"Peeta, debout! Aller!"
J'arrache la couverture à laquelle il se cramponne fermement.
"Mais on est dimanche...
- Il est déja dix heures, et puis on a des choses à faire, aujourd'hui.
- ... Comme quoi?
- Lève-toi et tu le sauras.
- Grmbl..."
J'attrape un de ses pieds et tire dessus de toutes mes forces. C'est à peine s'il remue.
"Tu m'obliges à employer les grands moyens."
J'attrape agilement Buttercup et le lance sans ménagement sur l'arrière du crâne de Peeta. Le chat, furieux, plante ses griffes dans le dos de Peeta, lui mord l'oreille et s'enfuit à toutes jambes.
"AOUTCH!
- Bien fait pour toi."
Il émerge enfin en grognant. Je lui arrache son coussin, attrape sa main et le force se mettre assis.
"Aller! Va t'habiller!"
Je le pousse vers la salle de bain et descends dans la cuisine. Je suis excitée comme une gamine à l'idée de la surprise qui l'attend. Peeta n'a pas l'air de réaliser quel jour on est. Je bois un grand verre d'eau et prépare des oeufs sur le plat, du bacon et des toasts grillés pour le petit déjeûner. C'est simple, mais c'est toujours bon. Quand Peeta descend, je suis déjà devant mon assiette et j'attends qu'il se mette table.
"Quelle vitesse! Je crois que tu as battu ton record. Qu'est-ce qu'il y a de si pressant, alors?
- Euh... Une livraison spéciale.
- Par le train? Mais c'est le vendredi, normalement.
- C'est pour ça que c'est spécial. J'ai demandé à ce qu'ils viennent aujourd'hui, comme je n'ai pas pu y aller vendredi. On devait remettre en ordre la maison d'Haymitch, et ça a pris beaucoup plus de temps que prévu, tu te souviens?"
Je baisse les yeux et me concentre sur ma tartine.
"Et donc ils ont accepté d'envoyer un train rien que pour toi?
- Et pour Haymitch, aussi. Ils ont dit que ça pouvait se faire comme il y avait justement un train qui devait apporter du matériel de construction au 13 aujourd'hui.
- Qu'est-ce que ça a à voir avec moi, au juste?
- Eh bien..."
Je réfléchis très vite à une bonne excuse.
"J'aurais besoin de quelqu'un pour m'aider à porter les caisses! Haymitch aura ses trucs à prendre, il ne pourra pas m'aider. Aller, s'il-te-plaît... C'est vraiment important pour moi, et ça ira plus vite si c'est toi qui le fais.
- Bon, d'accord. Pourquoi tu ne m'en as pas parlé avant?
- Ca m'était sorti de la tête hier soir, à vrai dire."
Il hausse les paules.
"C'est à quelle heure?
- Bientôt, il ne faut pas tarder à y aller.
- Et c'est quoi, en fait?
- De quoi?
- Ta commande.
- Ah... euh... Du matériel de cuisine! Sae m'a donné le nom d'un très bon fournisseur du Capitole, et puis ce sont les soldes, alors je me suis dit qu'il fallais en profiter..."
Je débarrasse les assiettes et fais la vaisselle en vitesse. Je remonte une dernière fois dans ma chambre pour vérifier si ma natte est bien faite, je remets un peu de parfum et je redescends. Peeta m'attend en bas, il m'observe d'un air amusé. Nous sortons en silence. Lui ne se départit pas de son sourire réjoui.
"Qu'est-ce qui te fait sourire comme a?
- Oh, rien..."
Il contemple l'horizon d'un air absent. Soudain, il s'approche de moi et plonge la tête au creux de mon cou. Je fais un bond en arrière.
"Peeta! Qu'est-ce que tu fais?!
- Du parfum, hein? Je ne savais pas que tu tenais tant à plaire aux hommes du Capitole."
Je rougis et grimace.
"Ce n'est pas ça...
- C'est quoi alors?
- Rien..."
J'accélère le pas, Peeta est obligé de courir pour suivre la cadence.
"Au fait, il faudra aller voir la boulangerie, bientôt.
- Ah oui, tiens, bonne idée...
- Ils ont avancé pendant mon absence?
