux, si nécessaire. Puis je me laisse entraîner par mes jambes, sans savoir où elles finiront par m'emmener. Et je me retrouve à la clairière. Celle de Gale et moi. Je reste étendue dans l'herbe et profite des minces rayons de soleil qui arrivent à percer les nuages. Je respire l'air glacé à pleins poumons. Il me brûle la gorge et la poitrine, mais j'aime ça. Je me sens plus en vie que jamais. Quand mon estomac commence à grogner, je redescends vers chez Sae pour aller manger.
Le soir, Peeta arrive chez moi épuisé et trempé. Il s'est remis à dracher vers la fin de l'après-midi. Il me raconte sa journée et me demande ce que j'ai fait de la mienne, puis on joue un peu à "réel ou pas réel".
"Katniss...
- Mmmh?
- Et si on allait se promener?"
Je relève la tête, surprise.
"Quand?
- Maintenant...
- Où ça?
- Euh... Je pensais aller dans les bois."
Je lui jette un regard incrédule, m'attendant à le voir rire, mais il semble sérieux.
"Dis-moi, Peeta, tu t'es cogné la tête, récemment?" Il baisse les yeux. "Non, mais...
- Attends, tu m'as crié dessus il n'y a pas deux jours de ça parce que j'étais allée dans les bois le soir!
- Je sais! Mais tu m'as certifié qu'il n'y avait aucun danger.
- Pourquoi tu tiens à aller dans les bois, tout à coup?
- Je... J'ai besoin de prendre l'air. Et en te voyant toujours revenir de la forêt de bonne humeur, je me suis dit que ce serait une bonne idée.
- Peeta, tu sais très bien que j'ai horreur d'avoir de la compagnie quand je vais en forêt...
- S'il te plait... Juste une fois... "
Je réfléchis quelques instants et finis par céder devant sa mine suppliante. Je ne sais vraiment pas ce qui lui passe par la tête, mais une fois n'est pas coutume...
"Soit, mais ça ne peut pas attendre demain matin? Vu que demain, tu n'es pas à la boulangerie, on pourrait passer la journée dans les bois..."
Un sourire radieux apparaît sur son visage et je suis à deux doigts de faire une bêtise. Je m'éloigne de quelques pas mais il avance vers moi et me prend dans ses bras. Je me raidis, incapable de faire le moindre mouvement. Mes bras balancent le long de mon corps, impuissants, jusqu'à ce qu'il me relâche. Je refoule mes larmes et détourne le regard, gênée. Il reste muet. "Je... Sae va arriver.
- Pas besoin de Sae. On le préparera à deux. J'arrive."
Il sort, et je le regarde disparaître, interloquée. Je n'ai toujours pas bougé lorsqu'il revient.
"C'est bon."
Il prend ma main et m'entraîne dans la cuisine. Il n'y a pas grand chose à préparer. Il reste encore de la soupe et du ragoût de la veille. Je prépare la salade, il fait la sauce et insiste pour refaire du pain. Je le laisse faire. Je me dirige vers la salle à manger pour aller mettre la table, mais il me retient.
"Viens, je vais te montrer comment on fait. Tu verras, c'est gai à faire!
- Bon..."
Il m'indique les ingrédients et les doses à préparer. Je m'exécute, mais au moment de verser la farine dans la balance, le paquet me glisse des mains et tombe dedans. Un nuage blanc se répand un peu partout dans la cuisine et sur nous, et on rit de bon coeur devant nos têtes. L'ambiance est un peu plus détendue, après cela. On plaisante de tout et de rien, et le repas se passe dans une ambiance festive. Pourtant, il y a une certaine retenue dans nos rire. Enfin, surtout dans le mien. Au moment de se coucher, quand Peeta me prend dans ses bras, je me roule en boule pour me protéger contre moi-même. Maîtrise, Katniss, maîtrise...
Je me trouve tellement égoïste... Lui a peut-être été mieux nourri que nous, mais il n'a pas eu la chance de vivre dans une famille unie comme la nôtre. Certes, monsieur Mellark était un homme jovial et de bon caractère, mais on ne pouvait en dire autant de son épouse. C'était une femme terriblement dure et froide. Quant aux deux autres frères, ils jouaient les bagarreurs et méprisaient Peeta pour sa bonté et son plus jeune âge. Malgré tout, gentils ou pas, ils formaient sa famille, et sa famille a disparu entièrement. Par ma faute, qui plus est. Et contrairement à moi, il ne passe pas son temps à se plaindre de leur disparition. Pas devant moi, en tout cas. Lui continue d'avancer sans jamais se laisser aller. A le voir si courageux, je finis par me dire qu'il s'est complètement remis de la torture et de la guerre. Ce qui est loin d'être la réalité, à vrai dire.
