Le mois de février est un calvaire pour moi. Depuis que j'ai appris la situation désastreuse de Peeta, je m'enfonce à nouveau dans la paranoïa. Je ne peux pas... Peux pas tenir sans lui. Souvent, je sens le sol céder sous mes pieds. Je m'accroche désespérément au bord pour ne pas tomber, mais plus les jours passent, plus je me sens faiblir. Je cède doucement à la folie. Je ne peux plus dormir pendant des nuits à cause des cauchemars trop violents. Et quand enfin, je ferme les yeux et m'endors par accident, c'est pour me réveiller en crise une heure plus tard. C'est devenu ma seule façon de dormir depuis. Je perds à nouveau du poids. L'appétit me manque. Je fais de crises d'angoisse de plus en plus terribles. Mes hallucinations reviennent.

Une fois, en essayant de garder contact avec la réalité, je serre trop fort un morceau du verre que je viens de briser, mais je suis trop engourdie que pour aller me soigner. J'ai bien failli me vider de mon sang. Heureusement, Sae m'a remarquée à temps et elle a arrêté l'hémorragie en me faisant un garrot et des points de suture maison en attendant le médecin. Une fois soignée, elle est repartie sans mot dire. En la voyant s'éloigner sous la pluie battante, je ressens un pincement au coeur et les larmes me montent aux yeux. Je voudrais lui courir après et la supplier de revenir, de ne plus me laisser seule ici, dans mes cauchemars. Alors que je me retourne pour rentrer, mes yeux se posent un instant sur la maison de Peeta. Je le vois m'observer d'en haut, terrifié. Mais ce n'est que l'effet de mon imagination, et après quelques secondes, son image s'estompe. Les larmes coulent, je soupire et referme la porte. Une vague de désespoir inonde tout mon être. Je sens que cette journée va être longue.

Je passe l'après-midi en bas, à tripoter mon arc dans mon rocking chair. Je me rappelle de Gale, de tous nos week-ends de chasse. La nostalgie me prend et éloigne temporairement le poids qui pèse sur mon coeur. Il me manque, maintenant que Peeta n'est plus là pour me consoler. Enfin... Mon meilleur ami me manque. Je ne pense plus pouvoir appeler Gale ainsi, désormais. Aux souvenirs de Gale se succèdent ceux de mon père. Lui aussi me manque, terriblement. Je voudrais qu'il m'apprenne encore tout ce qu'il sait sur la nature, qu'il me fasse découvrir ses coins secrets, qu'il m'explique chaque nom et chaque rôle de chaque fleur...

C'était un homme fort et habile de ses mains. Mais aussi doux, tellement doux! Il se montrait toujours d'une patience et d'une tendresse infinie. Je l'aimais plus que tout, presque même plus que je n'aimais... Que je n'aimais... Je m'arrête là dans mes pensées. C'est trop douloureux.
Je me lève pour aller remettre une bûche dans le feu, et me préparer du thé. Je remarque que malgré le chagrin, la visite de Sae et du docteur semble m'avoir rendu un semblant de stabilité psychologique. Ca me soulage un peu. Je monte dans la salle de bain pour changer mon pansement. La plaie s'est remise à saigner, ce n'est pas bon. Je la passe sous l'eau froide et la désinfecte. La douleur aiguë provoquée par le produit m'arrache un gémissement de douleur. Je me dépêche d'enrouler un nouveau pansement autour de ma paume et avale mes médicaments en grimaçant. Je deviens allergique à toutes ces pilules et autres, à force de m'en gaver.

Quand je redescends, Sae est revenue pour me préparer le souper. Elle vérifie d'abord mon bandage avant d'aller se cloîtrer dans la cuisine. Je me rassieds dans mon rocking chair. Peu à peu, je sens le trou sous mes pieds s'ouvrir à nouveau pour m'engloutir. La folie me guette. Si je ne me contrôle pas, elle va me revenir en plein dans la face. Mais j'ai l'air d'avoir récupéré plus de force que je ne le soupçonnais car j'arrive à rester lucide pendant tout le repas. Quand je vois Sae se diriger vers la porte d'entrée pour rentrer chez elle, je l'attrape par le bras sans réfléchir. Elle me regarde, indécise, attendant de voir ce que je lui veux. Mais ma main retombe mollement le long de mon corps et Sae me tourne le dos.

Lorsque la porte se referme sur elle, la folie se répand en moi. Les murs et le sol commencent à tanguer et je cours m'enfermer dans ma chambre pour échapper au Boggs-mutation qui vient d'apparaître sous mes yeux et retourne la pièce à la recherche de quelque chose qui pourrait me faire revenir à la réalité. J'entends les grattements frénétiques de Boggs derrière ma porte. Il faut que je me réveille, vite... Vite! Je cherche des yeux un vase ou un vieux verre à briser mais il n'y a plus rien. Désespérée, je frappe mon poing contre le mur, en espérant que la douleur me fera revenir à la raison. Mais j'entends toujours les grattements de l'autre côté de la porte. Tout à coup, ils s'arrêtent et Boggs pousse un cri qui déchire mes tympans.