- Euh... Oui, sans doutes, mais je ne sais pas s'ils ont fini. Ca fait au moins deux ou trois semaines que je n'ai pas vu Thom. Oh! Et tu sais que Sae nourrit presque tout le district, maintenant? Elle n'arrête pas de courir partout. Je ne sais même pas comment elle a encore le temps de venir m'apprendre à cuisiner!
- Ah bon?
- Elle est très connue, maintenant. Sa cuisine est même réputée dans les autres districts. Ca serait bien si elle ouvrait un restaurant, tu ne crois pas?
- Oui, mais je ne sais pas si à son âge, c'est une bonne chose de gérer un restaurant toute seule. Ca demande énormément d'énergie, surtout si elle devient connue.
- C'est vrai, mais je crois que l'idée lui plaît. Elle m'en a déjà parlé deux ou trois fois, ces derniers temps. On dirait que ça lui trotte dans la tête.
- Dans ce cas, trouve des gens qui accepteront de gérer le business avec elle."
A midi pile, nous arrivons sur la Grand'place. Peeta s'apprête tourner dans la rue gauche pour aller vers la gare, et je profite de son inattention pour plonger la main dans ma poche et en retirer un bandeau. Avec des gestes précis et efficaces, Peeta se retrouve bientôt aveugle. Pour l'empêcher de retirer le bandeau qui cache ses yeux, je le tiens par les mains et le tire vers la boulangerie. Tout le monde est déjà là, sauf Haymitch. Il y a Sae, sa petite-fille, les ouvriers dont Thom et même Delly Cartwright. Ils sont tous en ligne devant l'entrée de la boulangerie flambant neuve. Une banderolle 'Happy Birthday!' est accrochée à la devanture bleu marine du petit commerce. C'était vraiment un bon choix, les couleurs! Blanc et bleu avec les lettres 'Mellark' peintes en or, je trouve que c'est parfait. Heureusement, ce n'est pas moi qui ai choisi les couleurs...
Sae chuchote à mon oreille qu'Haymitch ne viendra pas parce qu'il ne se sent pas bien - tu parles, il n'aime juste pas les fêtes... Il faudra que je lui règle son compte pour négliger l'anniversaire de son protégé -, je fais signe aux invités que tout est ok, puis j'enlève à Peeta son bandeau.
Il en reste ébahi, la bouche grande ouverte, les yeux fixés sur la grande banderolle attachée à la devanture du magasin.
"Tu as oublié qu'on est le 15 avril, aujourd'hui?"
Tous en choeur, nous crions "joyeux anniversaire!" et les passant applaudissent avec enthousiasme. On dirait que c'est la première fête qui a lieu au District 12 depuis la fin de la guerre. Je me place à côté de Peeta et lui souris.
"Alors, tu en penses quoi de ton cadeau?
- C'est... Ouaouh! Je ne m'y attendais pas... Merci..."
Je le pousse gentiment vers les autres pour qu'il aille les saluer. Il les embrasse chacun leur tour, fou de joie. Les retrouvailles avec Delly sont de loin les plus touchantes et les plus longues. Je commence faire la conversation avec Thom, pour laisser de l'intimité aux deux vieux amis. Je sais à quel point Peeta tient à Delly, je ne tiens pas à m'interposer.
"Tu n'es pas un peu jalouse?
- De Delly? Pas vraiment. Je lui dois énormément. Et puis, c'est quelqu'un de très cher à Peeta. Elle a bien plus que moi le droit de se l'accaparer."
Je l'observe de loin. Je suis contente qu'elle aille bien. Je me souviens encore parfaitement de la façon dont elle m'a défendue quand Peeta me détestait. Elle semble avoir mûri depuis notre dernière rencontre, et à son doigt, j'aperçois une élégante bague incrustée de diamants. Une bague de fiançailles? Je détourne le regard, de peur de paraître un peu trop insistante.
"Bien! Qu'est-ce que vous diriez de passer à table? Tout est déjà prêt dans l'arrière-salle.
- Bonne idée, je meurs de faim!
- Qu'est-ce que tu as préparé de bon, Sae?
- Rentre et tu verras bien, le goinfre!"
Nous rions tous de bon coeur. Au moment de rentrer, Peeta me tient galamment la porte. C'est ce moment-là que choisit pour apparaître...
"Evy!
- Peeta!"
