Comment vos commentaires me boostent grave, merci du fond du cœur à vous :)


Le silence régnait dans la cuisine, la gamine n'avait pas décroché un seul mot et encore moins un sourire de tout le repas depuis que son frangin lui avait annoncé que le bébé labrador dont elle espérait tant devenir la maîtresse ne lui reviendrait pas au final. Elle ne faisait même pas d'effort pour le cacher, elle était dégoûtée.

- je suis désolé que ça n'ait pas marché Chloë, les parents de Marla ne savaient pas qu'on en avait réservé un, il faut rester positif, on aura peut-être plus de chance la prochaine fois.
- oui, je sais Joel, ce n'est pas de ta faute, ni de celle de Marla d'ailleurs, je ne vous en veux pas, c'est juste que… je lui avais déjà trouvé un prénom, j'avais déjà réfléchi où je mettrais son panier, c'était tellement réel pour moi, comme s'il habitait déjà avec nous en quelque sorte, tu comprends ?
- t'avais choisi quoi comme prénom ? Demandais-je histoire de faire la conversation.
- chocolat comme la couleur de son pelage.
- c'est pas un problème alors, il suffit que je t'en vole un de la même couleur au parc demain et le tour est joué.

Ma tentative d'égayer l'atmosphère n'eut pas l'effet escompté, bien que la gamine semblait flattée que je lui fasse une telle proposition, son frangin m'envoya un regard des plus glacials.

- nous sommes contre le vol, c'est considéré comme un acte purement égoïste dans notre faction.
- du calme Joel, pas la peine de monter tout de suite sur tes grand chevaux, je plaisantais. Je ne ferais jamais ça.
- bien sûr que non.

Je perçus une ironie évidente dans sa voix, depuis quand j'étais devenue une personne aussi horrible à ses yeux ?


Un long couloir. Est-ce que c'était celui de mon ancien lycée ? Une chaise juste derrière moi. Avec Joel assis dessus. Sa chemise était grise et je m'amusais à enrouler ce dernier avec un ruban adhésif exactement de la même couleur, je riais à gorge déployée jusqu'à ce que des pleurs de petit garçon me fassent tout de suite arrêter, Joel avait à présent pris l'apparence d'un rejeton de dix ans à peine, il ne portait plus de chemise, le ruban adhésif était collé à même sa peau, il fallait que je le libère au plus vite, mais il se mettait à hurler de douleur encore plus à force que je lui arrachais le ruban, c'était horrible, je n'en pouvais plus de l'entendre souffrir à ce point.
Bip, bip, bip ! Je n'avais jamais autant soulagé d'entendre la sonnerie de ma montre, mes relations tendues avec le frangin commençaient tout doucement à me hanter et la dernière chose que je voulais c'était de réfléchir à la signification de ce cauchemar totalement tordu, je préférais cent fois me creuser les méninges et savoir comment j'allais procéder pour trouver un clebs à la gamine, cette fille devenait dangereuse, je semblais bien incapable de lui dire non, ça revenait à refuser de prêter son coude à une mamie aveugle pour traverser la rue.


- t'en as mis du temps, on allait lancer un avis de recherche d'une minute à l'autre.

J'eus à peine le temps de faire mon entrée dans la cuisine que déjà le frangin me faisait des reproches, je n'arrivais plus à savoir s'il plaisantait ou non, son humeur était tellement changeante avec moi ces derniers temps que je préférais rester sur mes gardes à tout moment.

- et tu l'aurais mis à quel nom ? Je te rappelle que je ne sais toujours pas qui je suis.

Il ne répondit pas à mon trait d'humour et je sentis le regard de la gamine se focaliser sur le grand plaid gris que je tenais dans les mains et d'où s'agitait son cadeau juste en-dessous.

- tiens Clover, joyeux anniversaire en avance.
- sache que nous ne fêtons pas les anniversaires John, ce serait du narcissisme.
- c'est pour moi ?