Je reviens à la réalité. Je suis à genoux, appuyée contre le mur de la chambre. Mon poing droit tremble tout seul à cause des coups dans le mur. Malgré tout, j'ai encore l'impression de divaguer. J'entends toujours le cri, bien qu'il semble plus lointain. Il a l'air de venir de l'autre côté de la rue, chez... Peeta! Je me précipite dehors, en manquant de renverser Buttercup qui attendait que je lui ouvre de l'autre côté de la porte, je bascule en avant dans les escaliers et tambourine à la porte de Peeta. Ses cris ont effacé de ma mémoire toutes les recommandations d'Haymitch et d'Aurélien. Plus rien ne compte à part ces cris.

"Peeta? Peeta, viens m'ouvrir! Peeta! Tu m'entends?"

Un nouveau cri de douleur me répond.

"Oh non, pitié, pas ça... PEETA! PEETAAAAAAA!"

Peeta ne vient pas. Sa porte demeure close, et je reste devant à tambouriner et à l'appeler en vain pendant des heures. Lorsqu'un cri plus douloureux que tous les autres retentit dans la nuit sombre, je me roule en boule et me bouche les oreilles en sanglotant. C'est une véritable torture que de l'imaginer souffrant le martyr sans rien pouvoir faire. Des images terribles envahissent mon esprit. Dès que le silence se fait, je me remets à tambouriner et à m'époumoner de plus belle.

"Peeta! PEEEEETAAAAAAAAAA! Peeta..."

La pluie glacée transperce mes vêtements à coup de grosses gouttes mais jamais je ne renonce.

L'aube grise se lève et je suis toujours au même endroit, devant cette porte close et froide, bien que les cris de Peeta aient cessé depuis quelques temps déjà. J'ai perdu ma voix. Je tremble de tous mes membres, mais je n'ai pas la force de traverser la rue pour rentrer chez moi. Je me suis appuyée le dos contre la porte, j'écoute le bruit lointain du village qui se réveille. Sae ne viendra pas avant midi. Je ne veux pas qu'elle me voie comme ça de toutes façons. Elle va encore se faire un sang d'encre, sinon. Tiens, mon bandage est tombé. Le sang s'est remis à couler, je vois les traces rougeâtres qu'il laisse en dégoulinant le long de mon bras. Des picotements désagréables me démangent au niveau de la coupure. J'ai connu pire. L'image devient floue devant mes yeux. Le sommeil m'emporte sans crier gare.
"Katniss... Katniss..."

Peeta m'appelle de l'autre côté de la rivière.

"Katniss! Viens, je t'en prie! Katniss!"

La rivière est pleine de poissons mutants carnivores. Malgré tout je saute dans la rivière et me bats contre le courant pour rejoindre Peeta. Mais à peine ais-je atteint le milieu du cours d'eau qu'une autre voix m'appelle, de l'autre côté.

"Katniss! Katniss, aide moi! Ils vont me tuer!"

C'est Prim, cette fois. Elle me tend la main, ses yeux sont remplis de terreur. Je tends moi aussi la main pour attraper la sienne, mais Peeta m'appelle de nouveau.

"Katniss, je t'en supplie... Viens avec moi... Ne me laisse pas..."

Je ne sais plus où aller.

"Katniss! KATNISS!"

Deux Pacificateurs viennent de mettre Peeta à genoux et ils commencent à le battre.

"Peet...
- KATNIIIIISS!"

Ma petite soeur s'enflamme et se consume sous mes yeux. Je me déchire de douleur. Les poissons commencent à arracher des bouts de chair de mes mollets. L'air et l'eau se transforment en un même bouillon rougeâtre.

Quand je me réveille, la lumière m'aveugle. Le soleil est déjà haut, il doit être au moins 10h. Les nuages menacent toujours de pleuvoir, mais quelques rayons arrivent à percer au travers. Je me lève péniblement, tous mes musclent protestant contre le moindre mouvement, et rentre chez moi vaincue. Dès que j'ouvre la porte, Buttercup accourt en ruminant. Je lui donne sa pâtée, la tête ailleurs. Je prends un truc dans le frigo et vais m'écrouler dans mon fauteuil. La première cuillerée me donne des nausées et je recrache immédiatement tout ce que j'ai mis en bouche par terre. C'est malin aussi de manger de la pâtée pour chat! Je me rends compte que j'ai donné un yaourth à Buttercup. Il semble très bien s'en accommoder, cependant. J'ai une subite envie de rire. Je me retiens de pouffer, mais c'est plus fort que moi. J'éclate de rire toute seule. Le chat me regarde d'un air inquiet, l'air de se dire que je suis folle. Et je ris de plus belle.

Cette petite séance de rire me fait un bien fou. Elle me fait relâcher la pression qui n'a cessé de croître depuis la crise de Peeta. Comme je médite sur ce dernier et sur son état intolérable, je repense aux jeux. A Rue, à Thresh, à Haymitch et ses amis Chaff et Seeder, à Johanna, Finnick et Mags, à la Renarde et aux drogués du Six, à tous ces gens qui ont péri pour le plaisir des autres. Personne, pas même Cato ou Clove ou Marvel ne méritaient ça. Je sais qu'il faut que je fasse quelque chose pour eux. Même une toute petite chose. Le docteur Aurélien m'avait conseillé d'écrire ou de dessiner dans un carnet tous mes souvenirs les plus douloureux pour m'aider à ne plus me focaliser dessus. Je n'ai absolument plus aucune confiance dans les conseils de ce psy, mais pour les circonstances, cette idée en est une bonne. Je fouille la maison à la recherche de feuilles et de crayons et me mets à écrire.

