Chapitre 6

"Ce n'était certes pas la première fois que l'Armée Américaine mettait en valeur des soldats en particulier afin de redorer son image, ou de susciter l'approbation publique sur telle ou telle opération militaire. Mais l'opération "Bald Eagle" a atteint dans ce domaine des proportions inégalées".

Walter J. Harriman, historien du Programme Stargate, 2042

§§§

J -3

La réunion s'était terminée dans une ambiance pour le moins curieuse.

Personne n'avait émis de récriminations à voix haute, mais Jack avait eu droit à quelques regards en biais de ses coéquipiers, entre deux questions.

Teal'c avait semblé accepter la situation avec philosophie, demandant simplement si sa nature de Jaffa ne risquait pas de poser de problème. Quant à Daniel, il s'était surtout interrogé sur le devenir de ses recherches : pourrait-il continuer ses travaux archéologiques au sein du SGC ?

Quand les regards s'étaient finalement tournés vers elle, attendant une éventuelle observation, Sam s'était simplement retranchée derrière un sourire de façade. Non, cela ne lui posait de problème, bien sûr.

Chacun avait vu ses inquiétudes rassurées, et Jack conservait toujours la même expression impassible.

Sur ces entrefaites, les hommes de Washington s'étaient levés, et après avoir serré frénétiquement les mains de toutes les personnes présentes ("Vous serez bientôt des légendes, c'est un honneur de travailler avec vous !"), étaient repartis vers la capitale.

Sam sentit une boule se former dans son estomac. Dans 3 jours, leurs visages seraient connus du monde entier et s'afficheraient en grand sur toutes les unes de journaux.

Alors que les portes de l'ascenseur se refermaient derrière elle, la jeune astrophysicienne prit soudain conscience qu'une certaine période de sa vie était en train de se terminer. Adieu le confort de l'anonymat. Adieu, sa vie divisée entre recherches de laboratoire, et missions de terrain.

Courir pour échapper à des hordes de Jaffa enragés ? Facile. Se faire torturer encore et encore par un quelconque seigneur Goa'uld ? Du gâteau ! Piloter un X-302 sous le feu de l'ennemi durant une bataille spatiale ? Une plaisanterie...

Mais faire face à des myriades de journalistes et de quidams armés d'appareils photos, ça c'était une autre paire de manches.

Elle prit une respiration profonde pour tenter de faire diminuer la sensation de malaise et s'appuya sur la paroi de l'ascenseur, alors que celui-ci entamait sa lente ascension vers la surface.

Au fond, elle comprenait la décision de Jack, raison pour laquelle elle ne s'y était pas opposée. Le SGC ne pouvait rester passif durant cette période troublée, et mettre les membres de SG-1 en avant était certainement l'une des meilleures manières de se prémunir de toute tentative d'arrêt du programme.

Elle passa rapidement au labo rassembler ses quelques affaires (ayant quartier-libre pour la soirée), et reprit l'ascenseur, direction : le parking en surface.

A sa sortie, l'air chaud lui fit l'effet d'un coup de fouet. Il était déjà 20h10, mais une véritable canicule s'abattait en ce moment sur Colorado Springs, et la température ne diminuait que très peu durant la nuit.

Qu'allait-elle bien pouvoir faire de sa soirée ? songea t-elle en traversant le parking silencieux.

Pour une fois, elle n'avait pas amené de rapport de mission, de compte-rendu d'expérience ou autre article scientifique pour continuer à travailler. Elle ne s'en sentait pas le courage. Il devrait bien y avoir une quelconque émission de télé un peu débile pour lui changer les idées...

Elle s'arrêta devant sa voiture et entreprit de chercher ses clés au fond de son sac à main. Lequel tenait parfois plus du trou noir que de la pièce de maroquinerie : rien de ce qui n'y entrait ne semblait devoir en sortir un jour.

"Mais bon sang..." marmonna-elle à voix haute, tout en continuant à farfouiller avec irritation au fond du maudit sac. Elles n'avaient pas vraiment disparu, tout de même ?

"Carter ?" fit une voix derrière elle.

Jack.

"Un problème ?"