Touchée par mon geste, la gamine ne prêta pas attention à la remarque de son frangin et réceptionna avec une joie non dissimulée le cadeau que je lui passai sans tarder.

- tiens, prends-le, je vais me laver les mains. Je crève la dalle.

Ni une, ni deux, la gamine souleva le plaid et s'extasia à la vue de la boule de poil qui était jusqu'alors cachée juste en dessous.

- c'est pas vrai. Il est trop mignon. T'as vu Joel ? Il m'a offert un chien. Mais oui, t'es beau toi !
- où tu l'as trouvé ?

Dès ma nouvelle apparition dans la cuisine, le frangin ne perdit pas une seconde pour me cuisiner, je me serais crû en plein interrogatoire.

- je ne l'ai pas volé si c'est ça qui t'inquiète. A force de me balader dans le parc, je laisse mes oreilles traîner, c'est tout.
- tes oreilles traîner, c'est-à-dire ? Tu peux être plus clair s'il te plaît ?

Je soufflais d'exaspération après sa question et une fois installé sur ma chaise, je piquai ma fourchette dans ma cuisse de poulet avant de lui répondre entre deux bouchées de petits pois.

- hier j'ai entendu cette mère de famille qui parlait de donner des bébés bergers australiens, je lui ai tout de suite dit que ça m'intéressait et on s'est mis d'accord pour que je vienne le chercher ce soir, voilà tu connais toute l'histoire.
- merci, John. Il est trop beau.
- mais de rien, Clover.
- tu sais comment tu vas l'appeler ? L'interrogea son frangin.
- je ne sais pas encore, c'est un mâle ou une femelle ?
- attends, je te le tiens.

Joignant le geste à la parole, je l'aidais à stabiliser le chiot en question afin que la gamine puisse vérifier à l'endroit prévu.

- une femelle, annonçais-je en la devançant.
- et t'as vu les yeux bleus azur qu'elle a ? Ah je sais, Azura ! Ça lui va bien, non ? Je suis sûre qu'elle doit avoir soif et une faim de loup aussi !

Sans attendre une seconde de plus, la gamine quitta la table pour se diriger tout droit vers le frigo avec Azura toujours dans ses bras, je me retrouvais donc seul à manger en face de mon meilleur ennemi, je sentais qu'il allait me faire à nouveau la morale d'une seconde à l'autre.

- je te remercie pour Chloë, ça fait longtemps qu'elle en voulait un. Je crois que tu es son nouveau héros. J'espère juste que tu ne l'as pas fait en espérant quelque chose de sa part en échange par contre.
- tu me prends pour qui ? J'essaie de m'adapter à cette faction, c'est pas un truc d'Altruiste de tout donner à son prochain sans rien attendre en retour ?
- on est d'accord.

J'acquiesçai juste après lui, c'était bien la première fois qu'on s'entendait sur quelque chose tous les deux, comme quoi, les miracles, ça pouvait arriver de temps à autre par ici.


- John ?
- mmmmh ?

Je me tournais de l'autre côté du canapé afin de voir à qui appartenait cette voix chuchotée qui venait tout juste de m'appeler.

- John ? Tu dors ?
- Clover... Qu'est-ce que tu fous là ?

Non mais sérieusement, qu'est-ce qu'elle avait à venir me déranger à une heure pareille ? J'avais déjà du mal à trouver le sommeil en temps normal alors si en plus on me réveillait, j'étais bien parti pour une nouvelle nuit d'insomnie, la poisse !

- je voulais encore te remercier pour Azura, c'est le plus beau cadeau qu'on ne m'ait jamais fait.
- ouais, cool, je suis ravi pour toi. Bonne nuit.
- non, tu n'as pas bien compris ce que je voulais dire.

Je restais sur le cul quand je la sentis poser une main tremblante sur mon entrejambe, qui était cette fille et où était passée ma petite coincée préférée ?

