"Et si on jouait?
- A quoi?
- Je n'en sais rien... Qu'est-ce que tu veux faire?
- Je ne sais pas."
C'est comme ça depuis le matin. On tourne en rond sans savoir quoi faire. Ca ne change pas mes habitudes, et puis comme ça, au moins, j'ai de la compagnie pour tourner en rond... Quand je me suis réveillée vers dix heures, la première chose que j'ai vue était une tignasse blonde qui me regardait en souriant de toutes ses dents. J'ai hurlé de peur, Peeta aussi. Ensuite il a éclaté de rire. Il m'a apporté le petit-déjeuner au lit et m'a fait la conversation. Quand il n'a plus rien eu à dire, fait étonnant pour Peeta Mellark, il s'est tu. Et depuis, on tourne en rond dans le salon.
"Et si on allait se promener?
- Peeta, ta dernière promenade s'est finie de façon assez dramatique...
- Bah, je ne risque plus rien, maintenant.
- C'est hors de question! Je ne veux pas prendre ce risque.
- Aller, j'ai besoin d'air frais. Je suis resté enfermé pendant deux mois! Tu peux au moins me faire cette faveur.
- Et risquer de... de... Pas question!
- Tête de mule. Tu n'es même pas drôle.
- Et toi tu es un vrai gamin! C'est pour ton bien, je te signale.
- On ne peut même pas aller dans la forêt de l'autre côté?
- Je ne la connais pas, je n'y vais jamais."
Il se lève de sa chaise, enthousiaste.
"Raison de plus! Aller viens. Viens ou je te porte jusque là-bas.
- Essaie pour voir!
- Je gagne quoi?
- Rien du tout, tu n'y arriveras pas.
- Ce que je veux, alors. Pari tenu!"
Je bondis en avant et tente de m'enfuir par les escaliers, mais il est plus rapide et m'attrape le poignet. Il m'attire à lui, passe un bras sous mes jambes et me soulève.
"Peeta repose moi! Immédiatement!
- Pas question."
Il pousse la porte d'entrée et sort. Je vois Haymitch observer la scène depuis son jardin. Affolée, je me débats comme une diablesse et ne parviens à rien. Je me ratatine le plus possible dans les bras de Peeta, gênée au plus haut point. Les gens nous regardent passer. Pourquoi est-ce qu'ils ont tous ce sourire stupide sur les lèvres?!
"Mellark, je te hais.
- Everdeen, je t'adore."
Mon coeur jaillit hors de ma poitrine. Je ne veux pas admettre que ses mots me font plaisir. J'enfouis mon visage dans le torse de Peeta et reste cachée jusqu'à ce qu'il me repose sur la terre ferme.
"C'est bon, tu peux me lâcher.
- Ah oui, pardon...
- Bon! Il semblerait que j'ai gagné. Alors j'ai droit à ce que je veux. C'était le deal, non?
- C'est le deal entre toi et toi-même. Ne m'inclus pas dedans."
Il fait la moue. Je me retourne vers la forêt.
"Bon, et maintenant qu'on y est, où est-ce qu'on va, chef?
- Par là!"
Il pointe du doigt un petit sentier planqué entre les chênes touffus. Nous avançons donc sur le petit sentier, moi suivant Peeta. Je suis un peu sceptique. La forêt ne l'a jamais réussi... Enfin bref! Je prends mes repères pour pouvoir m'orienter au cas où il nous perdrait et observe bien la position du soleil. J'ai l'impression que la végétation devient de plus en plus dense à mesure qu'on avance. On dirait presque une jungle, tellement il y a de verdure partout. C'est complètement différent de ma forêt, de l'autre côté du district, où les arbres sont beaucoup plus espacés. Chasser ici serait un enfer...
"Peeta, tu es sûr que c'est une bonne idée? Tu vas finir par nous perdre...
- Mais non, ne t'en fais pas.
- Tu m'as l'air bien sûr de toi.
- Bah! Il n'y a qu'à suivre le chemin."
Nous avançons toujours plus profondément dans le bois. Peeta bavarde joyeusement à propos de tout et de rien. Je garde le silence, je reste plongée dans mes pensées. De toutes façons, je sais qu'il ne parle que pour combler le silence. Le silence entre nous est gênant, tendu, lourd de sentiments suspendus, connus mais tus. Aucun ne nous ne semble résolu à les nommer, ni même à en parler.
