Merci beaucoup tout plein pour la review, les follows et les favoris. Attention, présence de scènes de violence dans ce chapitre, vous voilà prévenus :)
Le Sans-Faction posa une mallette noire sur la table qui se trouvait au centre de la pièce plongée dans l'obscurité. Est-ce qu'il allait appliquer du sel sur mes plaies ouvertes ? Non. Aujourd'hui, c'était le versé de baril d'eau glacée qui était au programme.
Cinq, quatre, trois, deux, un … je tremblais. Le froid s'insinua le long de mon corps. Mon esprit préféra s'évader. Il atterrit dans un désert africain. Je me répétais que j'avais chaud. Mais je frissonnais toujours.
Des manches de pioche, plusieurs matraques en caoutchouc. Le Sans-Faction exposait fièrement son attirail sur la table. Tout se trouvait dans l'élégance de son geste. Son visage était flou, il ne laissait transparaître aucune émotion, juste un sourire sadique.
Mon dos, mes hanches, mes jambes. Le Sans-Faction frappait fort. Les perles d'eau glacée se mélangeaient à mes larmes. Le Sans-Faction frappait très fort. Ma respiration se coupa. Je suffoquais. Cette sensation d'étouffement, d'écrasement de ma trachée ne me quittait plus.
Je me réveillai en sursaut, la bouche ouverte, peinant à reprendre mon souffle. Le retour à la réalité fut rude et éprouvant. Cette scène effroyable m'avait semblé tellement réelle pourtant. Je passai mes mains sur mon visage histoire de rassembler mes pensées et de calmer mes battements de cœur bruyants, j'essuyai aussi au passage les quelques perles de sueur sur mon front mouillé. Je sentais encore mon cœur cogner fort dans ma poitrine, ça n'arrêtait pas.
- ça va aller, du calme, tout va bien.
Je me répétais plusieurs fois cette phrase à moi-même comme pour m'en assurer. Je réalisais que je me trouvais en sécurité dans la chambre du frangin, sans aucun bourreau à l'horizon. Ma bouche était sèche. Il me fallait un verre. D'urgence. Je quittai le lit puis je pris le chemin de la cuisine en prenant bien soin de ne pas attirer l'attention du frangin qui dormait dans le canapé du salon. Quand je regagnai mon lit quelques minutes plus tard, j'eus un mal de chien à fermer l'œil après mon affreux cauchemar. C'était du délire. Ma perception des choses était floue à cause de l'influence du présent sur mon passé oublié.
Je me posais des centaines de questions sur mon tortionnaire, est-ce que j'avais été agressé par un Sans-Faction dans la réalité ou mon esprit s'était laissé influencé par la théorie du frangin ? Je n'en avais pas la moindre idée.
Quand je débarquai dans la cuisine le lendemain matin, la gamine fredonnait en mettant la table pendant que le frangin lisait son journal avec un bol de quinoa devant lui. Finalement, la perspective de passer un an en compagnie de ces deux coincés du derrière n'étaient peut-être pas une peine si horrible que ça.
- bonjour John, bien dormi ? Me demanda-t-il aussitôt.
- comme un loir, mentis-je éhontément.
Lui et sa sœur étaient déjà assez sur mon dos comme ça, ils me couvaient comme un bébé vingt-quatre heures sur vingt-quatre et je redoutais que ça soit encore pire si je leur disais toute la vérité sur mes nuits agitées.
- alors John, quel est ton programme pour la journée ?
- je ne sais pas encore, t'as quoi à me proposer ?
- il y a une cargaison de ballots de tissus qui va nous être livrée aujourd'hui, on fabrique des vêtements pour les Sans-Faction avec, si ça te dit de commencer ce matin sans Chloë et moi, on n'y voit aucune objection.
- quand tu dis fabriquer, tu veux dire coudre, c'est ça ?
- c'est ça.
- tu me fais marcher là ?
- c'est comme ça que ça fonctionne chez nous.
- jamais de la vie je me mettrais à la couture, encore moins si c'est pas pour moi, et puis t'imagines si ta théorie se vérifie et que c'est vraiment les Sans-Faction qui m'ont agressé avant-hier, tu crois que c'est comme ça que j'ai envie de les remercier ?
- je comprends. Libre à toi de faire comme tu le sens. On ne t'oblige à rien, sois-en certain.
- tant mieux, tu me rassures.
Heureusement pour moi, le frangin n'insista pas et je m'imaginais déjà passer une journée tranquille, seul, à me prélasser devant la cheminée, j'avais hâte d'y être.
- Chloë, tu as quoi comme cours aujourd'hui ? Lui demanda son frangin.
- maths et biologie ce matin et histoire des factions cette après-midi.
- t'y vas comment, en voiture ? La questionnais-je.
Ce n'est pas vraiment que la réponse m'intéressait tant que ça mais j'avais du temps à tuer alors autant le passer à lui faire la conversation pour s'occuper.
