Le lendemain matin, je réveille Peeta avant l'aube pour se préparer. La nature est toujours plus belle à l'aube. Coup de chance monumental, les nuages qui s'attardaient partout sur le 12 depuis trois semaines se sont dissipés pendant la nuit. Le ciel clairsemé d'étoiles commence à blanchir à l'horizon. Le temps va être radieux, aujourd'hui. Pendant que je passe sous la douche, Peeta descend préparer le panier-repas pour ce midi. J'enfile un vieux pull à col roulé, mon pantalon brun, mes bottes et attrape la veste en cuir de mon père. Quand je descends, Peeta a déjà fini et il est en train de dresser la table pour le déjeuner, mais je ne le laisse pas terminer. "On mangera en chemin, il ne faut pas traîner.

- Mais...
- Aller viens!", dis-je en le tirant vers la sortie.

Il attrape le panier au vol et me suit dans l'air glacé de la nuit. Tout est paisible au-dehors. La lune argentée brille au-dessus de la ville endormie. Une brise hivernale balaie les rues désertes. Seul Buttercup sautille dans un champ après les brins d'herbes. Le bruit de nos pas sur le gravier encore humide résonne à mes oreilles comme un troupeau d'éléphants particulièrement bruyants, mais je ne relève pas. Il va falloir que je m'y habitue, ne serait-ce que pour aujourd'hui.

Nous nous faufilons à travers la clôture, non sans mal en ce qui concerne Peeta, qui n'a pas l'habitude de passer dans un si petit espace. Son pull s'accroche et refuse de se détacher des barbelés et il est finalement obligé de le retirer. Le voir en tee-shirt par une température aussi basse me fait un peu pitié, alors je l'aide à récupérer son pull et nous repartons. Arrivés à hauteur du monument funèbre, Peeta s'arrête et scrute les noms. Au moment où il s'arrête sur les noms de ses parents et ceux de ses frères, je le tire par la manche. Je ne tiens pas à le voir replonger dans la folie ou la dépression. Et puis, un halo jaunâtre m'indique que le soleil ne va pas tarder à se lever. Il faut vraiment se dépêcher. J'accélère la cadence et Peeta aussi. Il est trop silencieux. Je n'aime pas ça. Je cherche quelque chose à dire, quelque chose de drôle pour le divertir, mais rien ne me vient. Je risque un coup d'oeil dans sa direction. Ses yeux se sont assombris. Son expression est indéchiffrable. Je ne peux pas dire si c'est de la tristesse, de la colère ou même de la haine que je lis sur son visage. Aller, Katniss, secoue toi un peu, que diable!

"Hum... Je suis sûre que tu vas adorer l'endroit où je t'emmène."

Il ne répond pas. J'hésite, puis prends sa main et la serre doucement dans la mienne. Il ne réagit pas non plus, mais je persévère.

"Je sais que tu aimes beaucoup les couchers de soleil, mais après ça, tu vas autant aimer les couchers que les levers, tu verras! Et puis, je te montrerai un endroit où pousse une quantité énorme de fleurs. Il y en a tellement que je n'en connais même pas la moitié. Elles restent là toute l'année, même en hiver! Je pense qu'elles ont été importées du Capitole, vu leur résistance au climat, mais peut-être que c'est simplement le fait qu'elles poussent dans un endroit relativement bien protégé des intempéries. Je ne sais pas... Il faudrait demander l'avis d'un expert. On pourra manger là-bas, si tu veux, comme ce n'est pas tout près. Il y a au moins deux à trois heures de marche jusque là. Ca fait longtemps que je n'y ai pas mis les pieds, parce qu'il n'y a pas énormément de gibier intéressant de ce côté, et tant mieux, comme ça ils ne saccagent pas les fleurs. Il y a aussi une très jolie cascade, juste à côté de l'endroit avec les fleurs..."

Je me fais penser à Delly, l'amie de Peeta. C'est la conversation - ou plutôt le monologue - le plus futile que j'ai tenue de toute ma vie. A part peut-être les inepties que Haymitch me faisait déblatérer pour plaire au Capitole... Pourtant, Peeta ne réagit toujours pas. Je continue de débiter des futilités et lui continue de rester muet et indifférent, jusqu'à ce que l'on arrive au sommet de la colline. C'est la clairière où Gale et moi avions coutume d'aller après la chasse. On a une vue plongeante sur toute la vallée et par temps clair, on peut apercevoir le lac de mon père.