La fille que j'avais croisée il y a longtemps, quand je voulais apporter son déjeûner à Peeta, lui saute au cou et lui plante un vigoureux baiser sur la joue. Mon premier réflexe aurait été d'envoyer à cette fille l'une de mes flèches explosives dans le train. Malgré tout, je parviens à me maîtriser.
"J'étais folle d'inquiétude! Thom m'a raconté ce qui s'est passé... Ca va? Tu es guéri? Tu es sûr que tu n'as plus rien? Ca a du être terrible pour toi...
- Ne t'inquiète pas, je suis en pleine forme, maintenant! D'ailleurs, comme tu peux le voir, nous inaugurons la nouvelle boulangerie!"
Il montre d'un grand geste le petit commerce blanc, bleu et or.
"C'est chouette! Vous faites une fête, alors?
- Oui. Tu veux entrer?
- Oh... Tu es sûr que je ne dérange pas?
- Mais non! Plus on est de fous, plus on rit."
Comme je ris... Cette fille avec ses deux ridicules couettes blondes ridiculement bien coiffées et son visage ridiculement parfait me donne la chair de poule. C'est l'incarnation même de la chieuse. Delly semble remarquer que je suis raide comme un piquet, car elle pose une main compatissante sur mon épaule et murmure dans une grimace : "Je ne l'aime pas non plus."
Peeta se retourne vers moi avec un sourire radieux.
"Bien sûr qu'Evy ne gêne pas, n'est-ce pas, Katniss?"
On pourrait presque entendre mes dents grincer. Je ravale ma fierté et réponds avec le sourire le plus hypocrite que "bien sûr elle est la bienvenue!" La dénommée Evy me fonce alors dessus.
"C'est toi, Katniss Everdeen?
- Euh oui...
- Evidemment, je t'ai souvent vue la télévision et tout ça, ces dernières années, comme tout le monde. Peeta m'a beaucoup parlé de toi!
- Ah bon? C'est bizarre, parce que lui ne m'a jamais parlé de toi jusqu'à aujourd'hui."
Ca c'était plus fort que moi... Je vois Peeta tirer une drôle de tête. Evy, elle, sourit et recommence babiller des stupidités à Peeta. Il y a quelque chose de malsain dans son regard. Je me demande comment Peeta, d'habitude si clarivoyant, peut ne pas s'en apercevoir.
A table, elle se précipite sur la chaise à côté de Peeta. Je fais semblant de ne rien voir et m'installe près de Delly. Cette dernière m'observe avec insistance.
"Même moi, j'ai une conversation plus intéressante qu'elle."
Je regarde Delly avec des yeux ronds.
"Oh, tu sais, Peeta me le disait souvent, quand on était petits, que je parlais pour ne rien dire. Mais elle, elle abuse, tout de même. Tu sais, on dirait les pimbêches dans les séries.
- Hein?
- Au Capitole - parce que j'habite au Capitole, maintenant - il y a toujours des séries qui passent avec des amoureux, pour remplacer les Hunger Games dans l'esprit des gens, et à tous les coups, il faut qu'il y ait une pimbêche qui veuille les séparer. C'est le grand classique. Eh bien cette fille, c'en est l'exemple même!
- Delly... Ne le prends pas mal, mais depuis quand tu dis du mal des gens?
- Oh, tu sais, au Capitole, c'est toujours comme ça. Dans le cercle d'amis de mon fiancé ... Oui, parce que je ne vous l'ai pas dit, mais je suis fiancée! Depuis un mois! Avec un charmant garçon du District 2. Il s'appelle Done Hadley, il est vraiment adorable, pas du tout comme les autres personnes de son district. Tu comprends, certains ont encore du mal à admettre la défaite du Capitole, même après deux ou trois ans. Je sais, ça paraît dingue, mais ils ont toujours fait partie des favoris du Capitole, alors ils ont encore un peu de mal à comprendre le point de vue des autres districts... Enfin bon, sa famille est gentille avec moi, même si ce n'est pas toujours facile comme on n'a pas les mêmes points de vue sur certaines choses. D'ailleurs, c'est pour ça qu'on a emménagé au Capitole. Done voyait bien qu'il fallait qu'on s'éloigne un peu de la famille, ça créait beaucoup trop de tension. Il fallait qu'on respire, tu comprends? Oh, je suis sûre que tu adorerais Done, tout le monde l'adore! On va se marier pendant l'été prochain, au mois de juillet. D'ailleurs, il faut absolument que je vous envoie des invitations! Promets-moi que vous viendrez! Oh, ça va tre fantastique! Tu sais, Done travaille au ministère, alors il a un bon revenu, donc on fera une grande fête! C'est lui-même qui me l'a promis. Il m'a même aidée à trouver du travail au ministère, tu sais. Parce que, tu vois, l'éducation au 12, ce n'est clairement pas le même niveau que dans les écoles du Capitole, alors parfois les patrons considèrent qu'on n'a pas fait d'études suffisantes pour travailler chez eux, alors cause de ça, j'ai eu beaucoup de mal trouver un bon job. Mais Done m'a aidée! Bien sûr, on n'est pas dans le même bureau, mais c'est mieux que rien..."