Ce travail est pénible et fastidieux, mais il m'aide énormément. Je suis beaucoup plus calme et infiniment moins tendue, ce qui étonne Sae et fait ressortir à Haymitch sa langue de vipère. De là, je recommence à varier mes activités. Sae a un plaisir immense à recommencer ses cours de cuisine, je repars en chasse, je vais même aider les ouvriers à la boulangerie pour terminer les travaux avant que Peeta revienne. Je ne suis pas très utile, mais je fais de mon mieux. Mon angoisse pour Peeta ne s'atténue pas, pourtant. Dès que je laisse ma tête se reposer un peu, les doutes et les questions m'assaillent.

Il pleut dru depuis des semaines. Le temps est continuellement lourd et humide. Nous sommes encore en mars, mais la neige a déjà entièrement fondu et les cours d'eau se sont transformés en torrents. Les bas nuages violacés ont l'air définitivement accrochés aux cimes des arbres qui encerclent le 12. Pas une seule petite brise ne vient les chasser. Le vent refuse de se lever. Malgré l'atmosphère étouffante, il ne fait que deux ou trois degrés à l'extérieur. C'est un véritable temps de chien. Et je hais ce temps. C'est vraiment insupportable. Buttercup et moi tournons en rond depuis un long moment déjà. Ca fait presque cinq jours qu'aucun de nous n'a mis le pied ou la patte dehors. Haymitch semble avoir aussi peur que nous de se mouiller, car il n'est pas apparu depuis huit jours. Sae aussi ne vient presque plus. Elle passe la plupart de son temps au chevet de Neena, sa petite-fille, qui est gravement malade. Je dois me débrouiller seule pour le repas avec les réserves qu'il me reste.

Je feuillette un livre dont je ne me rappelle même plus le titre ni le contenu, vautrée dans mon fidèle rocking chair. Buttercup tourne en rond. Il saute sur mes genoux et je le repousse. Il crache et hérisse le poil, mais ses réprimandes me laissent de glace. Il me tourne le dos avec dédain et se roule en boule près de la cheminée. Le feu qui crépite joyeusement dedans n'arrive pas à chasser l'humidité qui suinte des murs et répand une buée nauséabonde sur toutes les vitres et fait pleurer les pierres. J'ai l'impression d'être constamment en sueur, mais ce n'est peut-être pas qu'une impression... Je tâche de me reconcentrer sur mon bouquin, mais j'en suis incapable. Le noeud qui ne quitte plus depuis plus d'un mois ma gorge se resserre un peu. Je suffoque, ici. Je me rends compte que je suis au bord de la crise de nerfs. Il fait mourant et glacial, partout dans la maison, j'ai l'impression que les murs et le plafond me compressent. Il faut vraiment que je sorte d'ici avant de faire une crise de nerfs ET de claustrophobie.

Je bondis sur mes pieds, attrape arc et carquois sans vraiment savoir si je pars chasser ou non et claque la porte en sortant. Je pensais que ça irait mieux dehors, mais je me suis trompée. Il fait encore plus lourd et plus humide que dans mon salon, et la brume est si épaisse qu'on n'y voit pas clair à 1 mètre. Ma claustrophobie augmente encore et je sens un début de tachycardie. En chemin, je décide de faire ce que j'aurais dû faire depuis un mois. Je n'ai pas besoin de réfléchir, mes pieds savent où je veux aller. A force de la lire et la relire, j'ai enregistré l'adresse par coeur. En arrivant à la Veine, mon coeur se serre un peu. Quelques souvenirs ressurgissent, mais plus rien n'est comme avant, ici comme partout ailleurs. Même la Veine a changé de visage après la guerre.

Je me retrouve devant la maison du docteur du 12. Sur sa petite plaque neuve collée à la façade de la maison en dessous du numéro, on peut lire : "Theremius Oldstream, docteur généraliste". Sans vraiment savoir ce que je vais faire après, j'appuie sur le bouton de la sonnette. J'entends du bruit derrière la porte, et cette dernière s'ouvre sur le bon docteur.

"Miss Everdeen? Quelle surprise! Que me vaut l'honneur de votre visite? Y a-t-il encore un problème avec votre tête?
- Non! Ma tête va bien grâce à vous, je vous remercie.
- Tant mieux! Je suis heureux de l'apprendre. Quel est le problème, alors?
- Eh bien, en fait...
- Oh! Mais quel idiot je fais! Entrez, je vous en prie. Ne restez pas dehors par un temps pareil! Pieds nus, en plus... Vous auriez dû mettre quelque chose à vos pieds, vous allez attraper un rhume...
- Pardon? Ah... Oui..."

Je remarque seulement maintenant que je n'ai rien mis à mes pieds avant de sortir.

"Désirez-vous du thé? Je n'ai malheureusement plus de café...
- Ce n'est pas la peine. Je venais parler au docteur Aurélien.
- Malheureusement, il est en consultation toute la journée avec son patient. Je suppose que vous le savez.
- Oui. A quelle heure rentre-t-il habituellement?
- Tard, à vrai dire. Vers 22h00, le plus souvent, parfois plus. Je peux lui passer un message, si vous le désirez.
- Dites lui que je suis passée et que je veux lui parler au plus vite. Au sujet de son... Patient." Mon ton déterminé et presque menaçant fait hésiter le docteur. Au moins, mes intentions sont claires. Si son confrère refuse de me parler, je ne le laisserai pas quitter le district intact. "Bien... Je n'y manquerai pas. Autre chose..?
- Non, ce sera tout, docteur. Je vous remercie.
- Bon, eh bien... Au revoir, alors...
- Au revoir."

