Je viens de rentrer de la chasse. Le temps de prendre une douche et de me changer, en un quart d'heure je suis devant chez Peeta. Je tiens à m'assurer que tout va bien depuis notre promenade de la veille. Et je veux m'excuser si jamais ça ne va pas. Je frappe à sa porte comme je le fais d'habitude, mais il ne veint pas ouvrir. Je frappe à nouveau puis je sonne, mais toujours rien. C'est le silence complet au rez-de-chaussée. M'exhortant au calme, je me dis qu'il est peut-être en train de peindre dans son atelier, à l'étage. Mais il n'y a aucune lampe allumée et je vois mal comment il pourrait peindre dans le noir. J'essaie de rentrer, mais la porte est fermée à clé. Je réfléchis. Il n'est pas chez Haymitch, je viens de passer devant chez lui, il était en train de se disputer avec son reflet dans la vitre du salon. J'espère au moins qu'il a téléphoné au psy comme il me l'avait promis. Avant de céder à la panique, je décide d'aller voir dans le dernier endroit possible: sa boulangerie.

En effet, lorsque j'arrive à bout de souffle sur la place, la lumière de l'arrière-salle est toujours allumée. Ca m'étonne qu'il y soit toujours. D'habitude, il rentre en même temps que les ouvriers qui l'aident à la reconstruction du commerce, vers 18h. Or, il est déjà 20h30 passé.

Ce n'est pas normal. Mon instinct et ma raison me le certifient. J'entre dans la boulangerie et pousse la porte de l'arrière-salle. Il est là, assis à la petite table au milieu de la pièce. Sa tête repose sur le bois massif. Il me tourne le dos.

"Peeta? Qu'est-ce que tu fais encore là?"

Il ne me répond pas. Peut-être qu'il dort... Je lui secoue gentiment l'épaule et il me prend la main. Il la serre dans la sienne, d'abord doucement, puis avec plus de force, jusqu'à me broyer les os.

"Arrête! Tu me fais mal!"

Je tente de me dégager mais sa poigne est bien trop solide. Des larmes de douleur envahissent mes yeux et je crie à Peeta de me lâcher, jusqu'au moment où il obéit enfin. Je retire vivement ma main de la sienne et contemple les marques rouges qui commencent déjà à bleuir.

"Peeta, qu'est-ce qui se passe?"

Je fais le tour de la table pour lui faire face.

"Je vois bien que quelque chose ne va pas. Depuis hier, ton comportement est étrange..."

Sa tête est toujours baissée et ses yeux sont clos. Je remarque que ses épaules sont agitées de soubresauts. Il pleure? Peeta pleure?

Mais le son qui me parvient n'est pas un sanglot. C'est un rire. Un rire de fou, le rire qui hantait parfois mes cauchemars. Celui que j'osais croire disparu il y a encore 48h de cela.

"Héhé... Je t'ai eue, on dirait. Hein? Aujourd'hui, on va pouvoir régler nos comptes. Tu as tué mes parents, pas vrai? Et maintenant, c'est MOI qui vais te faire payer! Oh ça oui, tu vas payer... MONSTRE! SALE MONSTRE!"
Sans trop comprendre comment, je me retrouve sur le dos, plaquée au sol et Peeta assis sur moi. Il m'attrape les cheveux d'une main et me donne des coups de poing de l'autre. J'entends avec dégoût ma mâchoire craquer. Le sang et la salive giclent sur ma joue et dégoulinent jusque dans mes cheveux. Je vois danser des étoiles. Et derrière les étoiles, Peeta qui crache à mon visage des insanités.

Ses traits sont déformés par la rage, ses pupilles sont si dilatées que ses yeux en paraissent complètement noirs. Son regard fou est planté dans le mien et me transperce telle une lame glacée. Je suis trop terrifiée que pour m'en détacher. Je suis parfaitement incapable d'esquisser le moindre geste pour me défendre, tant je suis sous le choc. J'ai mal, trop mal... S'il continue, il va me tuer. Mes oreilles bourdonnent, les coups pleuvent, de plus en plus violents, je sens l'inconscience m'engourdir le cerveau.