Le visage de son supérieur était toujours aussi indéchiffrable.

"Mes clés sont... introuvables, mon Colonel." répondit-elle, tentant de se composer un sourire de circonstance, alors qu'intérieurement des papillons commençaient un discret ballet dans son estomac.

"Oh, attendez une seconde..." ajouta t-elle. Ça y est. Elle se souvenait. Dans la poche arrière de son jean.

Elle sortit triomphalement le trousseau.

"J'ai bien cru que j'allais passer la nuit ici !"

"Je ne vous aurais pas laissé en plan quand même..."

"Merci. Mon Colonel."

La luminosité commençait sérieusement à décliner, et seul le chant des grillons troublait le silence du parking, dans l'atmosphère étouffante du crépuscule de Cheyenne Mountain.

Étouffante, l'ambiance n'était pas loin de le devenir non plus.

Sam cherchait désespérément quelque chose à dire pour briser le silence qui commençait à devenir pesant, mais quoi ?

Face à elle, Jack semblait égal à lui-même : bien qu'il la dominât de toute sa hauteur, il parvenait toutefois à conserver sa nonchalance habituelle, les mains dans les poches, ses sempiternelles lunettes de soleil dissimulant son regard.

Jack O'neill dans toute sa splendeur, donc.

"Bon, mon Colonel... je vous souhaite une bonne soirée..." articula t-elle finalement à regrets. Un soir presque comme les autres commençait dans le Colorado.

Elle s'apprêtait à se retourner quand Jack ouvrit finalement la bouche.

"Nous sommes très forts pour ça, hein, Carter."

"... quoi ?" fut tout ce qu'elle trouva à répondre, les yeux écarquillés.

"Faire comme si de rien était... comme si ça n'existait pas."

Pour la première fois depuis leur rencontre, la voix de Jack O'neill tremblait.

"C'est terrible, hein... ? Ca commence progressivement. Tout doucement. On ne s'en rend pas vraiment compte,au début. On se dit que c'est une simple manifestation de camaraderie entre soldats d'une même équipe. Que ça n'a rien d'anormal de penser à son second le week-end, les soirées. De rêver d'elle la nuit. C'est normal, à force de passer quasiment 24 heures sur 24h ensemble. En mission comme à la base. Puis ce qui n'était, semble t-il, que de l'admiration et du respect pour son commandant en second commence à devenir quelque chose de différent. On le sait, mais on refuse de se l'avouer. Et puis, un beau matin, au retour d'une énième mission où l'on a encore failli tous se faire tuer, on finit par se rendre compte de ce que c'est réellement. Et..."

"Mon Colonel, je..."

"Laissez moi finir, je vous en prie, Sam. Voilà, j'ai essayé d'oublier... de me dire que je trouverais quelqu'un d'autre, que de toute façon un type comme moi ne pouvait pas vous intéresser, mais plus le temps passait, et plus... ça... ce qu'il y a entre nous... devenait fort. Ce lien profond. Comment pourrais-je seulement en aimer une autre ? Alors... j'ai juste besoin de savoir... s'il peut y avoir autre chose qu'une relation purement militaire entre nous..."

Il avait dit sa phrase d'un bloc, et retira ses lunettes de soleil pour les ranger dans la poche de sa chemise.

"Je..."

Voilà, il lui avait dit. Plus de retour en arrière possible.

C'était tellement inattendu. Jack O'neill qui lui faisait sa déclaration sur le parking du SGC. Après toutes ces années...

Un sourire radieux naquit sur ses lèvres bien malgré elle. Tellement inattendu, mais tellement lui.

Elle peina à trouver ses mots, mais le demi-sourire de Jack, les bras croisées sur son torse, l'encouragea. Evidemment, il savait.

Ils l'avaient toujours su, chacun de leur côté.

"Et bien... Mon Colonel..."

Oh, que ces mots avaient une saveur particulière, à présent. Mon Colonel.

"Jack."

"Jack..."

Il était difficile de décrire le bouleversement qui était en train de s'opérer en elle.
La balle était dans son camp. Un mot de sa part, et ils était ensemble.