"Tiens, on a oublié de prendre à manger.
- Ne t'en fais pas pour ça. Par contre, il faut que je me décide. Qu'est-ce que je voudrais comme récompense pour le pari... Tu n'as pas une idée?"
Il me jette un regard malicieux.
"Un coup de pied dans le train, ça ne te botte pas?
- Ouh là! Quel jeu de mot!"
Il éclate de rire. Je ne peux pas m'empêcher de sourire bêtement. Son rire est lumineux, contagieux. Il résonne jusque dans mon coeur, il fait vibrer mon estomac, et je me sens obligée d'y répondre. Brusquement, il s'arrête et se retourne vers moi, l'air extrêmement sérieux.
"Maintenant, tu fermes les yeux et tu me laisses te guider.
- Hein?!
- Ferme les yeux! Et ne triche pas."
Inquiète, j'obéis. Je sens qu'il a préparé son coup bien à l'avance. En revanche, j'ignore totalement de quel coup il s'agit... Il me fait avancer d'encore quelques mètres, la main devant les yeux, avant de me faire asseoir sur quelque chose de mou. Au bruit, je pencherais pour un gros tas de feuilles mortes. Mes oreilles perçoivent un bruit d'eau qui coule à quelques mètres. Une odeur de gâteaux vient me chatouiller les narines. Qu'est-ce que c'est que ce bazar? Peeta n'a quand même pas... Il enlève sa main de mes yeux et ce que je découvre me scotche sur place.
"Peeta! Qu'est-ce que...
- Ca te plaît? J'ai tout préparé ce matin. Et un peu cette nuit, aussi."
Effectivement, c'est sur un tas de feuilles mortes que je suis assise. Il y en a un autre pour Peeta, de l'autre côté d'une planche en bois posée sur le sol. Elle est recouverte de gâteaux, de petits pains, de confiseries en tous genres. Pour la décoration, Peeta a disposé des fleurs multicolores un peu partout sur la table. Le décor est tout aussi époustouflant. Une jolie clairière tapie de mousse, de fougères et de petites fleurs roses, mauves et jaunes. De l'autre côté, un ruisseau chantonne en choeur avec les geais moqueurs.
Je regarde mon compagnon, ne sachant que dire. J'en ai les larmes aux yeux.
"Je voulais... Un coin rien qu'à nous. Pour nous.
- Mais... Pourquoi?"
Il hausse les épaules.
"Est-ce que j'ai besoin d'une raison pour vouloir être avec toi? C'était pour te remercier de tout ce que tu as fait pour moi. Malgré le fait que je sois... Complètement taré, tu m'as accepté et tu m'as poussé à vouloir guérir. Tu m'as pardonné alors que j'ai failli te tuer. Tu m'as attendu pendant trois mois alors que rien ne t'y obligeait.
- Attends, Peeta. Tu n'échanges pas les rôles, là? C'est plutôt moi qui devrait dire ça. Et bien sûr que j'étais obligée de t'attendre! Peeta, enfin, tu es tout pour moi! C'est moi qui dois te remercier, t'implorer à genoux de m'excuser pour tout le mal que j'ai causé...
- Non! Surtout pas. Reste debout. Enfin, assise, plutôt. Je ne veux plus parler du passé, je veux aller de l'avant. Avec toi."
Prise d'une passion subite, je saute par-dessus la table et atterris sur lui. Des feuilles volent un peu partout. C'est là que je me rends compte de ce que je viens de faire. Je me redresse, gênée par mon élan d'affection, et m'excuse. Peeta sourit et se frotte la tête. Il se redresse à son tour et m'enlace à la taille pour m'empêcher de me remettre debout.
"Maintenant que je t'ai, je te garde."
Il me serre précieusement contre lui. J'agrippe son t-shirt et me planque dedans. Il dépose un léger baiser dans mon cou, ce qui déclenche un frisson dans ma nuque et se répand jusque dans le bas de mon dos. Il m'étreint un peu plus étroitement encore. Il va encore me faire perdre la raison. Mais aujourd'hui, je suis trop consciente de mon corps défiguré, je n'arrive pas à l'oublier, alors je panique et repousse les caresses de Peeta. Je me lève précipitamment et retourne à ma place, en sûreté.