Le docteur referme la porte sur moi et je me retrouve à nouveau dehors, dans cette brume asphyxiante. J'étouffe, mais où que j'aille, j'étoufferai toujours. Alors je décide d'attendre le retour du docteur Aurélien.

Je m'assieds sur la terre meuble et humide qui recouvre toute la Veine et m'appuie contre les briques rouges de la maison des deux docteurs. Je ne tarde pas à être trempée de la tête au pieds, et un simple coup de vent me fait grelotter. Il m'est totalement impossible de dire l'heure qu'il est. Il fait si sombre toute la journée qu'il sera bientôt impossible de différencier la nuit et le jour. C'est un temps plus qu'étrange, maintenant que j'y pense. Le climat du 12 n'a jamais été sec, mais à ce point, c'est du jamais vu. En temps normal, il ne devrait pas faire plus de -5° au soleil, et la neige devrait m'arriver encore au-dessus de la cheville. Or, il n'a pas gelé depuis un mois et c'est à peine s'il a neigé, cet hiver... C'est une année hors du commun, si je peux dire. Ce terme me fait rire. Depuis quand quelque chose dans Panem a-t-il été commun? Ce mot semble ne plus avoir sa place nulle part ici depuis la 74ème édition des Hunger Games. Cette pensée me ramène naturellement à Peeta.

Les rares nouvelles de lui que le docteur Aurélien a confiées à Haymitch, et naturellement qu'Haymitch m'a confié sont très inconstantes. Une fois son état se stabilise, la fois d'après il est au bord de la folie. Le résultat final est incertain. Pour ma part, je ne pense pas que Peeta puisse en sortir plus guéri qu'avant. Je préfère m'attendre au pire plutôt que de me bercer d'espoirs illusoires.

Je déteste Peeta pour s'être infligé ça, pour ne pas nous avoir mis au courant des risques qu'il encourait, pour ne pas réussir à reprendre le dessus. Je suis injuste envers lui, une petite voix me le dit, mais je suis trop aveuglée par l'angoisse et le chagrin que pour entendre raison. Qu'est-ce que je pourrai bien faire, une fois qu'il reviendra vers moi dans le même état que celui dans lequel il est revenu au district 13? S'il devient suicidaire ou dépressif comme je l'étais avant son retour au 12? S'il se transforme vraiment en coquille vide? Si le docteur le tuait sans faire exprès pendant l'une de ses séances 'sensibles'?

Aussi certain que je suis folle, je tuerai ce psy. De mes propres mains. Et peu importe si son fantôme me hante jusqu'à la fin de mes jours, car sans Peeta, elle ne tardera pas à venir, cette fin. Est-ce que je tuerai aussi Peeta? A condition qu'Aurélien nous le rapporte en vie, et qu'il soit dans un état irrécupérable.

Je ris toute seule. J'ai vraiment l'air d'une foutue psychopathe. A ce moment-là, le docteur du 12 sort de la maison et pose un regard perplexe sur moi.

"Que faites-vous encore ici, miss Everdeen? Ne vous ai-je pas dit que vous ne verriez pas de sitôt le docteur Aurélien..?
- Si, mais comme je n'ai rien d'autre à faire, je préfère l'attendre ici. Ca ne vous dérange pas?"

Il a l'air complètement décontenancé.

"Mais... Enfin... Est-ce bien sérieux?
- Très sérieux.
- Non, écoutez, il vaut mieux rentrer chez vous.
- Non!
- Il n'est pas là, vous dis-je! A quoi bon l'attendre? Revenez vers 22h, vous aurez plus de chance de le voir.
- C'est hors de question! Il ne se défilera pas, cette fois. Je l'attendrai, un point c'est tout.
- Votre obstination vous rendra malade, et c'est tout ce que vous y gagnerez...
- Peu m'importe! J'ai suffisamment attendu! Ca fait un mois qu'il trouve des prétextes pour ne pas me parler. J'en ai assez!
- Ecoutez, je ne doute pas de l'urgence de votre requête auprès du docteur Aurélien, mais tout de même, habillée de la sorte, vous ne manquerez pas d'attraper une grippe, ou pire! Et en tant que médecin, il est de mon devoir de prévenir ce genre de cas. Vous êtes déjà trempée jusqu'aux os... Vous tenez sincèrement à attendre le docteur ici?
- Désolée, mais oui.
- Soit... Je m'apprêtais à aller faire quelques emplettes sur la place, mais je ne peux décemment pas vous laisser dehors. Venez donc vous sécher à l'intérieur, ce sera tout de même plus agréable que dans mon jardin."

Il m'ouvre la porte et me pousse à travers le couloir jusqu'au living, puis disparaît à l'étage pour revenir quelques instants plus tard avec une serviette et des vêtements secs.

"Vous m'excuserez, je n'ai que cela comme vêtements à vous prêter.
- C'est très bien, merci beaucoup.
- Bon, eh bien, dans ce cas, à tout à l'heure."

