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(Édité : janvier 2013)
Chap 5 - « La colère d'un tigre »
Alors qu'Asami traversait le long couloir dans une allure rapide et décidée vers les ascenseurs, Suoh le rejoignit au pas de course après avoir fermé l'appartement de son patron. Il resta derrière l'homme d'affaires et fixait son dos. « Ce n'est pas bon », pensa Suoh « Il se précipite une nouvelle fois sans réfléchir aux conséquences. Il finira par se faire tuer… » Le garde du corps était inquiet. Il aurait voulu raisonner l'homme mais savait déjà qu'il ne pouvait s'opposer à sa volonté. Surtout dans son état actuel.
Même si Asami ne lui avait donné aucune instruction pour son assistant, Suoh prit sur lui de l'appeler pour le prévenir des intentions irraisonnées de l'homme d'affaires. Après lui avoir expliqué la situation, la voix haut perché et stupéfaite de Kirishima lui creva presque le tympan.
- « Comment ? » fit Kirishima en remontant ses lunettes du bout de son index. « Je sais, inutile de l'en dissuader. Je rassemble les hommes et on se retrouve à l'aéroport. Je vais réserver un vol pour Macao. Mais surtout ne le quitte pas des yeux. »
- « Évidemment », fit Suoh comme si cela coulait de source.
Il coupa ensuite son portable devant Asami qui attendait l'ascenseur avec une impatience palpable. Les portes coulissantes s'ouvrirent enfin, accueillant dans sa cage les deux hommes qui s'y engouffrèrent rapidement. Asami n'avait pas l'air d'avoir entendu sa discussion avec Kirishima. Il demeurait impassible comme si son esprit se trouvait déjà à Macao. Depuis que ce jeune homme, Takaba Akihito, avait fait irruption dans la vie de son patron, celui-ci prenait trop de risques à vouloir le sortir de toutes ces situations périlleuses. Suoh commençait à ne plus pouvoir supporter ce gamin. Si par sa faute Asami perdait la vie, il n'osait même pas imaginer ce qu'il ferait à ce gosse sans pour autant aller jusqu'à le tuer. Mais la dérouillée qu'il lui mettrait, le marquerait à vie.
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Au Park Hyatt Hotel, les trois hommes de main délégués pour la surveillance du chinois furent prévenus de la situation. N'ayant eu aucune instruction de leur patron sur ce qu'ils devaient faire de Liu Feilong, Kirishima avait finalement décidé de l'emmener avec eux, à Macao.
Feilong déjeunait tranquillement, l'air pensif et le menton lové dans sa main, lorsque subitement les trois hommes de mains d'Asami firent irruption dans sa chambre d'hôtel.
- « On ne vous a jamais appris à frapper avant d'entrer ? » fit-il fortement agacé par tant de sans gêne.
Sans gêne qui fut à son paroxysme lorsque sous la menace de trois armes automatiques pointées sur lui, Feilong se vit dans l'obligation de s'habiller rapidement. On ne lui avait même pas donné le temps de faire un semblant de toilette – ce qui augmenta d'un cran sa mauvaise humeur.
Sans connaître la raison de ce remue-ménage intempestif, le leader de Baishe se vit propulser sans ménagement à l'arrière d'une voiture, encadré de deux hommes. Les trois colosses ne lui avaient fourni aucune explication, et vue leurs airs revêches, en déduisit qu'il était vain de le leur demander. Il prit donc son mal en patience, pensant qu'il devait son escapade matinale à Asami. Mais dans quel but ? Feilong n'en avait aucune idée, mis à part peut-être pour le tourmenter un peu plus.
La voiture s'engagea dans une fourchette de l'autoroute. Un panneau indiquait : International Airport.
- « L'aéroport ? » s'étonna Feilong, suspicieux. « Pourquoi l'aéroport ? »
Naturellement, seul le silence entrecoupé par le ronronnement du moteur du véhicule, daigna lui répondre.