Peeta n'ose pas lever les yeux, je n'ose pas lui jeter un regard. J'ai réussi à nous mettre dans une situation très embarrassante... Un silence de mort s'abat entre nous. Je fais un immense effort pour tenter de nous en sortir.
"Et si on mangeait?"
Peeta relève les yeux, songeur, et acquiesce. Il prend son assiette et se sert de choux à la crème. Je l'imite.
"Tiens, j'ai aussi apporté un thermo de thé et du jus. Je ne sais pas ce que tu préfères.
- Du thé, c'est bien."
Je fourre un gros morceau de gâteau au chocolat dans ma bouche et manque de m'étouffer avec.
"Ch'est délichieux!
- Euh... Merci! Tiens, ton thé. Ca t'aidera à avaler.
- Merchi."
Il pouffe de rire et se détend. Je me sens plus légère. Moi, Katniss Everdeen, j'ai réussi à faire rire Peeta Mellark! Exprès! Je ne suis pas peu fière de mon exploit. Moi qui n'ai aucun sens de l'humour... Il arrête de rire brusquement et me regarde, les yeux remplis d'étoiles. Ca me fait un peu peur.
"J'ai trouvé!
- Quoi?
- Ce que je veux. Je voudrais que tu chantes pour moi. Juste une fois."
Sa requête me prend au dépourvu. Chanter... Chanter me rappelle ma dépression, le Capitole, et tout ce qui va avec. Je ne sais pas si j'en serais capable. "Je ne veux pas te forcer, mais c'est juste que j'adore ta voix. Elle est juste... Enfin, si tu ne veux pas, je comprendrais." Je vois déjà à sa mine de chien battu que je ne peux pas refuser.
Je ferme les yeux et inspire profondément. Ma voix reste bloquée au fond de ma gorge. Je ne dois pas paniquer. C'est pour Peeta que je chante. Je reprends ma respiration. Les premières notes sortent d'elles-mêmes, bientôt reproduites par les geais moqueurs. J'ouvre les yeux et laisse libre cours à ma voix. Cette chanson... Encore une que mon père m'a apprise. Elle parle d'un oiseau qui s'évade de sa cage, en échange de ses ailes. Plutarch l'aurait adorée, si je m'en étais souvenue au moment de la guerre. J'ignore pourquoi elle ne me revient que maintenant. Lorsque je me tais et que mon regard se pose sur Peeta, je suis choquée. Son visage est inondé de larmes et lui-même semble submergé par les émotions. Il me fixe sans me voir. Je ne l'ai quand même pas fait replonger..?
"Peeta!"
Je me rue vers lui et le secoue comme un prunier.
"Peeta, qu'est-ce qu'il y a? Dis-moi quelque chose..."
C'est alors qu'il reprend ses esprits. Il secoue la tête, renifle bruyamment et essuie ses larmes. Il a les yeux rougis et les joues flamboyantes, et son air de petit garçon est revenu se peindre sur ses traits.
"K... K-K-Katniss! Katniss...
- Qu'est-ce qu'il y a? Tout va bien?!
- Ce... C'était splendide! J'avais l'impression de revenir dix ans dans le passé."
Je me laisse tomber, les genoux tremblants.
"Espèce de... Tu m'as fait peur!
- Héhéhé! Désolé. C'était l'émotion."
Je lui tourne le dos, de mauvaise humeur. Il m'attrape par le col en riant pour me retourner, mais je ne compte pas me laisser faire. J'attrape son bras et essaie de l'envoyer au tapis, mais c'était sans compter son poids... Au lieu de passer par-dessus moi, il heurte mon dos et nous nous écrasons au sol comme deux masses. J'ai l'impression de m'être broyée une côte dans la bagarre.
"Peeta, tu m'écrases... Je n'arrive pas à respirer...
- La faute à qui?"
Je gesticule pour essayer de m'extraire de sous Peeta, sans succès. Lui ne bouge pas d'un poil.
"Dis moi que tu m'aimes.
- Quoi?
- Dis moi que tu m'aimes, je ne bougerai pas tant que tu ne me l'auras pas dit."
Mon coeur explose.
"Ce n'est pas le moment de rire, Peeta, tu me fais mal!
- Je ne ris pas.