Non! Il faut que je crie pour que quelqu'un vienne. Il faut que je crie... il faut... Crier... Vite... Un élan désespéré me réveille et dénoue ma gorge, et je pousse un cri perçant. Il perce mes tympans et ceux de Peeta, qui arrête quelques instants de me frapper pour se couvrir les oreilles. Je profite de ce moment de faiblesse pour le repousser très loin de moi et il roule sur le sol pendant que je m'enfuis aussi vite que j'en suis capable, sonnée comme je le suis. Je me précipite dehors et tombe entre deux bras d'homme, que je connais sans pour autant parvenir à identifier. Je sombre dans un demi-sommeil, consciente sans vraiment l'être. J'entends tout ce qui se passe, je saisis parfois quelques images sans pour autant parvenir à y trouver un sens. J'arrive encore à marcher seule et je suis la direction que m'indiquent les deux bras forts. Je trébuche au moins une dizaine de fois.

Après une éternité, les bras m'arrêtent et me font asseoir. C'est mou, c'est chaud et confortable. J'aime bien. Une ombre passe devant mes yeux et s'arrête. Je la sens qui commence à palper le haut de mon crâne, puis mon front, puis l'arrière de ma tête, puis ma mâchoire. La douleur est insupportable et je voudrais hurler pour qu'on me laisse enfin tranquille, mais aucun son ne sort. Quand les doigts glacés me forcent à ouvrir la bouche, je m'évanouis complètement.

Lorsque je reprends conscience, je suis revenue chez moi. Ma tête a hérité une fois de plus d'un affreux turban. Je tente vainement de la bouger mais elle est bien trop lourde. Mes oreilles ont cependant arrêté de bourdonner et ma vision est entièrement revenue. Deux visages vaguement familiers sont penchés sur moi, et je m'efforce de me rappeler qui ils sont. "Katniss, est-ce que ça va? Tu m'entends?"

Je voudrais lui répondre d'aller paître ailleurs mais tout comme ma tête, ma mâchoire semble peser trop lourd. Seul un gargouillis guttural parvient à mes oreilles.

"N'essayez pas de répondre, miss Everdeen, vous n'y arriverez pas. Elle ne saura pas bouger la tête avant quelques jours. Deux semaines, tout au plus. Sa mâchoire est complètement brisée et son crâne ne vaut guère mieux."
Ca y est, je me souviens, à présent! Le moins vieux, c'est Haymitch, mon mentor, et le second, celui avec la barbichette, c'est le docteur du 12. J'oublie son nom à chaque fois. Ce dernier reprend la parole.

"Je vais vous poser une série de questions. Répondez par 'oui' en clignant une fois des yeux et 'non' en clignant deux fois. Vous avez compris?"

Je cligne une fois des yeux. Il me fait un sourire encourageant.

"Parfait! Alors, miss Everdeen. Est-ce que vous savez qui je suis? Oui? Bien! Et lui?"

Il pointe du doigt Haymitch qui me contemple d'un air inquiet. J'ai bien envie de dire non pour l'ennuyer, mais j'ai trop peur de passer pour une folle ou une amnésique, alors je cligne sagement une fois des yeux.

"Vous souvenez-vous de ce qui vous est arrivé un peu avant que perdiez conscience?"

Je réfléchis un instant. Des images floues me reviennent en mémoire. Des yeux noirs, un rire satanique, une odeur de pain frais et un goût de sang. Ca n'a pas vraiment de sens... Pour toute réponse, je fronce les sourcils. Le docteur les fronce à son tour.

"Bon. Ca ne fait rien si vous ne vous en souvenez pas tout de suite, ça vous reviendra en temps voulu. Sinon, vous n'avez aucun problème au niveau de la vue ou de l'ouïe, n'est-ce pas?"

Non.

"C'est très bien! Vous avez une tête vraiment dure. Vous avez de la chance, après tout ce qu'elle a déjà enduré...
- Merci docteur. Je pense qu'il faut qu'elle se repose, maintenant, non?
- Oui, vous avez raison! Je repasserai demain pour vérifier que tout aille pour le mieux. Bonne journée à vous!
- C'est ça, merveilleuse..."