- hé mais ça va pas… tu fais quoi là ?
- je t'ai dit, je veux te remercier.
- arrête, je ne l'ai pas fait pour ça.
- tu ne veux pas ?
- c'est pas ça, soufflais-je en levant les yeux au ciel. Tu flippes dès que je te prends la main comme l'autre jour au parc et maintenant que je t'ai offert un clebs, tu veux aller plus loin ? Tu n'es pas prête Clover, même moi je peux le voir.
- je veux seulement te faire plaisir, comme tu l'as fait avec moi.
- ouais, j'avais compris l'idée générale, merci.
- on peut procéder par étape sinon.

Je levais un sourcil dans sa direction ne voyant pas où elle voulait en venir quand elle se mit en position couchée dos à moi et que je me reculais tout naturellement pour lui laisser assez de place pour qu'on tienne tous les deux sur ce piteux canapé. Elle prit ensuite ma main pour la poser tout contre son abdomen, mes narines humaient sa longue chevelure lâche dont l'odeur abricot me rendait fou, sa tunique d'Altruiste sentait à la fois le savon et le grand air, je devais avouer que cette chaleur humaine me faisait le plus grand bien.

- c'est suffisant pour l'instant ? Murmura-t-elle toujours dos à moi.
- plus que suffisant.

Bizarrement cette nuit-là, je n'eus aucun mal à me rendormir.


Un raclement de gorge, puis un autre, j'eus à peine le temps d'ouvrir les yeux que je sentis quelqu'un se lever en urgence du canapé où j'étais encore couché, tout ce boucan dès le matin me donnait un putain de mal au crâne, je n'avais qu'une envie à cet instant, c'était de me rendormir au plus vite.

- Joel, oh c'est pas vrai, je vais préparer le petit-déjeuner !

Je reconnus immédiatement la voix de la gamine avant de l'entendre s'éloigner vers la cuisine, les événements de la veille me revinrent ensuite en tête, on s'était endormi l'un contre l'autre sur le canapé et le frangin venait sûrement de nous surprendre d'où la fuite à l'anglaise précipitée de la gamine d'il y a quelques secondes à peine.

- ce serait plus sage, oui, dit le frangin comme s'il se parlait à lui-même.
- hey Joel, ça va, bien dormi ?

La voix encore endormie, je m'étirais sans gêne devant lui, entre deux bâillements bien prononcés, j'avais du mal à émerger de cette nuit des plus reposantes.

- c'est plutôt à toi que je devrais poser la question.
- comme un bébé, merci.

Je vis la mâchoire de mon interlocuteur se crisper aussitôt, visiblement il n'était pas d'humeur à plaisanter dès le matin, je décidais alors de crever l'abcès tout de suite avec lui.

- je t'arrête tout de suite, il ne s'est rien passé, on a fait que dormir tous les deux.
- jusqu'à quand ?
- qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Je n'y peux rien si ta frangine me trouve irrésistible.
- tu es prêt à officialiser les choses alors ?
- comment ça ?
- Marla vient manger ce soir à la maison, ça peut être sympa un dîner à quatre, qu'est-ce que tu en dis ? Ça te tente ?

Je fus pris de court par son invitation, c'était un piège ou il était sérieux ?

- heu oui, pourquoi pas ?
- parfait. Je vais dire à Chloë de nous organiser tout ça.

Alors que je m'essuyais encore les yeux de fatigue, il rejoignit sa frangine dans la cuisine. J'avais la désagréable sensation de m'être fait couillonner en beauté, mais c'était trop tard, j'avais accepté son invitation, je ne pouvais plus reculer à présent, le frangin était vraiment beaucoup plus malin que je le croyais, malheureusement pour moi.


- alors Marla ? Qu'est-ce que tu fais dans la vie ?

Assis en face de Joel alors que la gamine était installée face à la copine de son frangin, j'étais d'humeur à faire la conversation pour une fois.