- Arrête avec ton chantage, tu crois vraiment que je peux te le dire comme ça?"
Je sais qu'il ne plaisante pas. Malgré tout, j'ai beau avoir pensé ces trois petits mots de tout mon coeur depuis que Peeta est revenu, ils restent bloqués dans ma gorge. Je ne saurais pas le dire maintenant, je ne veux pas le lui dire maintenant, ces mots seraient vides de sens.
"Je ne peux pas!"
Le poids qui pesait sur moi disparaît. Peeta me tourne le dos, la tête baissée. Ses oreilles sont écarlates. Je me relève lentement.
"Je suis désolée.
- Ce n'est rien, je comprends."
Je tente d'apercevoir son visage, mais il s'éloigne rapidement de moi. Oh non... J'ai dit tout ce qu'il ne fallait pas. Maintenant il va croire que c'est parce que je ne l'aime pas que je ne voulais pas le lui dire! Katniss, crétine! Je suis vraiment une crétine quand il s'agit d'ouvrir mon bec. Comment clarifier la situation, maintenant?
"Espèce d'andouille! Tu n'as rien compris du tout!"
Je lui lance ma botte dans le dos.
Non, ce n'est pas vraiment comme ça que ça va marcher... Mon subconscient a visiblement décidé que je devais me faire jeter par Peeta. Quand il se retourne vers moi, je le regarde, pétrifiée. J'ouvre la bouche pour m'excuser, mais son regard m'en empêche. Il est glacial. Pourtant, ses lèvres sont étirées en un sourire. "Tu dois avoir raison. Je suis une andouille. Je n'ai pas su reconnaître qu'une cause était perdue quand j'en ai vu une. Je ne t'ennuierai plus, désormais." Une cause perdue... C'est de moi... de nous qu'il parlait? Comment est-ce que ça a pu si mal tourner? Le lendemain de sa sortie de thérapie, en plus. Je me sens de plus en plus désespérée. Je voudrais tellement lui faire comprendre mais aucun mot ne parvient à franchir mes lèvres. Peeta s'est remis en marche vers le district. Entre nous s'est construit un mur de silence qui me semble indestructible. J'ai beau essayer de grimper, ses parois sont trop lisses, j'ai beau le marteler de mes poings, aucune de ses briques ne cède. Dès qu'il arrive chez lui, Peeta ouvre la porte d'entrée et la claque sans se retourner.
Je rentre chez moi, l'échine courbée, toute déconfite. Je vais me coucher avec un goût d'amertûme dans la bouche. Je dors mal, en fait je ne ferme presque pas l'oeil de la nuit. A la lumière en face de chez moi, je vois que Peeta ne dort pas mieux que moi. J'ai honte, parce que c'est de ma faute. Si je n'avais pas lâché toutes ces inepties, nous serions en train de dormir côte à côte... Le lendemain matin, Buttercup m'attend dans la cuisine devant sa gamelle. Je lui sers son dîner et m'accroupis à côté de lui.
"Buttercup, qu'est-ce que je suis censée faire? Je ne sais vraiment pas quoi lui dire. Si seulement... Si seulement j'arrivais à m'exprimer comme il fallait, à lui avouer mes sentiments. Mais c'est de sa faute, aussi, pourquoi est-ce qu'il tient tant à ce que je les lui dise? Il faut vraiment qu'il soit un parfait idiot pour ne pas l'avoir compris! Et Peeta est loin d'être idiot, n'est-ce pas, Buttercup? Maintenant, qu'est-ce que je vais faire pour m'excuser? Du pain, tu crois? Non, je l'ai déjà fait."
Le chat miaule d'une voix morne et une idée jaillit dans mon cerveau. "Merci, Buttercup! Tu es le meilleur!" Je déboule dans ma chambre et attrape le grand livre des victimes de la guerre que je complète avec l'aide d'Haymitch et me précipite chez Peeta. Quand je me trouve devant sa porte, mon coeur s'emballe et j'ai un léger moment d'hésitation. Avant de faire demi-tour, je me force à frapper à la porte et à entrer. "Peeta?" Ma voix tremble, tout comme mes mains. J'ai peur de me faire jeter dehors, comme avant.