Un courant d'air me fait frissonner tandis qu'il referme la porte derrière lui. Je me rendors immédiatement.

A mon réveil, Haymitch est toujours penché sur moi. Il me fixe intensément durant au moins deux bonnes minutes avant que je détourne les yeux. Son regard est empli de peur, de regrets et de reproches. Je ne comprends pas ce qui me vaut un tel regard.

"Qu'est-ce que tu as bien pu lui faire pour qu'il disjoncte à ce point? Tu as encore été l'emmerder à son travail? Tu n'en avais pas assez fait la veille, sans doutes? HEIN?!"

Son haussement de ton me saisit.

"Tu l'as envoyé sur les roses, je parie."

Je lui jette un regard d'incompréhension. Il soupire.

"Vous n'en finirez donc jamais de vous blesser l'un l'au...
- Ce n'est pas elle! C'est moi...
- Peeta! Qu'est-ce que tu fiches ici?! Tu es censé être avec le docteur Aurélius...
- Il m'a laissé venir. J'avais besoin de voir Katniss. Il le fallait..."

Peeta!

Je me souviens de tout, à présent. Il a fait une crise dans sa boulangerie et il m'a attaquée. J'entends ses pas jusqu'à mon lit et sa tête apparaît au-dessus de moi. Il a une mine épouvantable. Ses yeux rougis sont dévorés par le chagrin. Je ne peux pas le supporter. De tout mon coeur, je voudrais le serrer dans mes bras et l'embrasser. Lui dire combien je suis désolée. Mais comme je suis clouée à mon lit, je me contente d'arracher mon bras aux couettes sur lesquelles il est posé et de tendre une main tremblante vers lui. J'ai toutes les peines du monde à rester dans cette position mais je tiens bon. Il me prend la main, celle-la même qui porte encore les bleus que m'ont fait ses doigts, et s'assied sur le bord du lit. Je plonge mon regard dans le sien et y perds pied, une fois de plus. Ses yeux brillent trop et je n'aime pas ça. Du tout. S'il continue, je vais me mettre à pleurer, moi aussi. J'aperçois soudain une lueur de résignation au fond de ses iris bleus. La chair de poule me saisit. Je pressens ce qui va suivre.

"Katniss, il faut... Ecoute, je... Je m'en veux... Enormément. Je n'arrive pas à croire que je t'ai... Que c'est moi qui t'ai fait... Tout ça."

Il désigne ma tête d'un geste dégoûté.

"Je ne veux plus que ça arrive. Jamais! Je ne veux plus risquer de... Te faire du mal."

Non, Peeta, pas ça...

"Il vaut mieux que je m'en aille. Personne ne mérite de vivre avec un monstre!"

Un gémissement pitoyable s'échappe d'entre mes dents. Je pleure à chaudes larmes devant le visage déconfit de Peeta. Comment peut-il me faire ça? Comment OSE-T-IL me dire que je serais mieux sans lui?! Est-ce qu'il a déjà tout oublié de moi... De nous? C'est si... Injuste! Je savais ce que je risquais quand je l'ai laissé revenir dans ma vie et je ne l'ai pas oublié! Et maintenant, il veut partir... Pour moi? Je refuse. Je refuse!

Je serre sa main de toutes mes forces et jette un regard féroce à Haymitch pour qu'il intervienne. Ce dernier semble indécis. Il ne sait plus sur quel pied danser. Mais comment peut-il encore hésiter, bon sang?! Il ne PEUT PAS laisser partir Peeta comme ça! Après un moment de tension palpable, Haymitch se décide enfin à prendre position.