Ainsi continue le monologue de Delly sur sa merveilleuse vie au Capitole. Ca a au moins l'avantage de me distraire de ce qui se passe de l'autre côté de la table. Je n'ose même pas jeter un oeil en direction de Peeta, mais j'entends quand même sa voix. Il a l'air de s'amuser. Il rit sans arrêt, sans retenue. Ce constat me déprime. Ce n'est pas avec moi qu'il s'amuserait autant... Du coup, je commence à broyer du noir. Je ne suis plus du tout d'humeur à faire la fête. Je n'ai plus qu'une envie, c'est de claquer la porte au nez de tout le monde et de m'enfermer dans ma chambre avec seulement Buttercup pour me tenir compagnie. Lui, au moins, il fait attention moi, et il a besoin de moi. Pour avoir des caresses ou manger. Après tout, Peeta ne semble pas avoir besoin de moi pour s'amuser.
Au dessert, ça devient vraiment pénible. Je m'endors presque le nez dans ma part de gâteau. Je n'ai même pas applaudi quand Peeta a soufflé ses bougies. Je n'ai pas fait attention, et quand j'ai émergé de mon semi-coma, il était déjà trop tard. Mais ça ne semblait pas avoir une grande importance...
"Du jus?"
La voix me fait sursauter. C'est la pimbêche à couettes qui se tient à côté de moi, une cruche à la main. Comme je meurs de soif, je pousse avec regret mon verre dans sa direction et marmonne un merci sans grande conviction. Je me retrouve alors trempée jusqu'aux os.
"Oh! Excuse moi... Je suis confuse, ma main a glissé..."
Je me lève d'un bond et me dirige vers les toilettes sans un mot. Tous les regards sont braqués sur moi, je les sens me brûler le dos. C'est pour ça que je dois me contenir de commettre un meurtre. Je perçois des voix qui s'adressent moi, mais je m'en fiche. Je ne veux rien entendre. C'est déjà assez difficile de ne pas exploser, alors si en plus je dois répondre calmement, eh bien je vais exploser. Juste au moment où je claque la porte des toilettes, j'entends la pimbêche me crier une dernière fois : "Vraiment navrée!"
Delly rentre à ma suite d'un pas hésitant.
"Ca va?
- Super...
- Enlève tes habits, tu auras encore plus froid si tu restes dans des vêtements mouillés. Ce n'est pas la peine de tomber malade.
- C'est gentil, Delly, mais ça va aller.
- Mais si!
- Non!
- Tu... Tu es pudique?
- En quelques sortes.
- Alors je ne regarde pas, promis! Je vais chercher une serviette et des vêtements chauds à l'auberge où je loge, attends-moi ici, c'est juste à côté. J'en ai pour cinq minutes!"
Elle sort. Je m'appuie contre le rebord d'un lavabo. Je claque des dents et je suis toute collante. Je déteste cette sensation, c'est répugnant, alors je finis par enlever mes vêtements. La porte s'ouvre, je m'attends voir Delly, mais c'est la pimbêche à couettes qui rentre.
"Ca va, pas trop froid? ..."
Elle s'arrête net en m'apercevant en sous-vêtements.
"Oh, mon dieu, mais quelle horreur! Qu'est-ce que c'est que ça?"
Elle pointe du doigt mes cicatrices. Je fais un ultime effort pour ne pas lui sauter la gorge. Après tout, elle a raison, c'est une horreur.