Un bruit à l'étage me fait sursauter, puis des pas lourds descendent les escaliers. Arrive un Peeta torse nu, vêtu d'une simple serviette autour de la taille. Ses cheveux sont mouillés, une odeur de savon flotte dans l'air. Surprise, je pousse un petit cri et me retourne vivement. Le sang bat bruyamment à mes tempes et j'ai du mal à déglutir. Mon coeur fait des bonds dans ma poitrine.
"Qu'est-ce que tu veux?"
Sa voix reflète plus l'étonnement que la froideur ou la colère et je me sens soulagée.
"Je... Je voulais q-que... Tu dessines!
- D'accord, mais dessiner quoi?"
Sans me retourner, je lui tends le livre et il le prend. J'entends qu'il tourne les pages.
"Tu veux que je m'y mette maintenant?
- Oh! Euh... Comme tu veux. Je ne suis pas pressée."
Il s'éloigne de moi, puis tire une chaise et s'assied.
"Tu ne viens pas t'asseoir?"
Je vais m'asseoir, tête baissée pour éviter de poser les yeux sur son torse. Je m'assieds en face de lui, en silence. Il s'est déjà mis au travail. Il avance à une rapidité incroyable. Ses doigts agiles manient le crayon et la gomme avec précision et rapidité. Les poils blonds de ses avant-bras sont hérissés par la chair de poule. Une cicatrice rouge transparaît le long de son bras gauche et jusque dans son cou. Maintenant que je regarde plus attentivement, j'en vois une autre en forme de tache sur l'épaule gauche et encore une autre près de son téton. Il en a encore d'autres un peu partout. Pourtant, elles n'enlèvent rien à son charme, que du contraire. Je me rends compte que je suis en train de faire du voyeurisme et je baisse les yeux, rouge comme une pivoine.
"Tu... tu n'as pas froid comme ça?
- Non, ça va.
- Ah bon. Mais tu as la chair de poule. Tu es sûr que tu ne vas pas t'enrhumer?
- C'est bon, Katniss, tu n'es pas ma m...
- Excuse-moi! Je suis vraiment désolée, je retire tout ce que j'ai dit hier! Enfin non, pas tout... Enfin... Tu as mal compris ce que j'ai voulu dire, mais c'est de ma faute, je me suis mal exprimée. Ce que tu m'as demandé de dire hier, ce n'est pas que je ne peux pas le dire, ou que je ne veux pas. Je le pense depuis très longtemps, et je le pense du fond du coeur, mais je... Tu sais bien que je suis vraiment nulle avec les mots, et que j'ai du mal à m'exprimer correctement surtout sur des sujets aussi... sensibles. Mais ça... ce que tu m'as demandé, je ne veux pas te le dire à la légère. Il faut juste me laisser du temps. Je suis vraiment lente, tu sais bien!"
Je m'efforce de rire moi-même à ma misérable blague et ça sonne faux.
Peeta me regarde. Il sourit, d'un vrai sourire heureux. Il se lève, se penche vers moi et m'embrasse. Son baiser est léger, tendre et... renversant! Lorsque ses lèvres se détachent des miennes, mes mains cherchent son torse et le rencontrent. Je laisse aller ma tête sur son épaule et il me serre contre lui. Je sens les trémolos au fond de ma gorge remonter et je ravale mes larmes. Je me sens frustrée. Si seulement je pouvais lui dire... J'ouvre la bouche, mais aucun son n'en sort. Je me sens encore plus frustrée.
"Je m'excuse aussi d'avoir voulu te forcer à dire quelque chose contre ton gré. C'était ridicule comme comportement.
- Peeta, tu n'irais pas t'habiller? Tu claques des dents...
- Mais je suis bien, comme ça! Tu me donnes de ta chaleur, c'est agréable..."
Je le repousse et lui lance sa gomme à la figure, confuse. Il éclate de rire.
"C'est bon, c'est bon, j'y vais! En tout cas, tu es très mignonne en pyjama."
Je baisse les yeux. Ca, c'est vraiment gênant... Je suis en t-shirt et en culotte, pieds nus, les cheveux en bataille. J'ai complètement oublié de me changer avant de venir! Je pousse un cri d'effroi et m'enfuis jusqu'à chez moi, où je saute dans la douche et enfile quelque chose de décent avant de revenir chez Peeta. Il m'attend dans la cuisine. Il prépare une omelette en sifflotant. Pour lui signaler ma présence, je crie.