"Hum... Ecoute Peeta... Je comprends ton point de vue. C'est normal que tu veuilles partir pour éviter de faire du mal à celle... Enfin, à Katniss, quoi. En temps normal, je te soutiendrais, malgré tout, je... Je ne peux pas te laisser faire. Je vous connais depuis assez longtemps maintenant que pour t'assurer que vous ne pouvez pas vivre l'un sans l'autre. Pas après tout ce merdier. J'ai autant besoin d'alcool pour vivre que Katniss a besoin de toi... Et que tu as besoin d'elle. C'est pas de l'amour dont je parle, hein. C'est au-delà de ça. C'est plus une sorte de... dépendance."

Peeta se lève d'un bond et hurle au visage d'Haymitch.

"Tu ne comprends pas, Haymitch! Je pourrais la tuer!
- JE SAIS! Et ça ne me fait pas plus plaisir qu'à toi de l'admettre, mais ce que je dis est la pure vérité! Tu n'as pas vu ce qu'elle était à son retour ici! Et quand tu es revenu, ce n'est qu'un mince aperçu que tu as contemplé! Elle était devenue un... Un déchet! Un coquille vide! C'était aussi terrible à voir que toi dans tes crises, je t'assure! Et quoi?! C'est ça que tu veux pour elle? Tu crois qu'elle va faire quoi, une fois que tu seras parti? Moi je vais te dire: elle va aller se fracasser la tête contre un mur, ou se jeter dans le vide ou je ne sais quoi, folle comme elle est! Maintenant, si tu te moques de ce qui peut lui arriver, vas-y! Pars, la porte est là!"

Peeta reste muet. Je peux presque entendre le débat qui a lieu dans sa tête. Il réfléchit à ce qu'Haymitch vient de lui dire. Je suis sidérée par les paroles de ce dernier. Je n'aurais jamais pensé qu'Haymitch puisse être de mon côté. Je l'espérais sans vraiment y croire. D'un autre côté, entendre un vieil ivrogne dépravé me traiter de déchet est un coup dur pour mon orgueil. Mais je sais que ce qu'il dit est indéniable.

Après une dizaine de minutes de silence tendu, Peeta se laisse tomber sur ma chaise de bureau en poussant un soupir abattu. Comme il est hors de ma vue, je fixe le plafond d'un regard assassin à la place. Je pense déjà à la torture que je lui ferai endurer si jamais il se décidait à partir. Il se lève et réapparaît au-dessus de moi. Un nouveau soupir s'échappe de ses lèvres. Il se frotte énergiquement le visage entre les mains.

"Pas besoin de crier, Haymitch. Et Katniss, tu vas faire écrouler le plafond. Je sais... Je sais! Je sais que je ne pourrai jamais partir... Mais je vais quand même me tenir à l'écart. Au moins jusqu'à ce que ma thérapie avec le docteur Aurélius soit terminée.
- Et elle dure combien de temps, cette thérapie?
- Trois mois, si tout se passe bien. En théorie, elle me permettrait d'éradiquer complètement tous les flash-back falsifiés. Mais pour garantir le meilleur résultat possible, le docteur Aurélius m'a demandé de m'isoler complètement. Il n'y a que lui qui sera autorisé à me voir.
- Et pourquoi il ne t'a pas proposé cette thérapie plus tôt, si elle est si miraculeuse, hein?! On aurait pu éviter ce massacre, à l'heure qu'il est!
- Il n'était pas certain que ce soit nécessaire...
- Et maintenant, il l'est?!"

Haymitch, espèce d'abruti! Il ne voit pas qu'il est en train de le faire culpabiliser? Peeta ne répond pas. Il garde les yeux baissés. Il s'en veut. Haymitch n'a jamais fait dans la dentelle, mais là, il exagère!

Ce dernier sort en maugréant: "Vous ne me laisserez donc jamais en paix!"

Et il claque la porte en manquant de peu de la faire sortir de se gonds.

Le silence retombe dans la pièce. Je sens le regard de Peeta posé sur moi, bien que je ne puisse pas le voir. Ca me met mal à l'aise. Je repense à ce qu'il a dit. Trois mois... Ce n'est pas bien long dans une vie, mais ça résonne à mes oreilles comme trois siècles. Le désespoir menace, pareil à un orage lointain. Je ne veux pas me séparer de lui, pas même 24h. Pourtant, je n'ai pas le choix, une fois de plus. Je pouvais refuser, tant que c'était pour moi, mais maintenant qu'il s'agit de lui et de sa santé, je ne peux qu'approuver. Et puis, je n'ai pas vraiment mon mot à dire. Peeta s'approche de mon lit et sa tête m'apparaît.