Je me sèche et me change, puis me laisse tomber sur le canapé dans le salon. J'observe la pièce en silence. Tout est neuf mais simple. Quelques photos sous cadre ornent les murs blancs, un vase en porcelaine recueille une gerbe de fleurs de saison, posé sur un large buffet en bois sculpté, une petite table ronde au milieu de la pièce croule sous d'innombrables papiers, deux assiettes sales trônent au-dessus de l'amas de feuilles, une drôle de plante à piques tente vainement de capter un peu de lumière sur l'appui de fenêtre. La pièce en elle-même n'est pas vraiment grande, enfin, elle est plus petite que mon salon, me semble-t-il, mais elle fait à elle seule la largeur totale d'une maison de la Veine comme on en trouvait avant le bombardement. Je m'en veux de mon attitude envers le bon docteur du 12. N'importe qui pourrait penser que j'étais restée dans son jardin délibérément pour le forcer à me laisser rentrer chez lui. Mais il aurait très bien pu me chasser de son jardin à coups de balais, comme beaucoup de gens l'auraient fait à sa place. Comme l'avait fait la mère de Peeta, des années auparavant... Je déglutis péniblement.

Incapable de rester en place, je m'approche de la fenêtre pour guetter le retour de mon bienfaiteur du jour, mais un grognement menaçant m'arrête. Je baisse les yeux pour voir d'où il provient et aperçois une bête étrange roulée en boule qui me grogne dessus. C'est plus gros qu'un matou mais plus petit qu'un cochon, les poils bien plus longs qui lui tombent devant les yeux, un long museau avec les babines retroussées de manière inquiétante, dévoilant deux rangées de dents pointues, le pelage noir qui tend par endroits vers le gris.

Un chien. Assurément pas originaire d'ici. Les seuls chiens qui traînent dans ce district sont plus grands, moins touffus, bien plus sportifs et finissent immanquablement en bouillon dans le chaudron de Sae. Mais je sais que ces bestioles sont très appréciées au Capitole, et que les gens aisés prennent un plaisir fou à jouer à 'qui chouchoutera le plus son chien-chien', quitte à claquer des sommes astronomiques là-dedans. Je me souviens qu'Effie nous en avait parlé un jour, un peu avant nos premiers Hunger Games. Elle avait affirmé que c'était l'un des plus gros business en vogue, au Capitole, ce qui n'avait pas manqué de faire hurler de rire notre bon vieux mentor. Octavia en avait un aussi, si je me souviens bien. Ou Venia, j'hésite. Pour ma part, je les trouve aussi peu utiles que les chats. A part les souris, ça ne chasse pas grand chose, et c'est encore moins indépendant que les chats.

Je lui grogne dessus en retour, ce qu'il n'a pas l'air d'apprécier. La porte s'ouvre à ce moment-là et je me retourne pour accueillir le vieux docteur, mais c'est avec son confrère que je me retrouve nez-à-nez. La surprise me laisse bouche bée quelques secondes, mais je reprends bien vite mes esprits. Un sourire victorieux s'étire sur mon visage. Le docteur Aurélien, lui, semble en profond état de choc.

"Bonjour docteur! C'est un plaisir de vous revoir.
- Miss Everdeen! Que Diable faites-vous chez moi? Ne me dites pas que vous vous êtes enfin décidée à finir votre thérapie...
- Navrée docteur, mais je ne vous ferai pas moi aussi l'honneur de détraquer mon cerveau, il l'est déjà assez comme ça. Et ce n'est pas chez vous que je suis, mais chez le docteur Oldstream. C'est lui qui m'a laissée entrer pour que je vous attende à l'intérieur.
- M'attendre? Pourquoi donc si ce n'est pas pour votre thérapie?
- Vous n'êtes pas assez idiot que pour ne pas le deviner. Je veux savoir ce qui s'est passé avec Peeta et où il en est maintenant. Dans quel état je vais le retrouver à la fin du mois. Tout ce que vous lui avez fait. Pourquoi vous l'avez laissé s'engager dans votre thérapie de ... sans nous avoir prévenus des risques qu'il courait.
- Ecoutez, miss Everdeen, je suis justement en pleine séance avec monsieur Mellark, là. Je venais seulement chercher quelque chose que j'avais laissé ici et dont j'ai absolument besoin. Je dois retourner au Village des Vainqueurs au plus vite. Je suis déjà en retard."

Je commence à perdre patience.

"Ne vous foutez pas de moi! Vous voulez dire que vous avez planté votre patient pendant deux heures en pleine séance pour aller chercher un 'truc' chez vous? Avec votre mallette?
- Mais... Enfin...
- Arrêtez un peu de vous inventer des excuses et répondez à mes questions!
- Ecoutez, même si j'avais le temps, je ne pourrais pas vous répondre. Ce que vous me demandez relève strictement du secret professionnel.
- Mais on a le droit de savoir!
- Quel droit? Quel on? Je suis désolé de vous le dire, miss Everdeen, mais vous n'êtes pas sa tutrice légale, ni un membre de sa famille, d'autant que je ne suis pas certain de l'état psychologique dans lequel vous vous trouvez actuellement. Et admettons que je vous le dise, que pourrez-vous donc faire pour l'aider? Absolument rien, du moins pas tant qu'il n'aura pas fini sa thérapie. J'ai mis au courant monsieur Abernathy, son tuteur légal, de ce qu'il était en droit de savoir pour préparer l'entourage de monsieur Mellark. Pour le reste, ça sera à monsieur Mellark lui-même d'en parler s'il le souhaite. Et pour ce qui est de ne pas vous avoir prévenus avant le début de la thérapie, c'était le souhait de mon patient.
- Et je suis certaine que vous l'avez soutenu dans ce sens, pour éviter qu'Haymitch ou moi vous fasse perdre l'un de vos clients les plus assidus! C'est honteux à ce point, ce que vous lui avez fait subir?" La tête du médecin se décompose à vue d'oeil. Puis l'indignation prend le dessus. "Je ne suis pas un charlatan! Si réellement j'avais voulu 'éviter de perdre un client assidu', comme vous dites, je n'aurais pas mis en garde monsieur Mellark maintes et maintes fois des dangers qu'impliquait une telle intervention! Quant à approuver ou non les décisions de mes patients, sachez que ce n'est pas mon problème. Je me contente de respecter leurs choix sans jamais émettre d'avis personnel."