"Peeta Mellark, espèce de pervers!"
Nous passons à table en bavardant joyeusement. La bonne humeur est revenue, le malentendu oublié. L'après-midi, nous rendons visite à Haymitch qui nous accueille à bras ouverts. Pour être aussi joyeux, il doit déjà être plein.
"Eh bin ça fait plaisir de vi... vous voir toujours collés l'un à l'autre! Kesse vous zétiez mignons hier... On dirait... tu sais, les jeunes qui s'marient, comme ils zont l'air niais au début! Bin, zétiez tout pareils! Mais dites, z'êtes quand même pas d'jà mariés, hein? M'auriez invité, quand même!
- Sûrement pas...
- Quelle mauvaise langue! Hé, gamin, elle t'a jamais mordu au lit?"
Peeta et moi hurlons au même moment à Haymitch de la fermer.
"Za va, les mômes, z'était de l'humour! Za me regarde po! Héhé! Z'êtes tout rouges."
Je voudrais bien couper la langue à mon mentor une bonne fois pour toute. Malheureusement, Peeta m'en empêche.
"Alors, qu'esse vous attendez d'un pauvre ivrogne comme moi?
- On venait juste voir comment tu allais.
- Tiens, tant qu'on y est, tu pourrais compléter le livre? Il reste encore des blancs à certains endroits et si tu te souviens de quelqu'un... Et puis tu pourrais aider Peeta pour les dessins. Tu lui donneras les descriptions dont il a besoin pour ses croquis."
Haymitch retrouve son sérieux, tout-à-coup. Je sais que ce livre lui tient à coeur autant que moi. Et que Peeta, visiblement. Il se lève d'un air décidé, mais d'un pas mal assuré.
"Z'est bon, j'arrive."
Il disparaît dans la cuisine. On entend le robinet couler et Haymitch s'exclamer. Il revient trois minutes plus tard, trempé jusqu'aux os. Au moins, il est un peu plus frais. Peeta va chercher le livre et ils se mettent au travail. Je les regarde faire, je glisse de temps en temps un commentaire ou l'autre. Je m'occupe de copier au propre tout ce que j'ai pu récolter comme informations au sujet des tributs, des soldats, des amis, de la famille qu'on a perdu.
A la fin de l'après-midi, une cinquantaine de personnes a son nom, son histoire et son portrait immortalisés dans l'épais ouvrage. Il en reste encore une vingtaine dont on connait le nom, d'autres n'ont droit qu'à un vague croquis. Pour se récompenser de notre travail, Haymitch nous offre à boire sur sa terrasse et Peeta prépare vite fait un en-cas. Il fait frais, mais le ciel est dégagé. Le soleil ne va pas tarder à se coucher. Demain, il faudra que je finisse les préparations à la boulangerie de Peeta. Je ne sais pas encore comment faire pour détourner son attention, pour ne pas qu'il me suive ou qu'il décide d'aller y jeter un oeil. Je téléphonerai discrètement à Sae, elle saura s'en occuper. Je suis pressée de voir la tête que fera Peeta lorsqu'il découvrira sa nouvelle antre... Un sourire satisfait s'étire au coin de ma bouche.
"Arrête d'essayer de sourire, chérie, ça fait peur.
- Haymitch, laisse la.
- Et voilà le chevalier servant qui accourt!"
Peeta rougit et j'éclate de rire, ce qui fait plaisir à Haymitch. C'est alors que le ventre de ce dernier se met à grogner bruyamment. "C'est pas tout ça, mais j'ai la dalle!" Il se tourne vers Peeta.
"Tu veux pas préparer un truc? Sois pas vexée que je te demande pas, chérie, mais je sais que tu voudras m'empoisonner.
- Tu n'as à manger, ici?
- Chais pas trop. Si tu cherches bien...
- Pas la peine, je vais aller chez moi. Ca sera plus sûr. Tu viens, Katniss?"
Il me tend la main et je m'apprête à la saisir, mais Haymitch s'empare de mon bras avec force.
"Désolé, petit, j'ai des trucs à dire à la p'tite. J'espère que t'es pas jaloux.
- Pas question! Je ne sais pas ce que tu pourrais lui faire si je la laisse seule avec toi."