Un soldat en train de faire sa ronde passa près d'eux sans un regard. Sam attendit qu'il se soit suffisamment éloigné pour se rapprocher de son supérieur.

"C'est oui, Jack." lui chuchota t-elle à l'oreille.

§§§

Daniel sortit le cadre photo du carton et l'épousseta avec sa manche. Il sourit en reconnaissant le visage de Catherine Langford.
Parmi ses mentors, elle était sans doute celle qui comptait le plus pour lui. La première (et la dernière) à avoir cru en ses théories sur la véritable fonction des pyramides d'Egypte.

Il sentit son cœur se serrer en contemplant le regard malicieux de sa vieille amie. Elle était décédée d'un cancer récemment, alors qu'il était en mission sur une autre planète, et il n'avait même pas pu lui dire au revoir.

Il posa le cadre sur son bureau, et continua de fouiller le carton. Ce soir, il ne se sentait guère d'humeur à travailler.

Il exhuma un vieux numéro d'Archeological Prospection, et feuilleta les pages jaunies par les années. Ce n'était pas n'importe quel numéro, mais le numéro. Celui dans lequel il avait réussi à publier l'article fondateur de sa théorie.

Quand on lui avait annoncé que le comité de lecture avait accepté son papier, il avait presque cru à une plaisanterie. Sa théorie était certes très étayée, mais elle remettait tellement en cause ce que le monde archéologique savait (ou croyait savoir) sur l'Egypte Ancienne qu'il lui avait paru presque improbable qu'un journal accepta son article.

Et pourtant, l'article était paru en avril 1993.

Il se souvenait encore de sa fébrilité, à la réception du numéro. Avec quelle vitesse il avait déchiré l'emballage plastique du journal pour voir son article imprimé.

Il se souvenait aussi et surtout du sentiment d'effarement et de honte qu'il avait ressenti, en découvrant la postface à l'article : le rédacteur en chef avait ajouté un commentaire assassin, le remerciant pour son remarquable poisson d'avril, qui avait nécessité tant de mois d'études de terrain et une rigueur remarquable.

Le comité éditorial aurait pu simplement retoquer l'article. Mais Howard Bancroft, le directeur de la revue, avait cru bon d'agrémenter son numéro d'avril d'une petite touche humoristique.

Et de ruiner par la même occasion la carrière tout juste naissante du jeune Daniel Jackson, archéologue plein d'avenir devenu en quelques semaines la risée de ses collègues.

Par la suite, ses articles, pourtant beaucoup plus conventionnels, avaient été refusés par tous les journaux auxquels ils les envoyait. Personne ne voulait voir son nom associé à celui de ce dingue de Jackson.

Ne publiant plus rien, il avait fini par perdre ses financements de recherche, puis par se faire renvoyer de son poste à l'Université d'Atlanta.

Aujourd'hui, Daniel n'était plus qu'un fantôme aux yeux de la communauté des archéologues, et Bancroft...
Bancroft était président de l'institut archéologique américain.

Le jeune homme soupira profondément. Il avait été beaucoup trop en avance sur son époque, et il l'avait payé au prix fort. Une carrière brisée net, et une réputation définitivement ruinée.

Mais dans 3 jours, tout cela allait changer. Le monde entier saurait que ses théories étaient justes, et qu'il n'était pas un raté.

Au fond, il devait l'admettre, une partie de lui avait toujours rêvé de revanche. De voir ses contempteurs, tous ces professeurs méprisants et ces sommités arrogantes, contraints de s'excuser pour l'avoir roulé dans la boue.

Mais d'un autre côté, qu'avait-il à gagner à s'abaisser au niveau de ceux-là même qui l'avaient dénigré ? Rien du tout.

Il rangea le journal au fond du carton (une place tout à fait appropriée), qu'il remisa sur une étagère, et reprit la photo de Catherine.

Plus que 3 jours avant Washington. Il se jura de se montrer digne de la femme qui avait cru en lui.

A suivre

§§§

Rassurez vous, il y aura encore du ship, et pas du ship planplan, dans les prochains chapitres ^^.
Maintenant que nous sortons un peu de Cheyenne Mountain, l'histoire ira en se développant :)

Merci à tous les reviewers.