"Ce sont des cicatrices, je suppose...
- Mais comment est-ce que tu peux te supporter?! Enfin, regarde-toi! Tu es un monstre! C'est ignoble! Ma pauvre, je te plains, ça ne dois pas être facile de te regarder dans un miroir... En tout cas, n'espère pas avoir Peeta avec 'ça'. Tant qu'on parle de lui, je voulais te poser une question. C'est vraiment à cause de toi qu'il a ses crises? Parce que si c'est le cas, tu as vraiment du culot de rester encore collée à lui, comme ça!"
Là, c'en est trop. Elle a touché le point sensible. Emportée par ma fureur, je bondis sur elle et la plaque au sol. Mes mains se referment automatiquement autour de son cou. Je hurle comme une possédée.
"BOUCLE LA! Ou je te jure que je t'arrache tes yeux de crapaud! Qu'est-ce que tu sais de Peeta et de moi, hein?! RIEN! ALORS BOUCLE LA!"
Je frappe sa tête contre le carrelage du sol et relâche ma prise. Evy, si 'ridiculement parfaite' quelques instants plus tôt, a l'air juste ridicule en ce moment. Ses cheveux sont défaits, son maquillage a coulé et les traits de son visage sont convulsés.
"Et alors? Parce que tu m'as mise par terre, tu crois que Peeta va te choisir? C'est clair, ça va t'aider à passer pour une fille moins folle... Je ne te laisserai pas l'avoir. C'est hors de question. De toutes façons, laisse-moi te dire, Katniss Everdeen, tu n'es plus qu'un DECHET! Et PERSONNE ne veut d'un déchet! Regarde autour de toi! Même ton chéri Hawthorne a fini par te laisser tomber! Même ta propre mère ne veut plus de toi!"
Je me rue à nouveau sur elle, l'empoigne par la tignasse et lui donne une gifle bien claquante. Delly fait irruption dans la pièce juste au moment où ma main atteint la joue de la peste. Elle hurle de terreur et se précipite vers moi pour m'éloigner d'Evy. Peeta entre son tour, suivi de près par Thom et un autre ouvrier. Les trois garçons contemplent la scène d'un air ahuri. Evy se met pleurer. Je me fige de terreur. Plus personne ne bouge, on n'entend que les faux sanglots de la pimbêche. Puis elle se précipite vers Peeta en bafouillant que je l'ai attaquée par jalousie. Ce dernier me regarde. Il baisse les yeux et son regard s'arrête sur la grosse griffe mauve qui s'étend sur mon ventre.
Coincée, désemparée, je m'enfuis loin de la pièce en me rhabillant plus ou moins, sans cesser de courir. Je cours sans jamais m'arrêter. Une seule pensée occupe mon esprit. Monstre, je suis un monstre. J'ai attaqué une pauvre fille sans défense alors que j'avais des raisons d'être jalouse. C'est ce que tout le monde va penser. C'est ce que Peeta pense. Tout est fini, maintenant qu'il a vu que je suis vraiment un monstre aussi à l'extérieur. Je me cogne contre la porte d'entrée que je n'ai pas ouverte à temps avant l'impact, puis grimpe les escaliers quatre à quatre et m'enferme dans la salle de bain. J'arrache sauvagement mes vêtements et contemple une fois de plus mon corps mutilé. Je suis vraiment un monstre. Je hurle de rage contre moi-même et m'arrache une touffe de cheveux. Je me frappe la tête au sol, je martèle le sol de mes poings. Malgré la moquette douce, des bleus se forment peu à peu sur mes poignets, et une bosse sur mon front.
Je frappe le miroir de mon poing droit jusqu'à ce qu'il se brise. Des centaines de bouts de verre s'éparpillent un peu partout autour de moi.
"Je te hais! Je te hais! Pourquoi tu vis encore, hein?! Pourquoi?! Regarde-toi! MONSTRE!"
Je me roule en boule au milieu des débris. Certains reflètent une partie de mon corps, je les balaie rageusement. Une dizaine de coupures apparaît sur mes mains et mes bras, peu m'importe. Au point où j'en suis, une cicatrice de plus ou de moins...
Les paroles de la peste me reviennent en mémoire.
"Même ta propre mère ne veut plus de toi."