"Tu m'en veux?"

Je cligne deux fois des yeux d'un air choqué.

"Et pour la thérapie?"

Non. Je tente de lui sourire, je n'arrive qu'à faire frémir les recoins de ma bouche et je ne pense pas qu'il l'ait remarqué. Si seulement je pouvais faire quelque chose pour dissiper toute cette tristesse... Je plonge mon regard dans le sien en tentant de lui faire comprendre mes sentiments. Soudain, les larmes perlent au bord de ses yeux et il se laisse aller.

"Je suis tellement, tellement désolé, Katniss... Si tu savais à quel point je m'en veux... Je mériterais de crever! Tu serais tellement mieux si je partais... Pourquoi tu ne choisirais pas Gale à ma place? Lui au moins ne te ferait pas de mal... Excuse moi... Pardon..."

J'approche une main tremblante de son visage et il s'avance vers moi pour que je puisse le toucher. Je passe ma main dans ses cheveux et tire dessus de toutes mes forces.

"Aïe! Katniss, lâche moi! Qu'est-ce qui te prend?!"

Il me contemple d'un air ahuri. Je lève un sourcil. Ca t'apprendra à t'excuser pour rien! Enfin, ce n'est pas vraiment rien, mais ce n'est pas comme s'il m'avait tuée non plus! Il a l'air de comprendre. Un mince sourire contrit apparaît sur son visage. Je préfère ça! Puis il redevient sérieux.

"Je suis désolé de devoir te laisser seule pendant trois mois. Ca ira? Pour la cuisine, les cauchemars, tout ça..."

Je hausse les épaules. On verra. Je me débrouillerai.

"Et pour... Le reste?"

Je ne vois pas de quel autre reste il veut parler, mais je lui répond que oui. Il semble soulagé. Je sens déjà la solitude picoter dans mon coeur. Il n'est pas encore parti, ne t'en fais pas... Il n'a pas dit quand sa thérapie commence non plus, avec un peu de chance, il viendra encore demain, et personne n'a dit qu'il allait partir maintenant...
"Ma thérapie commence demain matin à 8h. Le docteur Aurélius tient à ce que je sois bien reposé pour ma première séance, alors il faut que je te laisse."

Aïe.

"Tu es sûre que ça va aller, hein?"

Oui.

"Bon... Bonne nuit, alors."

Il se lève et j'entends ses pas s'éloigner de moi jusqu'à la porte. Je voudrais lui crier de revenir. Puis il s'immobilise et revient vers moi. Il prend ma main qui pend tristement là où il l'a laissée et se penche vers moi jusqu'à poser ses lèvres sur les miennes. Je ressens alors dans tout mon corps une décharge fulgurante et mon coeur explose hors de ma poitrine. Le sang afflue dans mes joues. Et il me plante là, sans un mot de plus, pour au moins trois mois.

Le lendemain matin, Haymitch me retrouve dans ma chambre, épuisée mais survoltée, les yeux explosés et l'oreiller encore trempé. C'est plus que rare de le voir levé à peine une heure après l'aube, mais à son regard vitreux et son haleine fétide, je devine qu'il n'a même pas pris la peine de se coucher.

"Eh ben, chérie, t'as pas bonne mine! On s'est encore pris le bec avec Joli Coeur?"

Mon visage devient rouge de confusion et je ferme les yeux, agacée autant par Haymitch que par moi-même. On s'est pris le bec... Ce n'est vraiment pas loin du tout de la réalité... Je rouvre les yeux avant que les souvenirs de la veille ne refassent surface. Il ne faut pas y penser, il ne faut pas y penser! Haymitch prend ça pour une confirmation et je ne cherche pas à l'en dissuader. Qu'il croie ce qu'il veut, de toutes façons, je n'ai aucune envie de subir ses sarcasmes s'il apprenait la vérité.