Il essaie de reprendre ma main, mais Haymitch est de nouveau plus rapide.
"C'est bon, Peeta, je te rejoins tantôt.
- Bye bye!"
Peeta sort à contrecoeur. Mon mentor se retourne vers moi, la mine grave.
"Ca va, le gamin?
- Oui, ça va. Tout va très bien. Qu'est-ce qu'Aurélien t'a dit avant-hier?"
Il pousse un soupir.
"Rien de trop grave. Il m'a dit que le problème était plus ou moins réglé. Mais peut-être que Peeta pourrait encore réagir face à certaines situations ou à des cauchemars.
- Quel genre de réactions?
- Je sais pas, il a pas été très précis. Pas de violentes ni de dangereuses, il m'a dit. Mais bon, entre ce qu'il dit et ce qui arrive, tu sais bien...
- Mouais.
- Veille sur lui, chérie. T'es la seule qui peut le faire, maintenant.
- Je sais."
Le silence s'installe. Les mots restent suspendus dans l'air, coincés entre nos deux regards gris et délavés. Ces mots n'ont pas besoin d'être dits. Le silence nous a toujours mieux réussi à tous les deux. Je pose une main sur le bras d'Haymitch.
"Merci."
Il tapote le haut de mon crâne et m'ébouriffe les cheveux.
"Je vois pas de quoi tu parles."
Il se lève et se dirige vers la sortie. Je le suis sans mot dire. Sur le pas de sa porte, je serre Haymitch dans mes bras et il m'imite. Je ne sais pas ce qui nous prend, cet au revoir a un goût d'adieu. En courant rejoindre Peeta, je sèche le coin de mes yeux. J'ai cru voir Haymitch faire de même.
Quand j'arrive dans la cuisine, Peeta est en train de mettre la viande au four.
"Il faudra que j'aille faire des courses demain. Je n'ai plus grand chose de mangeable.
- J'irai le faire! Il fallait justement que j'y aille pour chez moi, et je ferai les courses d'Haymitch en même temps.
- C'est parfait, on pourra y aller ensemble.
- Euh... Mais Sae m'a dit qu'elle voulait te parler...
- Ah bon?"
Je déteste mentir, je ne suis pas douée à ce jeu-là.
"Elle m'a téléphoné ce matin, mais j'ai oublié de te le dire."
Je m'enfuis dans la salle à manger pour mettre la table. Si Peeta croise mon regard, je sais que je suis fichue.
"Au fait, Haymitch a dit qu'il n'avait pas faim, finalement.
- Bon, tant pis pour lui, alors."
Je suis soulagée qu'il n'insiste pas pour Sae. Je finis de dresser la table puis file passer un coup de téléphone à Sae pour la mettre au courant de mon plan et de son rôle, et elle accepte de bon coeur de m'aider. Je ne m'éternise pas au téléphone pour ne pas que Peeta s'inquiète et je reviens en courant. Une fois nos estomacs pleins, Peeta part dans son atelier pour peindre un peu et je joue avec Buttercup au jeu du chat fou. J'invente une petite chanson pour lui, et je me mets à la fredonner. Je finis par m'endormir sur le fauteuil du salon, Buttercup roulé en boule sur mes genoux.
J'ouvre les yeux quelques heures plus tard dans le lit de Peeta. Ce dernier dort à côté de moi. Je souris dans la pénombre, me roule en boule et pose mon front contre son dos chaud. J'écoute les battements de son coeur, sa respiration. Un grand-duc hulule dehors. Je ferme les yeux, mais je ne parviens pas à m'endormir. Pour passer le temps, je m'entraîne à dire silencieusement les trois mots. D'abord sans son, puis je me mets à les murmurer tout bas, puis un peu plus fort. J'entends alors Peeta marmonner quelque chose d'indistinct, puis il se retourne vers moi. Je me recule brusquement, effrayée par la possibilité qu'il soit réveillé et qu'il m'ait entendu. Heureusement, il semble profondément endormi. Je me rapproche de lui et prend sa main dans la mienne. Je sens de nouveau la frustration m'envahir. Dans le fond, j'aurais aimé qu'il m'entende. J'aurais voulu qu'il sache... Je soupire et commence à m'assoupir.