- je vais au lycée.
- t'es encore au lycée ? T'as quel âge ?
- quinze ans, pourquoi cette question ?
- comme ça, ça veut dire que t'as un an de différence avec Joel, c'est énorme.
- pas tant que ça, relativisa le frangin, deux ans c'est déjà beaucoup plus gênant.

L'allusion à ma propre différence d'âge avec la gamine ne m'avait pas échappé mais je décidai de faire comme si de rien n'était.

- l'important c'est surtout de regarder dans la même direction en tant que couple, jugea Marla.
- comment ça ? L'interrogea aussitôt la gamine.
- et bien, on a beaucoup discuté avec ton frère et on veut les mêmes choses dans le futur, je crois que c'est bien là tout ce qui compte, non ?

La remarque de la copine de Joel fit du chemin dans ma tête, je me rendis soudainement compte que cette relation entre Chloë et moi n'avait aucun avenir, on voulait des choses différentes tous les deux, ça ne servait à rien de laisser traîner les choses en longueur, notre histoire ne menait à rien et je comptais bien y mettre fin dès que possible.


- John, tu dors ? Je venais te dire bonne nuit.

Encore cette même voix chuchotée provenant de la gamine, alors que j'étais déjà allongé de tout mon long sur le canapé du salon, j'ouvris les yeux pour la retrouver à genoux au sol juste devant moi, à hauteur de mon oreiller.

- bonne nuit. Tu peux aller dormir dans ton lit maintenant.
- ou bien… je peux rester et dormir avec toi sinon ? Mon frère a l'air de se faire à l'idée d'une relation entre nous, sinon pourquoi il aurait organisé ce dîner à quatre à ton avis ?

Bon sang, comment pouvait-elle être aussi naïve ? Je n'arrivais pas à y croire. Je n'avais plus la force de lui expliquer le plan machiavélique de son frangin à cette heure-ci, il fallait que je me montre ferme avec elle, une bonne fois pour toute.

- j'en ai rien à foutre qu'il soit d'accord ou pas. Il n'y a pas de nous. Il n'y en a jamais eu.
- mais… tu… c'est toi qui...
- je t'en prie Clover, t'es pas aussi aveugle si ? Dans quatre mois, je serais chez les Audacieux entrain de vivre ma vie comme je l'entends et toi tu épouseras un petit génie d'Erudit l'année suivante, c'est comme ça que ça doit se passer et pas autrement, c'est ça notre destinée, toi qui crois au destin, tu devrais le comprendre mieux que personne.
- ça ne doit pas forcément se passer comme ça, pas si je choisis les Audacieux aussi.
- laisse tomber, tu ne tiendras pas une semaine là-bas, enlève-toi cette idée de la tête tout de suite, c'est préférable.
- préférable pour qui ? Pour toi ? Si je comprends bien tu te moques de me faire souffrir, que ce soit maintenant ou plus tard.
- voilà, t'as tout compris, je m'enfiche de toi, de ton frangin, de cette piteuse maison, de cette faction de mes deux et plus vite je me serais cassé d'ici, mieux je me porterais, c'est clair ?
- très clair, dit-elle des sanglots dans la voix. Je suis désolée... d'avoir mal interprété notre amitié.
- ouais, voilà, c'est ça. T'as tout mal interprété. C'est bon, je peux pioncer tranquille maintenant ?
- bonne nuit, John, dit-elle d'une voix étranglée.
- ouais, bonne nuit.

Quand elle se leva, j'eus juste le temps d'apercevoir ses yeux brillants de larmes dans l'obscurité avant qu'elle ne rejoigne le petit couloir vers sa chambre.
Au fond de moi, je me détestais de lui avoir fait subir ça, mais c'était un mal pour un bien, comme quand on décollait un pansement, valait mieux pour elle qu'elle souffre maintenant un bon coup, plutôt que de continuer à souffrir sur le long terme, c'était la meilleure chose à faire dans son intérêt, j'en restais persuadé.


Que la joie t'accompagne *_*