"Bah! Vous avez trois mois pour vous en remettre! En parlant de Joli Coeur, le psy Machin m'a promis de me donner régulièrement de ses nouvelles. J'ai aussi réussi à le convaincre de laisser Peeta t'écrire une lettre tous les mois. Mais il a refusé que tu y répondes. C'est déjà ça de gagné..."
C'est plus qu'il ne m'en faut. Je fais frémir les coins de ma bouche et pousse un grognement en signe d'approbation. Quand il y met du sien, Haymitch peut être vraiment attentionné. J'ai encore du mal à comprendre pourquoi il se donne tant de mal pour nous, après toutes ces années. Il m'a dit un jour que s'il nous avait pris sous sa protection, pendant les premiers Hunger Games, c'est parce qu'il pensait qu'on avait une chance de survivre. Mais maintenant? Il a avoué que Paylor et Plutarch lui avaient demandé de veiller sur moi à mon retour ici, mais il aurait pu nous laisser résoudre nos problèmes seuls. Au lieu de ça, à chaque fois que je me blesse, à chaque fois que Peeta disjoncte, je le vois accourir à toutes jambes pour vérifier de ses propres yeux si on va bien. De la pitié? Je doute qu'un grincheux pareil puisse faire preuve de pitié. Pour ma part, je pense plus que c'est de l'entêtement. Il a décidé de nous prendre sous son aile, et il fait son travail jusqu'au bout. Mais après tout, qui suis-je pour le certifier? Ni moi ni Peeta ne le connaissons assez pour le dire. J'aimerais savoir. Vraiment. Mais je ne sais pas si j'ai le droit. Ni s'il voudra s'en souvenir pour moi.

Le docteur du 12 me rend visite en début d'après-midi. Quand il voit que j'arrive à froncer les sourcils et lever les bras, il pousse des cris bruyants et applaudit comme un gamin. Il vérifie mon baxter et m'encourage une fois de plus à continuer mes progrès. Je l'aime bien. C'est un drôle de bonhomme. Il est venu s'installer dans le 12 à la fin de la guerre. Il loge dans l'une des maisons retapées de la Veine, à ce que Sae m'a dit. Pourtant, en tant que docteur, je suis certaine qu'il pourrait trouver bien mieux, comme logement. On dit qu'il aime la simplicité. Et c'est vrai que c'est un homme simple, hormis son langage savant du fait de sa profession. Il ne reste pas bien longtemps. Il me pose encore deux ou trois questions puis s'en va.

Le reste de la journée est calme. Haymitch part vers midi et ne revient pas avant 20h pour changer mon baxter. Sae arrive en même temps que lui. Elle a appris seulement cet après-midi ce qui s'est passé. Elle a prévenu ma mère par téléphone. Cette dernière a demandé à la vieille bonne de la mettre régulièrement au courant de mon état de santé et l'a aussi chargée de me dire qu'il fallait absolument que je lui téléphone dès que je serai à même de me tenir debout et de parler correctement. Je m'endors peu après leur départ. Aller, plus que quatre-vingt-neuf jours...

Une semaine passe. Haymitch et Sae se relayent à mon chevet. Je leur suis reconnaissante de ne pas me laisser seule. Je ne tiens pas à recommencer à vivre dans la peur et la folie. Je ne veux plus être vide. Je veux rester forte, pour Peeta. C'est ma façon de le soutenir. Je ne veux pas qu'il ait des raisons de s'inquiéter. Il a déjà beaucoup à faire rien qu'avec lui-même. Je me demande au moins trois fois par jour comment se passent ses séances. Qu'est-ce que le docteur Aurélius lui fait faire? De quoi parlent-ils? Est-ce qu'il va bien? Est-ce que ce n'est pas trop difficile pour lui? Le docteur Aurélien le traite bien, au moins? Est-ce que sa thérapie va fonctionner? Combien de temps reste-t-il avant qu'il ne revienne? Trop à mon goût, mais ce n'est rien de surprenant.