Il fait une pause pour reprendre son souffle.
"Ecoutez, je suis sincèrement désolé qu'un accident se soit produit durant la thérapie de monsieur Mellark. C'est très regrettable et je ne doute pas de votre profonde inquiétude. Je sais comme tout le monde à Panem que vous vous sentez particulièrement concernée par lui, mais sachez que je fais tout mon possible pour aider monsieur Mellark à se sortir de cette crise."

Incapable de retenir mon geste, j'empoigne la chemise blanche du docteur et le tire violemment vers moi. Son nez s'écrase contre le mien. Malgré sa taille et sa carrure plus imposantes que moi, il n'ose pas tenter de se libérer. Il semble tétanisé. La rage qui bout en moi depuis trop longtemps éclate.

Je lui crache à la figure: "Cette crise, c'est VOUS qui l'y avez plongé! Vous pensez vraiment qu'il avait besoin de ça? Il a eu bien plus que sa dose durant ces cinq dernières années! S'il est venu vous trouver, c'était pour aller mieux, pas pour se retrouver six pieds sous terre, merde!"

Je le repousse avec force et il manque de trébucher sur le chien qui grogne de mécontentement.
"J'ai vécu un enfer, mais Peeta a vécu une apocalypse! Il s'est sacrifié d'innombrables fois pour quelqu'un qui n'en valait même pas la peine, il s'est fait torturer pendant des mois jusqu'à en perdre la raison, il perdu sa famille entière, et malgré tout, il est revenu ici pour m'aider et m'a fait revivre, il se bat chaque jour pour se vaincre lui-même, il a toujours gardé son coeur pur et sa tête froide, et avec votre pseudo-science à la con, vous foutez tout ça en péril! Vous trouvez ça 'regrettable'? Moi je vous trouve abject! Et je suis désolée d'avoir à le dire, je sais mieux que personne que je ne mérite pas de vivre aux côtés de quelqu'un d'aussi extraordinaire, mais Haymitch et moi sommes la seule chose que l'on peut encore appeler sa 'famille'. Dites moi, docteur, n'est-ce pas normal de vouloir protéger ceux qui nous sont le plus cher? N'est-ce pas humain de s'inquiéter pour eux?
- Si, bien sûr...
- Alors dites moi tout, s'il vous plaît. C'est ça, ou alors je vous transperce le coeur d'une flèche comme cette bonne vieille présidente Coin.
- Bon, je vais vous dire tout ce que je peux."

Le docteur semble enfin prêt à obtempérer, mais je n'ai pas l'impression qu'il ait pris mes menaces au sérieux. Pourtant je n'ai jamais rien dit d'aussi sincère. J'en suis réellement capable, si c'est pour Peeta. Cependant je me force à mettre de côté ce détail pour me concentrer sur l'essentiel. Je vais enfin avoir des vraies nouvelles de Peeta. Monsieur Aurélien se laisse tomber dans le sofa et je fais de même. Mon regard reste fixé sur les yeux verts du médecin, attendant l'estomac lourd d'angoisse les révélations de ce dernier. Au moment où il ouvre la bouche pour parler, mon coeur se met à battre furieusement dans ma cage thoracique. Tous mes muscles sont tendus, je n'ose même plus battre des paupières.

"Durant les dernières séances de thérapie de mon patient monsieur Mellark qui ont eu lieu au Capitole, je l'ai mis au courant à sa demande express d'une thérapie par hypnose qui se trouvait encore au stade expérimental mais qui pourrait théoriquement, au cas où ses crises de démence demeureraient trop violentes malgré le traitement, le sortir définitivement de son état instable. Je l'ai bien averti des risques en lui déconseillant cette thérapie tant que l'efficacité du traitement qu'il avait suivi auparavant n'aurait pas été réprouvée et il a accepté.
- Je pensais que vous ne donniez pas de conseils.
- Je n'ai rien dit de tel. Ceci était un conseil purement professionnel, visant à éviter de mettre en danger la santé de monsieur Mellark sans que cela soit vraiment nécessaire. Bref. Quelques mois après son arrivée, alors que tout portait à penser que mon patient s'en tirait à merveille et qu'il n'aurait plus besoin de mes services, ce dernier me téléphona en pleine nuit pour me supplier de le laisser commencer le plus vite possible mon traitement sous hypnose. Je lui ai remis en mémoire les dangers de ladite thérapie, mais cela n'a ébranlé en rien sa décision et je me résolus à quitter le Capitole le lendemain matin. Lorsque je suis arrivé au 12, monsieur Mellark était en profond état de choc. Son mentor, monsieur Abernathy me mit au courant de la situation et je ne pus dès lors refuser la requête de monsieur Mellark. En passant outre son compréhensible état de choc et en observant l'évolution qui avait eu lieu depuis notre dernière rencontre, j'avais de sérieuses raisons de croire qu'il courait moins de risques que prévu. Pour des motifs qui ne tiennent qu'à lui seul mais que personne n'ignore, il a refusé de dévoiler à quiconque l'entièreté de l'implication de sa thérapie.
- Que voulez-vous dire?
- Quoi donc?
- Des motifs que personne n'ignore...
- Voyons, c'est autant - je devrais même dire plus - pour vous que pour lui qu'il a choisi de suivre cette thérapie. C'est dans l'unique but de vivre à vos côtés sans risquer de vous blesser qu'il a fait ce choix pour le moins dangereux. Il n'aurait jamais pris le risque que vous refusiez, ce que vous auriez certainement fait en toute connaissance de cause. N'y voyez aucun reproche, c'aurait été un comportement très normal."