C'est vrai. Ma mère m'a abandonnée à Haymitch. Haymitch qui ne sait même pas prendre soin de lui. Plutarch m'a abandonnée, il me laisse pourrir dans mon district comme un vieil outil usagé et rouillé. Gale m'a laissée tomber, il s'est lassé de me courir après, c'est de ma faute pour ne pas l'avoir retenu. J'aurais pu l'empêcher de partir, je n'ai rien fait. Et maintenant, Peeta va aussi m'abandonner, maintenant qu'il me prend pour un monstre. Je suffoque tant la douleur dans ma poitrine est grande, tant ma haine contre moi-même et contre cette fille est grande. Je n'ai eu que ce que je méritais. J'ai marché, j'ai même couru dans son jeu, et maintenant je suis un monstre. Non, même avant, j'étais un monstre. Je suis un monstre depuis que j'ai tué Marvel. Je suis un monstre depuis le début des 74èmes Jeux de la Faim. Je sens les coutures maladroites, grâce auxquelles j'ai tenté de recoudre mes blessures, je les sens qui recommencent craquer. Ca me fait de nouveau mal. Je revois le chaos que j'ai répandu, les vies que j'ai prises. L'enfer revient.
"Katniss!"
Peeta se tient dans l'encadrement de la porte. Il semble hors d'haleine. Une goutte de sueur perle son front. Je me contente de le regarder sans bouger, sans presque respirer, même. J'attends. Il jette un coup d'oeil dans la salle de bain, contemplant sans rien dire les morceaux de miroir éparpillés sur le tapis duveteux, puis son regard se pose sur mes blessures et je tente des les cacher. Je réalise que je suis presque nue.
"Sors d'ici!
- Non."
Son ton est étrangement calme. Presque doux.
"Sors!"
Il se baisse et ramasse les débris un par un.
"Va-t-en, Peeta!"
Je poigne dans des morceaux de verre et les lui lance dessus. L'un d'eux lui coupe la joue. Il essuie sa blessure du revers de la main, regarde quelques secondes le sang sur ses doigts et recommence ramasser les bouts de verre. Je me recule pour me terrer tout au fond de la salle de bain, le plus loin possible de lui, pour ne pas l'atteindre, pour ne pas le blesser.
"Pardon... Pardon..."
Je pense que je disjoncte. Cette fille a appuyé sur mon gros bouton rouge et a déclenché une catastrophe émotionnelle en moi. Soudain, je me rends compte que j'ai très froid. Mes dents claquent presque au point de se casser. Je me couche sur la moquette pour tenter de grapiller un peu de chaleur, sans succès. Peeta lève les yeux. Il soupire et dépose les débris de verre dans la poubelle.
Il s'approche tout doucement de moi et je me crispe. Ses grandes mains chaudes se posent sur mon bras. Il me force à me relever puis m'entoure de ses bras. Il me frotte énergiquement le dos pour me réchauffer, puis comme je claque toujours des dents après dix minutes, il sort quelques instants de la pièce et revient avec l'épais duvet de mon lit. Il le pose gentiment sur mes paules et met le chauffage en route, puis ferme la porte pour garder la chaleur.
"Pourquoi tu es là? C'est ton anniversaire, va t'amuser. Ne laisse pas quelqu'un comme moi t'empêcher de t'amuser.
- Je ne peux pas m'amuser sans toi.
- Pourtant c'est ce que tu avais l'air de faire à table.
- C'était pour faire plaisir à Evy, c'était du jeu! Je sais qu'elle est très sensible, et qu'elle se froisse facilement, je voulais simplement qu'elle se sente à l'aise, c'est tout. Mais à dire vrai, je préfère encore les monologues de Delly."
Il fait une pause. Il m'observe attentivement, comme s'il essayait de lire quelque chose sur mon visage.
"Qu'est-ce qui se passe, Katniss?
- Rien...
- Ne mens pas, ça ne sert rien."
Je maugrée des paroles audibles seulement pour moi.
"Qu'est-ce qui s'est passé avec Evy?
- Tu ne me croiras pas!
- Dis le moi, c'est tout! Je sais qu'Evy a fait quelque chose. Tu ne frappes pas pour rien, d'habitude. Tu as plutôt tendance leur couper le sifflet lorsque des gens t'ennuient. A moins que ce soit vraiment par jalousie..?