Je me repasse en boucle nos derniers instants ensemble. Je n'arrive pas à me l'expliquer, mais il y a toujours un moment précis de cette soirée qui me bloque. Quand Haymitch a demandé à Peeta pourquoi le docteur Aurélius ne lui avait pas proposé sa thérapie plus tôt, il a baissé les yeux avant de répondre. C'est vraiment idiot, sans doutes que je deviens trop sensible à tout ce qui concerne Peeta, mais quand même... Ca me met mal à l'aise. S'il y avait bien eu une raison qui empêchait le docteur Aurélius de le faire? Si... Si Peeta courait des risques... Non. C'est idiot. Vraiment idiot. Peeta ne risque rien. Lui ou le docteur Aurélius en aurait parlé si c'était le cas. Je deviens vraiment trop mère poule. J'ai du mal à me reconnaître. Depuis quand est-ce que je me préoccupe autant d'un garçon? Je réfléchis. Quelques années déjà. Un sourire intérieur m'échappe.

Haymitch reçoit tous les deux jours la visite du psychiatre du Capitole pour parler de Peeta. Pour le moment, Haymitch m'assure que tout va pour le mieux. Les résultats de Peeta sont bien au-delà de ce que le docteur Aurélius attendait. Il garantit avec certitude que Peeta sera remis sans problème d'ici les trois mois prévus. Il n'a jamais vu un patient aussi réceptif à l'une de ses thérapies. Dès lors, je fais moi aussi des efforts prodigieux pour être sortie de mon lit le plus vite possible.

Après deux semaines, j'arrive à ouvrir la bouche assez grand pour parler, malgré l'engourdissement qui a envahi tous les muscles de ma mâchoire à force de ne pas bouger. J'ai encore du mal à mâcher, alors je me contente de siroter la glace vanille que Sae m'apporte. Je suis bien contente qu'on m'ait enfin enlevé mon baxter, je commençais à ne plus supporter cette aiguille fichée dans mon bras. Malheureusement, je dois toujours prendre des anti-douleurs et c'est de très mauvaise grâce que j'avale mes médicaments. Je ne pourrai bientôt plus en avaler un seul, tellement ces machins chimiques au goût infect me répugnent.

Ainsi passe le premier mois, bien plus vite que ce à quoi je m'attendais. J'attends avec impatience la lettre de Peeta qu'Haymitch m'a promis. Dès qu'il vient me voir le soir, je le supplie de me la donner, mais il répond d'un ton las qu'elle n'arrivera que dans deux jours et que je peux bien patienter jusque là. Il semble écrasé par la fatigue. On dirait qu'il a pris dix ans en une journée. Quand je lui demande des nouvelles de Peeta, il me répond distraitement que tout va toujours bien. Son comportement me fait un peu peur. Je veux lui demander ce qui le tracasse, mais il me coupe d'un geste agacé et claque la porte en s'en allant. Sae passe dans la soirée, et je lui demande aussi comment va Peeta, mais elle baisse les yeux avant de me répondre que tout va bien. Son visage exprime tout le contraire. Cette nuit-là, je suis seule. Ma gaieté a disparu. C'est la première fois en six mois que je fais un cauchemar.

Le jour suivant, Haymitch me réveille à l'aube.

"Mais qu'est-ce qui te prend? Tu n'as pas vu l'heure?
- Il faut que tu téléphones à ta mère. Elle s'inquiète pour toi.
- C'est pour ça que tu m'as réveillée? ... C'est bon, je vais le faire."

Je descends en prenant bien soin de ne pas secouer ma tête encore fragile et décroche le combiné après avoir composé le numéro de ma mère. Elle ne répond pas, alors je lui laisse un message. Haymitch m'observe jusqu'à ce que je raccroche. Il m'énerve à se comporter bizarrement sans me dire pourquoi.

"Quoi? Tu veux ma photo? Tu me donnes mal à la tête...
- Katniss..."

Le fait qu'il ne m'appelle pas 'chérie' m'arrête immédiatement. Je lève les yeux vers lui. "Katniss, assieds-toi.
- Il est arrivé du mal à Peeta..."