Je rougis jusqu'à la racine des cheveux. Une fois de plus, c'est 'pour moi'. Peeta mériterait un coup de poing dans la figure! Pour moi, toujours pour moi... N'importe quoi! Je change de sujet avant de commencer à traiter Peeta de tous les noms à voix haute.

"Et que s'est-il passé pendant ce fameux jour où tout a déraillé?
- C'est assez complexe. Disons pour faire simple qu'afin de modifier efficacement et définitivement tous les souvenirs tordus qu'on lui a implanté dans le cerveau durant sa captivité, il faut tout d'abord les supprimer avant de réimplanter les bons souvenirs à la place. Cependant, certains souvenirs concernant des sujets très sensibles se sont montrés extrêmement coriaces et refusaient de s'effacer. Ils ont provoqué chez lui une réaction d'une agressivité peu commune.
- Quels sujets?
- Je ne peux pas vous le dire.
- Dites m'en seulement un.
- ... Précisément le moment où il vous voit assassiner ses parents. C'est... Le plus coriace.
- C'est ça qui a tout déclenché?" Son silence me suffit. "Qu'avez-vous fait, alors?
- Je l'ai maintenu sous hypnose profonde et... Le reste, je ne pourrais pas vous l'expliquer. Vous ne comprendriez rien, cela inclut des notions en neuropsychologie bien trop poussées. Mais je vous promets que je ne l'ai pas torturé, je vous répète que ce n'est pas mon but.
- Est-ce qu'il va bien? Vous avez dit à Haymitch que vous deviez continuer la thérapie jusqu'au bout. Est-ce qu'il réagit mieux? Est-ce que vous avez réussi à remodifier certains souvenirs? Ou est-ce qu'il va revenir dans le même état qu'il est revenu dans le 13 à sa libération?
- Calmez-vous, je vous en prie! Vous allez finir par avoir une attaque et vous me rendez nerveux. Croyez le ou non, mais la situation de monsieur Mellark me met aussi mal à l'aise que vous. Je ne peux vous assurer avec certitude de la stabilité de l'état actuel de mon patient, compte tenu du fait qu'il est sous hypnose 24h/24 pour éviter qu'il blesse lui-même ou autrui en mon absence. J'attends d'avoir essayé de remodeler tous ses souvenirs pervertis avant de lever l'hypnose. J'aurai normalement fini dans deux semaines. C'est à ce moment-là que se vérifiera l'échec ou la réussite du traitement. En attendant, je peux vous dire qu'il respire, qu'il bouge, qu'il parle et se nourrit, ce qui n'est pas trop mal.

En ce qui concerne votre deuxième question, miss Everdeen, je ne peux vous répondre une fois de plus que par un point d'interrogation. Plusieurs souvenirs ont bien été restaurés avec succès, j'en suis convaincu; cependant, en ce qui concerne les 'mauvais' souvenirs les plus importants et les plus marquants, il est impossible de le savoir pour le moment. J'ai fait de mon mieux pour les effacer, et ceux dont il reste des traces, j'ai tout de même réussi à implanter les 'bons' souvenirs juste à côté des 'mauvais'. Avec un peu de chance, les deux se mélangeront dans son esprit pour en recréer un troisième moins 'mauvais' que le 'mauvais d'origine'. Mais cela reste pour le moment purement hypothétique. Vous savez, cette manipulation est totalement inédite dans toute l'histoire de la neuroscience et de l'hypnose... Quant à son état final, j'ai déjà exprimé plus tôt dans cette conversation mon incertitude sur ce point. J'espère toutefois que mon patient vous reviendra en meilleure santé qu'à ce moment-là. Je n'étais bien évidemment pas sur les lieux pour assister à son retour, mais le dossier médical de monsieur Mellark que m'ont confié les médecins du treizième district était assez clair quant à l'état dangereux dans lequel il se trouvait durant les premiers mois suivant sa libération."

Je me remémore péniblement mes sanglantes retrouvailles avec Peeta. Automatiquement, je porte une main à ma gorge, là où s'étendaient les bleus formés par ses doigts après qu'il ait tenté de me tuer.

"Dites moi qu'il ne reviendra pas dans cet état.
- Je ne sais pas, je ne peux rien affirmer, mais je doute fort qu'il réagisse aussi violemment, je vous rassure. Après tout, une partie de sa mémoire a assurément été restaurée avec succès. Les souvenirs plus délicats seront soit restaurés entièrement, soit partiellement, soit, au pire, ils referont surface dans sa mémoire. Mais il a déjà appris à combattre ses souvenirs mutilés et ses cauchemars. J'ai confiance en ses capacités et je doute qu'il ait oublié comment faire. En revanche, dans le dernier cas, il risquerait quand même de refaire plus fréquemment des crises et des cauchemars, en tout cas dans un premier temps. Tiens, Theremius, vous êtes revenu! Je vois que vous avez fait les courses à ma place. Il ne fallait pas vous donner cette peine, voyons."