- Non!
- Alors dis moi."
J'hésite pendant un long moment. Peeta, lui, attend patiemment que je me décide à parler. Vaincue, je lui raconte exactement ce que m'a dit Evy.
"Elle a touché les points vraiment sensibles... Je... C'est vrai que je suis un monstre! Tu l'as bien vu tantôt, je suis juste... hideuse... laide faire peur! Et instable! Et qui voudrait de ça?"
Je relève des yeux embués vers Peeta. Son visage est de marbre.
"Laisse moi voir.
- Quoi?
- Laisse moi voir tes cicatrices.
- Non!
- Alors regarde!"
Il enlève son tee-shirt et le jette mes pieds, s'attaque ensuite son pantalon. Je serre contre moi l'édredon, au cas où il voudrait m'attaquer.
"Regarde mes bras! Regarde mon front!"
Il soulève le devant de ses mèches et découvre une marque mauve laissée par le feu.
"Regarde mon dos!"
Ce dernier est recouvert de fines balafres blanches, sans doutes dûes à de profondes coupures, et des cicatrices révélant une greffe de peau à plusieurs endroits.
"Regarde ma jambe, Katniss! Je n'ai plus de jambe! Si tu te dis monstrueuse à cause de tes cicatrices, alors je suis encore plus monstrueux que toi. Je suis vraiment monstrueux?
- Non!
- Alors pourquoi toi tu le serais?
- Parce que! Parce que..."
Mais je n'ai aucune explication à donner. Je baisse la tête.
"Je n'en sais rien."
Peeta sourit et s'accroupit devant moi.
"Laisse moi voir. Je te promets que je ne te toucherai pas."
Il saisit l'édredon et l'écarte pour observer mon corps presque nu. Je résiste encore quelques secondes, puis je lâche. Je sens le regard incandescant de Peeta enflammer ma peau. Il se concentre sur chaque centimètre carré de peau. J'ai la sensation d'avoir la chair à vif.
"Tu es belle.
- Non.
- Si. Tu es magnifique."
Il caresse ma joue, puis vient s'asseoir à côté de moi. Comme c'est lui qui commence claquer des dents, je consens à lui prêter un peu de couette. J'appuie mon dos contre son torse et il referme la couette sur nous deux. C'est confortable comme position. L'un des bras de Peeta me retient contre lui par la taille, l'autre par les épaules. Son menton est niché au creux de mon cou, et je sens son souffle lent et calme me chatouiller la gorge. Je me sens bien, mais en même temps, je sens qu'il manque quelque chose.
"Peeta...
- Mh?"
Je tourne la tête vers lui.
"Embrasse-moi."
Il s'exécute. J'attrape une de ses lèvres avec mes dents et joue avec. Le baiser gagne rapidement en intensité. Je commence à perdre le contrôle de mes gestes. Je suis complètement face lui, à présent. Il rompt le baiser et je reprends mon souffle. Lui aussi est hors d'haleine. Pourtant, je meurs d'envie de goûter à nouveau à ses lèvres. Je m'avance vers lui, mais il pose un doigt sur ma bouche et me fait reculer.
"Attends, laisse-moi faire."
Il écarte légèrement la couette et je frissonne de la tête aux pieds.
Il pose ses mains sur mes joues, puis les fait glisser dans mon cou, caresse mes paules, frôle mes bras et remonte doucement le long de mon dos, puis il redescend encore plus lentement vers mon ventre, en prenant le temps de dessiner du bout des doigts la forme de ma poitrine. Je me laisse transporter par les sensations. Peeta me fait faire un voyage tout autour de mon corps. Tout est d'une douceur infinie. Je ne savais pas qu'un bien-être si parfait pouvait exister. Sans m'en rendre compte, un faible soupir s'échappe d'entre mes lèvres. Le toucher de Peeta se fait un peu plus ferme. Il m'enlace et m'attire lui, j'agrippe ses boucles blondes et l'embrasse avec passion. Je ne suis plus Katniss Everdeen, je ne suis plus qu'Incandescence, et Peeta est celui qui me fait briller jamais au milieu de nos sombres souvenirs. Emportée par la fièvre, haletante, je crie : "Peeta, je t'aime!"
