Une odeur épouvantable de formol et des aiguilles dans les veines, elle se retint d'ouvrir les yeux ou de bouger, elle n'en avait aucun besoin. Il y avait des gens dans le couloir qui passaient à intervalles réguliers, mais lui, son aura, son odeur, étaient absents. Il était venu oui, elle le savait, elle pensait aussi qu'il avait dû être très emmerdé par la presse et que toute cette affaire allait briser ses projets de discrétion; c'était problématique car il lui fallait une absolue liberté pour agir. Alors elle attendit, patiemment, ne bougeant pas même une paupière, deux jours passèrent sans qu'il vint, puis il se montra enfin, il était assis sur la chaise à coté d'elle, il regardait son visage sans comprendre ni parler. Lorsqu'ils furent vraiment seuls, elle ouvrit les yeux et leva la main droite pour poser le bout de ses doigts sur ses lèvres, elle dit en se penchant prés de son oreille:

" Je suis ravie que tu sois sauf. Ne parle sous aucun prétexte, nul ne doit savoir que je suis éveillée, je feins le coma depuis trois jours. Nous allons partir d'ici. Tu pourras me poser toutes les questions que tu veux lorsque nous serons en sécurité. »

Elle décrocha doucement la perfusion et débrancha les appareils les uns après les autres afin qu'ils ne sonnent pas, elle se leva, posant ses pieds nus sur le sol, elle le regarda un moment et se mit à quatre pattes, elle commença à luire doucement d'une flamme violacée. Son corps se déforma en silence dans un effort physique semblant douloureux, lorsque ce fut terminé elle ressemblait à une énorme louve noire avec un cou large comme celui d'un taureau et des pattes aussi grosses que celles d'un ours. Elle se coucha et le prit doucement entre ses babines avant de le poser sur son dos, il agrippa sa fourrure épaisse. Elle traversa l'étage et trouva les escaliers, elle descendit vers la terre dans la cohue générale des personnels soignants.

Lorsqu'elle fut hors du complexe hospitalier, elle chercha le sud et commença sa course, une course qui défiait le temps, la biologie et l'espace. Pendant deux jours elle courut, ne s'arrêtant que quatre heures au total. Puis elle parvint à une forêt perdue au milieu de villages épars et de champs immenses.

Elle se laissa tomber sur la mousse au milieu des chênes et des bouleaux. Les petites araignées des bois courraient partout autour, le jour se couchait, une petite maison de bois était visible non loin un peu avant une clairière. Elle le fit descendre prés de la bâtisse et se traîna un peu plus loin dans le bois. Elle hurlait, un cri animal déchirant et terrifiant, une agonie musculaire. Il ne la voyait pas, il n'osait pas aller voir. Elle hurla ainsi pendant une longue demi heure, puis elle couina plaintivement, pour finir dans ce qui ressemblait à des gémissements et des pleurs humains. Une heure interminable avait passé, il se décida à la chercher, il suivit les traces de sang. Il la trouva, nue et rouge, allongée sur le ventre. Il ne savait pas comment s'y prendre, il enleva son T shirt et l'en habilla, il la porta jusque devant la vorde.

Un corbeau était posé sur la fenêtre prés de la poignée de la porte, il avait une clé dans le bec, il bondit sur la poignée et ouvrit la porte avant de s'envoler en laissant tomber la clé. Il entra dans la vorde et la posa sur un drap qui se trouvait au sol, il s'agenouilla prés d'elle pour vérifier si elle était consciente, elle ouvrit sur lui ses yeux noirs, elle dit faiblement :

« Tu portes bien le prénom que les hommes t'ont donné, Laïxes. Tu peux m'appeler Bîa, c'est là mon véritable nom, ou du moins celui que j'ai choisis de porter. »

Il ne répondit pas, il la regardait confus, sans savoir que dire ni que faire.

« Il me faut du repos, mais nous sommes en sécurité, je peux me l'accorder. Couche toi prés de moi et à mon réveil demande moi tout ce que tu désire savoir. »