Mon sommeil est toutefois de courte durée. Après vingt minutes à somnoler, une secousse et un cri me réveillent en sursaut. Peeta s'agite comme un fou et s'empêtre dans les couvertures.
"Peeta! Peeta, tout va bien, calme-toi."
Je serre son visage entre mes mains et le force à me regarder.
"C'est un cauchemar, tout va bien, Peeta."
Il cesse de gesticuler et se recroqueville contre moi, sa tête sur mes genoux. Je lui caresse les cheveux et chante une berceuse, celle de ma soeur. Il sanglote. Je ne peux pas m'empêcher de pleurer à mon tour. Au bout d'un moment, sa respiration devient moins saccadée. Il se relève lentement et j'arrête de chanter.
"Ca va?
- Ce n'est rien, un cauchemar.
- Tu veux en parler?
- Non. Parle moi d'autre chose. Je veux oublier."
J'acquiesce et cherche un sujet de conversation. Comme je ne trouve rien, je me remets à chanter. Au bout de dix minutes, Peeta se recouche, j'en fais de même.
"Je suis désolé.
- Désolé de quoi?
- Pour le cauchemar. Je ne voulais plus que tu me voies comme ça."
Je me relève précipitamment.
"Peeta! Tu n'as aucune raison de t'excuser. Qu'est-ce que tu crois? Moi aussi, j'en fais toujours, et Haymitch aussi, et Sae sûrement, et tout Panem! Les surpasser, c'est tout ce qui importe.
- Mais je voulais... Enfin... Je ne voulais plus que tu me voies faible comme ça.
- Je ne veux pas d'un Peeta sans défauts ni faiblesses, encore moins d'un Peeta qui me cache ses défauts et ses faiblesses. Tout ce dont j'ai besoin, c'est de Peeta Mellark, ni plus ni moins.
- Tu sais, tu parles bien quand tu veux."
Je pouffe de rire.
"Le problème, c'est que ça arrive une fois toutes les six lunes.
- C'est vrai."
Il rit à son tour.
"Katniss...
- Mmh?
- On peut jouer à 'réel ou pas réel'?
- Si tu veux."
Il s'installe sur le flanc pour me faire face et enlace nos doigts.
"Alors... Tu t'es endormie dans le fauteuil.
- Réel.
- On a mangé de la soupe et du rôti, ce soir.
- Réel.
- On a été voir Haymitch cet après-midi.
- Réel.
- Tu avais les yeux rouges en revenant de chez lui."
Zut, il l'a vu... Je bougonne un 'réel' embarrassé.
"La chanson de tantôt, c'était celle de ta soeur, réel ou pas réel?
- Réel.
- Buttercup dort dans le salon.
- Réel.
- Nous sommes en mars.
- Réel.
- Tu m'aimes. Réel ou pas réel?
- Réel."
Je n'ai même pas réfléchi à la question. C'est seulement une minute après que je réalise ce que je viens de dire. Peeta sourit de toutes ses dents et je me cache le visage entre les mains.
"Tu l'as dit! Tu l'as dit!
- Tais-toi, les voisins vont t'entendre...
- Je m'en moque, il n'y a qu'Haymitch dans le quartier!
- Tu l'as dit!"
Il dégage mon visage et dépose ses lèvres tendres sur mon front, puis sur mon nez, puis sur mes joues, puis sur mes lèvres. Il m'attire à lui avec force. Mon corps brûle à son contact. Pour ne pas perdre pied, je m'agrippe à ses boucles blondes. Ses lèvres, sa langue se font pressantes, presque violentes, et j'en oublie de respirer. Puis le baiser se mue en caresse et je me sens fondre. Ses grandes mains chaudes me parcourent de la tête aux pieds et je frissonne de plaisir. Quand ses doigts font le tour de la cicatrice à mon bras, mes blessures de guerre se rappellent brutalement à moi et je me replie sur moi-même. Peeta semble pris au dépourvu.
"Excuse-moi... Je ne peux pas...
- Désolé! J'ai perdu mon sang froid... C'est moi, je n'aurais pas dû."
Peeta prend ma main et me remonte à la surface des couvertures. "Ne t'inquiète pas.
- Je sais. Je ne m'inquiète pas."
Je pose ma tête contre son torse, il m'entoure de ses bras et je finis par m'endormir. Il nous reste du chemin à faire...