Le petit docteur nous dévisage d'un air inquiet depuis le pas de la porte. Il semble rassuré de voir que je n'ai pas agressé physiquement son confrère, et il pénètre dans la pièce, traînant derrière lui un grand sac de courses rempli à ras-bord. Aussitôt, le chien saute hors de son panier et aboie joyeusement en tournant autour de son maître qui se met aussitôt à lui parler: "Oui, Fluffy, je suis rentré. Et c'est qui qui va avoir un bon nonnos, hein? C'est qui? Mais c'est pour ce soir, le bon nonnos. Aller,retourne dans ton panier. Bon chien, bon toutou!" L'affection débordante du vieux docteur pour une bête aussi laide et encombrante me révulse. Je ne comprendrai jamais ces gens qui parlent sans cesse à leurs bestioles comme à des bébés. Et quel nom idiot, Fluffy! Mais qui suis-je pour juger? J'ai un chat qui s'appelle Buttercup... Le docteur Aurélien reprend la parole.

"Bon, navré miss Everdeen, mais je n'ai que trop tardé. Il faut absolument que je retourne chez monsieur Mellark au plus vite."

Comme je n'ai plus de questions à poser sur Peeta, je hoche la tête en signe d'approbation, bien que je doute qu'il en ait besoin. Il s'enfuit à l'étage, me laissant seule avec Oldstream et son Fluffy. Je m'apprête à repartir moi aussi, quand le psy réapparaît dans l'embrasure de la porte.

"Docteur Aurélien, attendez! J'ai une dernière question à vous poser.
- C'est la dernière sans faute, après, je ne vous écoute plus. Et faites la courte et détendue, s'il vous plaît.
- Je voulais simplement vous demander pourquoi vous avez finalement accepté de répondre à mes questions.
- Oh, ça... Pour avoir la paix. Sur ce, bonne journée à vous. Theremius, à ce soir."

Et il s'en va retrouver Peeta sans demander son reste. Mon coeur semble avoir des ailes, mais ma tête est aussi lourde qu'une tonne de plomb. Une migraine d'enfer s'annonce et j'ai besoin d'air, alors je ramasse mon arc qui gît sur le sol - je pense l'avoir lâché au moment où j'ai empoigné Aurélien - et mes vêtements presque secs, et prends congé du docteur Oldstream en m'excusant pour le dérangement. Il fait toujours aussi détestable dehors, mais la bruine glaciale me rafraîchit les idées. J'hésite à traîner dans les bois pour calmer ma migraine.

Jusqu'au moment où j'aperçois la silhouette de mon mentor qui rentre au Village, les bras chargés de trois énormes caisses pleines d'alcools divers. J'ai oublié que c'était aujourd'hui les livraisons du Capitole. Je le rattrape sans peine et lui confie d'une traite les révélations du docteur Aurélien.

"Bonjour d'abord! Et ensuite, quand ce bon docteur t'a-t-il fait toutes ces splendides confidences? Quand il avait un verre dans le nez, sans doutes?"

Son ton lourd de sarcasme me hérisse le poil.

"Je n'ai pas eu besoin de le faire boire et rassure-toi, il était parfaitement sobre!
- Ah oui, vraiment? Alors comment tu l'as convaincu, dis moi? Tu lui as planté une flèche dans le popotin, à lui aussi?
- Je l'ai menacé de le faire."

Il me regarde, incrédule, puis part dans un grand éclat de rire.

"T'es vraiment incroyable! Tu changeras jamais! Ah, bon dieu, ça fait du bien, de rire. Tu devrais essayer de temps en temps.
- Et je suis certaine que Peeta adorerait rire aussi, mais il n'a plus beaucoup l'occasion, ces derniers temps..."

Ma remarque jette un froid sur sa bonne humeur. Il fronce les sourcils.

"Bon, c'est tout ce que le psy machin t'a confié?
- Oui.
- Je vois pas pourquoi il m'a pas dit tout ça plus tôt, cet imbécile, au lieu de nous faire stresser avec ses diagnostics apocalyptiques! Enfin, c'est déjà une bonne nouvelle.
- Ca ne t'inquiète pas, les résultats de sa thérapie?
- Si, bien sûr, mais ça m'étonnerait qu'il revienne aussi dangereux qu'avant. Le psy a dit qu'il avait réussi déjà en partie, on verra pour le reste.
- Il était quand même méfiant.
- Après ce qui s'est passé le mois dernier? Tu m'étonnes! Il a plutôt intérêt."

Le reste du trajet se fait dans le silence. Quand on arrive devant chez lui, je l'aide à rentrer sa cargaison d'alcool. Je me retourne pour m'en aller, mais mes pieds refusent de m'obéir. Ils restent cloués au sol. Haymitch me lance un regard perplexe.

"Vas-y, pose la, ta question!
- Peeta va s'en sortir, hein?
- Mais oui, bien sûr! Et maintenant, fous le camp. Laisse le vieux boire en paix."

Je lui adresse un sourire de reconnaissance et m'enfuis. Je suis sûre que cet imbécile prédit déjà la date imminente de mon internement à l'asile le plus proche pour lui avoir servi un tel sourire...