- en bus. Il s'arrête juste devant le lycée. Nous n'avons pas de voiture. Le père des voisins en a une et il ramène ses enfants tous les jours à l'école avec mais on ne veut pas le déranger pour qu'il m'emmène en même temps.
Ça ne m'étonnait pas de leur part, ils rendaient tout le temps service aux autres mais ils ne demandaient jamais rien en échange, tu parles d'une vie.
- n'oublie pas d'interroger les autres élèves sur moi.
- promis. Au lycée, notre faction évite de se faire remarquer mais je ferais un petit effort.
- rien que pour moi, tu me flattes, dis-je d'un ton moqueur.
Ses joues se mirent à rosir à nouveau, ce qui me fit sourire de plus belle. Le frangin ne semblait guère apprécier sa réaction, je m'empressai alors de changer de sujet.
- alors Joel, comment ça se passe avec ton nouveau métier, t'es excité pour ton premier jour d'apprentissage ?
- très, je ne tiens plus en place. D'ailleurs, ma petite sœur sera déjà à la maison quand je rentrerai ce soir donc elle pourra nous préparer une bonne purée d'épinards, tu aimes ça j'espère ?
- je ne sais pas, je crois que j'en n'ai jamais mangé de ma vie, je ne suis plus très sûr.
- de toute façon, on a pas trop le choix, il n'y a pratiquement plus de fermes dans la région alors on est obligé de manger presque que des conserves et des surgelés.
Je réprimai une grimace, le menu des prochains jours ne s'annonçait pas très folichon.
Comme le frangin me l'avait annoncé au petit-déjeuner, la gamine était de retour à la maison avant lui, ce n'est que sur les coups de dix-huit heures que je la rejoignis dans la cuisine après une bonne petite sieste sur le canapé, j'avais eu besoin de récupérer un peu de sommeil après ma nuit hachée de la veille.
- ça va, tu t'amuses bien ?
Ma question était plus ironique qu'autre chose alors qu'elle était sagement assise sur une chaise, une aiguille à la main entrain de coudre un bouton sur une chemise que je devinais être pour ces putains de Sans-Faction.
- j'ai l'habitude maintenant. Outch !
Pas tant que ça apparemment, elle venait de se piquer à l'index droit, je n'avais jamais vu autant de sang couler pour une si petite piqûre.
- attends, mets ton doigt sous l'eau.
Elle était déjà levée quand je la guidai instinctivement vers l'évier en tenant fermement son bras droit avec mes deux mains avant d'ouvrir le robinet d'eau froide sans attendre.
- ça va ?
Elle ne répondit pas, ma main gauche était encore posé sur son bras, je venais juste de m'en rendre compte, elle semblait troublée par ce simple geste, je l'enlevai aussitôt.
- ça va mieux ?
- oui, ça ne saigne plus, merci.
Je la suivis ensuite des yeux alors qu'elle se dirigeait vers la salle de bain et en revint avec un petit pansement adhésif collé au niveau de sa piqûre avant de reprendre sagement place sur sa chaise comme si de rien n'était. Je ne sais pas pourquoi mais j'eus pitié d'elle à ce moment-là, ça ne me tuerait certainement pas d'apprendre à coudre, je pouvais juste essayer pour voir, je n'avais rien à perdre après tout.
- comment on fait ?
Elle semblait surprise par ma question mais ne dit rien à ce propos, je remarquais juste qu'elle n'arrêtait pas de sourire, elle semblait ravie que je m'intéresse à elle et à ce qu'elle faisait visiblement.
- tiens, prends ça d'abord.
Joignant le geste à la parole, elle me passa son aiguille toute prête, le fil se trouvait déjà dans le chas et il pendait autant d'un côté que de l'autre. Elle se leva ensuite et se positionna juste derrière le dossier de ma chaise afin de superviser chacun de mes mouvements.
- on va commencer par un bouton à deux trous, c'est le plus simple. Vas-y, positionne-le sur la chemise. Par en dessous, tu fais passer l'aiguille à travers le tissu, puis un des trous du bouton. Ensuite, tu passes l'aiguille à travers le second trou en traversant le tissu. Tire le fil à fond surtout.
Pas une seule fois elle ne me toucha en me donnant ses instructions, ses mains et ses doigts s'arrêtaient à chaque fois à plusieurs centimètres des miens, juste assez pour me guider, c'est fou à quel point les Altruistes redoutaient tout contact physique, je n'aurais jamais cru ça possible.
- voilà. Maintenant tu n'as plus qu'à recommencer plusieurs fois jusqu'à ce que le bouton tienne bien en place sur la chemise.
Je souris fièrement après le travail que j'avais fourni, rien ne me résistait, la gamine avait aussi l'air totalement satisfaite de mes efforts.
- bravo ! Demain on pourra attaquer le bouton à quatre trous ! Lâcha-t-elle avec enthousiasme.
