5.

Ramené au Centre de Détention après la première séance, Alérian s'était laissé tomber dans le canapé de son coin salon.

- Et dire qu'il ne s'agissait que de l'entrée en matière. J'ai bien cru ne pas arriver au bout de mon premier témoignage, tout tournait et j'avais une de ces migraines !

- Vous avez été posé, précis, sans l'once d'une hésitation. Ce fut une parfaite prestation, Alérian.

- Pas difficile, dans le fond, grinça le jeune homme. Je n'ai dit que la vérité, et elle était claire dans ma mémoire ! La suite risque d'être singulièrement plus compliquée !

- Il vous faudra continuer de suivre mes conseils. Quand vous perdrez vraiment le fil, j'avancerai les divers rapports médicaux.

- Mais jamais je ne pourrai expliquer l'essentiel, ce qu'attendent les familles de mes membres d'équipage ! se lamenta le jeune homme.

- Une chose à la fois, pria Birune. Vous prendrez, malheureusement, le rythme de ces séances. Je suis là pour vous épauler. Vous ne serez pas seul au moment où vos souvenirs ne vous seront plus accessibles.

- Et dès lors les questions demeureront sans réponses, s'enferra Alérian. Autant que la Cour me condamne tout de suite, ça épargnera du temps et de l'argent ! Dommage que je n'aie pas choisi la Police, j'aurais pu rendre ma plaque de façon théâtrale !

- Alérian, rien n'est encore perdu. Le Starlight a disparu, mais sans témoignages, preuves que vous ayez pris de mauvaises décisions au mauvais moment, on ne peut entièrement vous en faire le reproche !

Alérian eut un dédaigneux haussement des épaules.

- Une Cour Martiale n'est pas un paradis rose bonbon, cela tient d'ailleurs bien plus d'une cour de Maternelle en réalité ! aboya-t-il, les doigts légèrement tremblants et renversant sur son plastron quelques gouttes d'eau pétillante. Dans notre boulot, nous avons toujours des comptes à rendre !

- Si je perds l'affaire, je ne peux rien vous offrir en compensation…

Le jeune homme se calma légèrement.

- Je ne parlais pour vous, lieutenante Yordell. Si j'avais eu tous mes esprits, au propre comme au figuré, je me serais battu comme un lion, et quelles qu'elles aient été j'aurais reconnu mes fautes !

Birune ne put réfréner une légère mimique dubitative.

- Je parle sérieusement ! se révolta Alérian.

- Et moi j'ai près de trente ans de défense de cas comme le vôtre, enfin plus ou moins graves. L'enjeu de la carrière l'a souvent emporté.

- Je ne suis pas de ce bois-là ! hurla presqu'encore le jeune homme, les tempes emperlées de sueur, son agitation faisant monter sa température corporelle. Je suis fier de mon boulot, j'essaye de le faire au mieux, il m'arrive de me tromper, mais un Destroyer est l'ensemble de talents et il y a toujours un pour rattraper l'autre. Et je peux compter sur mon second pour me remettre à ma place dès que c'est nécessaire ! Il me faut parfois du temps, beaucoup de temps, pour me remettre en question, mais je reconnais toujours mes fautes au final ! Et si j'ai mené mon équipage et mon Destroyer à leur perte, je suis déterminé à l'assumer !

Alérian martela l'accoudoir de son sofa.

- Ne pas savoir est la pire des tortures ! Vous n'avez aucune idée de ce que c'est…

La lieutenante avocate eut une autre grimace.

- Je l'avoue. Je porte des galons, mais je n'ai jamais été vraiment sur le terrain ! J'exerce mes véritables talents sur mon propre territoire !

- Et vous y excellez, sourit Alérian.

- Merci… Mais l'issue de cette Cour Martiale, je crains que…

- Ne remuez pas le couteau dans la plaie, Birune, pria le jeune homme.

- Désolée. Je vous laisse vous reposer, jusqu'à demain.

Bien plus tard dans la soirée, Alérian était demeuré devant la télévision, son à peine audible cependant, ne s'attardant qu'aux images qui bougeaient, mais le film d'aventures ne le distrayant nullement.

Tâtonnant toujours par réflexe, le jeune homme tâta à hauteur de sa poitrine, mais n'y trouvant toujours pas le pendentif de rose, aux pétales noirs depuis deux ans, si réconfortant depuis sa tendre enfance.

« Si seulement j'avais encore mes amis surnaturels, je pourrais leur demander leur aide pour ranimer mes souvenirs… Maman, tu t'es éteinte à jamais. Et Zunia a pris ta place. Et je l'ai perdue, elle aussi ! Je n'ai jamais eu les épaules assez larges pour mes responsabilités, Anaëlle avait raison : je suis une pièce rapportée qui n'a rien à faire dans cette République – j'ai conduit une poignée de ses meilleurs jeunes gens vers une mort inéluctable ! Pourtant, il doit bien y avoir un moyen pour que je me souvienne, que moi aussi je sache ce qui s'est passé ! ? ».

Eteignant toutes les lumières, Alérian alla se coucher mais seuls les somnifères quotidiens lui apportèrent le repos.