C'est une certitude.

"Katniss, écoute moi! Assieds toi."

Je lui obéis.

"Bon... Ecoute moi sans m'interrompre, d'accord? C'est vrai, Peeta ne va pas bien. Je ne peux pas te mentir sur ce point. Les deux dernières séances avec le psy machin ne se sont pas passées comme prévu. Il... Il a eu une réaction plutôt inattendue au moment où ils abordaient un point sensible... Mais il n'y a pas lieu de s'inquiéter pour le moment. On peut encore largement rattraper le tir si les séances de février se passent bien...
- Quel tir? Quelle réaction? Haymitch?!"

Il baisse les yeux. La honte et le chagrin se dessinent sur ses traits. Je ne saisis rien. Peeta se portait encore à merveille il y a deux jours de ça... Et je ne comprends pas ce qui peut lui arriver... Ils ne sont censés faire que parler... Enfin, surtout Peeta. C'est bien ça qu'on fait chez un psy, non?

"Haymitch, qu'est-ce qui se passe, BORDEL?!"

Il se lève d'un bon et donne un grand coup de pied dans le mur. Un morceau de plâtre se détache du mur, projetant une fine poussière blanche qui se dissipe dans l'air.

"Pourquoi il ne nous l'a pas dit, bon sang?
- Dit quoi?!"

Il fait un effort pour se maîtriser avant de reprendre la parole.

"Il y avait des risques, Katniss. Des gros risques. C'est pour ça que le psy n'en a pas parlé plus tôt à Peeta.
- Mais quoi? Je pensais qu'ils ne faisaient que parler...
- Non. C'est de l'hypnose qu'ils font, cette fois. De l'hypnose très... Pointue et délicate. C'est un genre de thérapie très récent au Capitole. Il permet d'aller plus en profondeur dans les problèmes psychologiques. Mais avec un sujet aussi fragile psychologiquement, un seul dérapage peut le briser à vie."

Je le dévisage, stupéfaite.

"Ce n'est pas... C'est ce qui s'est passé..?
- Non! Non... Enfin, pas tout à fait. Dès qu'il a vu que ça n'allait pas, le psy a fait 'demi-tour dans son esprit et je sais pas trop quoi' et il a réussi à stabiliser temporairement l'état de Peeta. Mais il n'est pas certain d'y parvenir si ça se reproduit. Et une fois qu'il a commencé, il ne peut plus s'arrêter. Il faut qu'il aille jusqu'au bout de la thérapie.
- Quoi?! Mais c'est n'importe quoi!
- Et depuis quand tu es psy, chérie? Tu ne sais pas ce qu'il faut faire et moi non plus. Alors autant ne rien faire du tout.
- Et le laisser entre les mains de ce détraqueur de cerveaux? Jamais!"

Je suis en rage contre Haymitch, mais en rage pour quoi, exactement? Pour avoir laissé Peeta y aller? Pour ne pas avoir su quels risques il encourait? Pour accepter de laisser le docteur Aurélius continuer sa thérapie? Je ne vaux pas mieux qu'Haymitch. Ma colère retombe et mes traits se décomposent. Tout mon corps s'affaisse et se dégonfle devant mon impuissance. "Mais pourquoi il n'a rien dit avant?
- Je n'en sais rien, Katniss. Il devait se douter qu'on ne le laisserait pas faire.
- Mais... On avait le droit de savoir! Au fait, qu'est-ce qui s'est passé exactement?
- Je n'en sais rien. Le psy a refusé de me donner des détails.
- Et qu'est-ce qu'il risque?
- Je n'en sais rien, Katniss! Il risque gros, en tout cas, c'est certain...
- Il faut que je parle à Aurélius.
- Et ça changera quoi?
- Je VEUX savoir! Il faut que je sache, Haymitch.
- Arrête un peu. Il ne m'a rien dit, pourquoi il te dirait quoi que ce soit de plus qu'à moi?
- Je ne sais pas! Mais je veux essayer." Peeta, je t'en supplie, reviens moi...