Elle se leva pour préparer sa fameuse purée d'épinards fondante et je n'eus pas le coeur à lui casser son délire tout de suite mais je ne voulais déjà plus entendre parler de couture avant même d'avoir vraiment commencé, ça n'était vraiment pas fait pour moi.
Ma gorge était sèche. Mon ventre criait famine. Ma chemise entrouverte grise était couverte de sang. Mon sang. Je ressentais un très fort engourdissement dans les deux bras. Mes pieds ne touchaient presque plus terre. J'étais suspendu par une corde attachée au plafond. Des cernes me mangeaient tout le visage. Je peinais à garder les yeux ouverts. Ma joue droite était maintenant brûlante. Une chaussure en cuir dur venait de me heurter violemment. En plein visage.
- HÉ ! C'est pas l'heure de pioncer, le coincé !
C'était comme si mon bourreau n'avait pas de visage. Mais il avait la dégaine d'un Sans-Faction, j'en mettrais ma main à couper, non pas que je veuille lui donner encore plus d' idées. Il s'approcha de moi. Je me recroquevillai sur moi-même. J'en avais assez. Je voudrais déjà en finir. Mais pas mon geôlier. Il avait le sourire aux lèvres, lui. Un sourire sadique. Sa main s'insinua dans mes cheveux sans douceur. Il me les tira avec férocité et m'obligea à le regarder. Je n'avais plus la force de lutter. Je soutins le regard hautain de mon persécuteur. Mais le mien était vide à présent.
- maintenant !
Je me réveillais en sursaut, je n'étais plus suspendu par une corde attachée au plafond mais allongé sur le canapé du salon, encore un putain de cauchemar, je commençais vraiment à les haïr. Dans celui-ci, je portais une tenue d'Altruiste, est-ce que ça signifiait que c'était ma faction d'origine ou mon subconscient l'avait choisi parce que j'y vivais aujourd'hui ? Cette question m'obnubilait.
En sueur, je quittai le salon pour prendre un rafraîchissement dans la cuisine quand je vis la gamine se planquer immédiatement sous la table dès qu'elle m'aperçut, sa naïveté me fit sourire, comment pouvait-elle sérieusement croire une seconde que je n'y avais vu que du feu ?
- Chloë, je t'ai vue, tu peux sortir.
Toute penaude, elle suivit mon conseil avant de porter une attention toute particulière au sol de la maison.
- je vérifiais si je n'avais pas fait tomber quelque chose.
Elle prit place ensuite sur une chaise, en fronçant un sourcil dans ma direction alors que j'avalais mon verre d'eau d'une seule traite.
- ça va mieux, ta tête ?
- ouais, ça va, ta tisane est aussi efficace qu'elle est dégueulasse. En parlant de ça, j'ai oublié de te demander quand t'es rentrée ce soir comment ça s'était passé au lycée aujourd'hui, t'as appris des trucs nouveaux sur moi ? Quelqu'un m'a reconnu ?
- non, désolée, personne, du moins pas encore, mais j'ai bon espoir, je n'abandonnerai pas tant que je n'aurais pas un semblant de piste.
Sa remarque me fit sourire, elle me faisait plus penser à une Audacieuse qu'à une Altruiste quand elle parlait comme ça et sa détermination à toute épreuve était loin de me déplaire. Après avoir posé mon verre d'eau dans l'évier, je m'approchai de la table et me saisis du bouquin posé sur cette dernière et qui avait pour titre « Feuilles d'herbe » de Walt Whitman.
- c'est pour ça que t'es là ?
- non, je… j'avais soif… comme toi.
- c'est pas beau de mentir.
- c'est un recueil de poèmes, j'aime les lire à voix haute et je ne veux pas réveiller mon frère, il dort juste à côté, c'est tout.
- t'as déjà l'air d'avoir fait ton choix pour ta nouvelle faction.
- il me reste plus que deux ans à attendre avant d'aller chez les Érudits.
Je fis rapidement le calcul dans ma tête, elle avait quatorze ans alors, pour être franc, je lui aurais donné au moins deux ans de moins, elle faisait beaucoup plus jeune que son âge même si sans cet affreux chignon et ces cheveux lâchés qu'elle s'autorisait à garder que pendant la nuit j'imagine, elle faisait tout de suite moins gamine.
- pourquoi tout ce cirque alors ? T'être cachée quand tu m'as vu ? Me mentir ?
- parce que lire des poésies est lié à la vanité, c'est un plaisir futile et gratuit, ce que désapprouve fermement notre Faction, mon frère ne serait pas très content s'il apprenait que j'enfreins le règlement.
- t'en fais pas, ça restera notre petit secret.
Je lui adressais un clin d'œil complice au passage avant de rejoindre mon canapé, la voir se rebeller ainsi en s'opposant aux normes imposées par sa faction me faisait bien marrer et je comptais bien y mettre mon grain de sel, histoire de tuer le temps encore un peu plus.
Que la joie t'accompagne *_*