Une brume épaisse et basse couvre le fond de la vallée. La nature dort encore. A l'horizon, le ciel semble s'être embrasé. Je m'assieds sur un rocher suintant de rosée. Peeta reste debout. Il semble concentré. Le disque flamboyant commence à apparaître, il se lève paisiblement, sans un bruit. Il illumine le ciel et la forêt alentour, gagnant en intensité à chaque seconde qui passe. L'image de Peeta subjuguant les foules du Capitole me revient en mémoire. C'est vrai. C'était lui. C'est lui. Flamboyant, illuminant de ses mots même les choses les plus sombres, captivant tout le monde autant par son attitude que par ses paroles, capable du meilleur comme du pire, mais se contentant toujours de faire le meilleur.

La nature, comme réglée sur horloge, commence enfin à remuer. On entend déjà quelques gazouillis d'oiseaux, un bourdon sort de terre pour profiter des premiers rayons du soleil. Un geai moqueur vient se poser sur la branche d'un chêne et entonne une mélodie joyeuse. Pendant une demi-heure, nous admirons le spectacle en silence. C'est vraiment extraordinaire d'observer la nature qui se réveille. Ca a quelque chose de touchant. Je devrais le faire plus souvent. Mon père m'emmenait dans les bois pour voir l'aube une fois par mois. A cette époque, j'étais encore un peu jeune que pour saisir la beauté de l'instant, je ne pensais qu'à mon lit bien chaud que je venais de quitter. Par après, je n'ai plus été dans les bois que pour assurer la survie de Prim et de ma mère. Je n'avais plus guère le temps de penser à me divertir. Et quand chaque jour est un combat contre l'épuisement, chaque heure de sommeil en plus compte.

Je jette un regard en biais à Peeta, pour observer sa réaction, et je ne suis pas déçue. Il arbore un sourire rayonnant, et les nuages dans ses yeux ont complètement disparu, laissant place à une lueur euphorique. La lumière rougeoyante du soleil donne une couleur à ses cheveux pareille à celle d'une crinière de lion. Il se retourne vers moi.

"Merci... C'est magnifique..." Me murmure-t-il dans un souffle.

Il fait soudain une chaleur étouffante. Une envie folle me reprend et je baisse les yeux et croise les bras sur ma poitrine. Maîtrise, Katniss, maîtrise!

"On peut encore rester un peu, si tu veux.
- On n'est pas pressé.
- Non..."

Nous reprenons notre marche après une heure passée à contempler le soleil dans un silence religieux. On ne parle pas beaucoup, comme si on avait peur de sortir de ce silence. Je réussis tant bien que mal à faire abstraction du bruit que fait Peeta en marchant. C'est moins compliqué que ce que j'avais pensé. C'est peut-être parce que je ne chasse pas. Ou que je suis moins tendue que la fois où je l'avais emmené avec moi pendant les premiers Jeux. C'est vrai qu'il n'y a ni mutation ni Cato dans les parages...

Cato. Je me remémore le peu de choses que je sais sur lui. Je me demande qui il était réellement. Et qui était Clove. Et Glimmer et Marvel. Ils étaient tous sûrs d'eux, ou en tout cas le faisaient croire à merveille. Ils étaient compétents, hargneux et impulsifs. Mais peut-être que tout cela n'était qu'une façade. Ils avaient sans doutes d'autres rêves, et des parents qui tenaient autant à eux que ma mère et Prim tenaient à moi. Ils ont donné au Capitole ce que le Capitole attendait d'eux. Comme des millions d'autres. Comme tout Panem l'a fait pendant presque un siècle. Au fond, ils n'étaient pas bien différents de moi. Ils ont tué bon nombre de tributs au début des Jeux, et moi je les ai tués ensuite. Et peut-être leur famille. Ca serait bien si je pouvais faire quelque chose pour eux...

Je m'affole soudain à l'idée de repenser à Cato et aux Jeux. Oh non, j'espère que mes cauchemars ne reviendront pas... Un bruit dans les buissons me fait sursauter et je manque de percuter le menton de Peeta qui marchait derrière moi. Je me ressaisis et secoue la tête pour me remettre les idées en place. "Qu'est-ce qu'il y a? Je... Je t'ennuie encore avec mon bruit?" Sa voix me sort de mes pensées et je mets un certain temps à comprendre ce qu'il me dit.

"Hein? Oh! Non, non, ne t'en fais pas. Tu n'y es pour rien.
- Alors c'est quoi?" Je secoue une fois de plus la tête d'un air impuissant. "Je... Je me demandais qui étaient Cato et sa bande, en réalité. Hors des Jeux, s'entend.
- Oh..."

Il hausse les épaules.

"Sans doutes des adolescents normaux comme toi et moi. Un peu mieux traités par le Capitole.
- Sans doutes..."

Je me retourne et continue à marcher. Je vois peu à peu les nuages revenir dans les yeux de Peeta et je prends peur. Je glisse ma main dans la sienne et souris innocemment. Il ne la serre pas, mais il ne cherche pas non plus à s'en dégager. Il sourit, mais son sourire n'atteint jamais ses yeux. Je trouve son comportement inquiétant. Malgré tout, je ne pose pas de questions. Il a le droit d'avoir ses humeurs, après tout... Et puis, s'il s'agissait de ses crises, il me le dirait, non?

La matinée passe ainsi, lourde de silence malgré la conversation que j'essaie d'entretenir. A la fin, j'abandonne et m'enfonce dans mes pensées. Je commence à sentir la mauvaise humeur poindre en moi. Après tout, c'est lui qui m'a demandé pour aller en forêt, et c'est moi qui sacrifie le bonheur de ma solitude pour lui! Je l'ai fait pour passer une bonne journée avec lui, et il ne fait même pas l'effort d'avoir l'air joyeux! Je trouve son attitude ingrate, d'autant plus qu'il sait pertinemment que je n'aime pas avoir de la compagnie dans les bois et que je le lui ai rappelé pas plus tard qu'hier... J'oublie seulement ma mauvaise humeur lorsque j'aperçois la butte qui cache les parterres naturels de fleurs. Je sors de mes jérémiades intérieures pour entraîner Peeta dans ma course. Je m'arrête net et Peeta me percute de plein fouet.

Un cratère a dévasté la moitié du champ de fleurs. Non loin du cratère gît la carcasse informe et grisâtre d'un hovercraft écrasé. Il est impossible de dire s'il s'agit d'un appareil rebelle ou non tant il est rouillé. Des débris métalliques éparpillés un peu partout commencent à se recouvrir de mousse et de mauvaises herbes. Je me demande bien comment il a atterri ici. Je m'approche du cratère pour contempler le fond. Déjà, les fleurs ont commencé leur reconquête sauvage. Je souris timidement. C'est l'exacte réplique de Panem. Peut-être que cette fois, la paix a définitivement gagné. Je me retourne vers Peeta. Il semble choqué. Je fronce les sourcils et m'approche de lui.

"Peeta? Est-ce que ça va?"

Il tourne lentement sa tête vers moi, puis la secoue.

"... Rien. Ce n'est rien.
- Tu es sûr?
- Oui, oui. C'est... Très joli."

Il s'efforce d'afficher un sourire très peu convaincant et détourne le regard quand il s'aperçoit que je ne le crois pas.

"Peeta, s'il s'agit de tes crises, dis le moi, s'il te plait."

Il hoche la tête pensivement mais n'ajoute rien. Son regard est à nouveau perdu dans le vide. Je suis ce dernier et aperçois l'hovercraft. Je ne peux pas dire comment, mais cette fois, je suis certaine que ses souvenirs torturés sont revenus. En rentrant, ce soir-là, je renvois Peeta chez lui malgré ses protestations et sors Haymitch de son trou à rat.

"Qu'est-ce qu'il y a, encore?!
- Haymitch, Peeta ne va pas bien.
- Qu'est-ce que tu veux dire?
- Je l'ai emmené dans les bois ce matin, et on est passé devant le monument aux morts dans la Prairie. Je pense qu'il a vu le nom de sa famille dessus et depuis, il n'a quasiment plus parlé. Ca s'est encore aggravé quand on est tombé sur un hovercraft qui s'était crashé dans la forêt... J'ai peur que les mauvais souvenirs ne soient revenus...
- Mais quelle idiote aussi de le faire passer devant le monument aux morts!
- J'avais oublié... Et comme il avait l'air d'aller bien...
- Laisse tomber! Ce qui est fait est fait. Il est où, en ce moment?
- Chez lui. Je me suis dit qu'il valait mieux qu'il ne me voie pas ce soir si jamais ça s'aggravait.
- C'est bien. J'en parlerai au docteur Aurélius. Et maintenant, disparais."

Je retourne chez moi. Je suis contente qu'Haymitch en parle au docteur Aurélius. Et je m'en veux. S'il s'avérait que Peeta retombe dans la folie à cause de ma négligence, une fois de plus... Haymitch aurait dû me gifler. Ou même me battre à mort. Je suis prête à retourner chez lui pour le lui demander, puis je m'écroule dans mon rocking chair et me noie dans mon affliction.