Arrivés enfin à l'aéroport, les quatre hommes se dirigèrent dans le hall d'embarcation. Tous les hommes d'Asami, du moins une grande partie, y étaient attroupés. Le leader de Baishe reconnut Kirishima Kei parmi le troupeau de molosses tous vêtus de costumes noirs. « Question discrétion, ils pouvaient repasser », ironisa intérieurement Feilong. Mais il ne voyait pas Asami. Où était ce fichu japonais ?
Feilong passa tout le processus d'embarcation dans un silence de mort. On l'avait installé sur les sièges centraux de l'avion, encadré de quatre gorilles. Il faisait vraiment tâche avec son visage efféminé parmi ces mastodontes aux traits patibulaires. Et comble de l'horreur, il se trouvait en plus en seconde classe.
Qu'était-ce donc tout ce cinéma ? Pourquoi le ramenait-on en Chine ? Il ne pensait pas qu'Asami se serait délesté d'une grande partie de ses hommes juste pour l'escorter en toute sécurité chez lui. Sa ''générosité'' avait ses limites…
Une fois l'avion décollé, Kirishima invita Feilong en première classe et lui expliqua enfin tous les événements passés, sans omettre la réaction hâtive et irraisonnée d'Asami.
- « C'est bien lui, ça… » dit-il sur le ton de l'ironie avant de prendre un air plus grave. « Et Takaba Akihito, vous êtes sûr qu'il… »
- « Nous n'en savons pas plus à son sujet, à part le fait qu'il ait été mortellement touché. »
- « Mortellement ? Peut-être n'est-il que légèrement blessé, ce n'est peut-être aussi qu'une ruse d'Arbatov pour piéger Asami. »
- « Non. Nous avons un contact parmi les hommes d'Arbatov. Elle est affirmative quant à l'état grave du jeune garçon. »
Feilong blêmit. Il avait du mal à croire qu'Akihito puisse être mort. Soudain, il releva un détail sur les explications de l'assistant :
- « Vous avez dit ''Elle'' en parlant d'un contact. »
- « Une domestique. »
- « Une domestique ? Et vous faites confiance à ce genre d'individu ? Qui plus est, une femme ? »
- « C'est justement parce que c'est une femme, une mère de surcroît. »
- « Je vois. Un chantage affectif. Oui, c'est un bon atout… »
Cependant, ça ne rassurait aucunement les craintes du chinois quant à la survie du photographe, bien au contraire. Si ce contact agissait sous la menace d'Asami, pourquoi lui aurait-il mentit sur l'état d'Akihito ? Cela n'avait aucun sens.
Feilong, assis sur un des siège, regardait à travers le hublot la mer qui miroitait sous l'effet des rayons du soleil. Akihito était sans doute mort…
- « Je comprends mieux les réactions d'Asami, dorénavant… » murmura-t-il pour lui-même et visiblement affligé par la nouvelle.
Kirishima le regarda, songeant à toute cette haine que les deux mafieux se portaient l'un à l'autre. Surtout le chinois, car Asami n'était pas genre à entretenir ce sentiment de profonde aversion. Colère sur le moment, certes, mais il ne s'embarrassait pas à s'en nourrir. Avec Asami, les problèmes étaient vite réglés : clair, net et sans bavure. Il ne tergiversait pas. Les deux antagonistes étaient totalement opposés tant par leurs agissements que par leurs physiques.
Alors que Kirishima s'occupait à comparer les différences des deux grosses pointures de la mafia asiatique, Feilong, dont le visage s'était durci, songeait à Akihito. Il avait du mal à accepter qu'il puisse être mort… Arbatov allait payer pour ça. Oui, chèrement payer !
Lors de sa séquestration, Feilong avait fini par apprécier Akihito. Il aurait même voulu le garder auprès de lui. Il était le seul, avec Tao, en qui il pouvait réellement avoir confiance. Malgré tout le mal qu'il lui avait fait durant sa séquestration, le jeune photographe s'était inquiété pour lui, il avait même pleuré pour lui… Akihito était vraiment spécial : à la fois sensible et rebelle, fragile et solide. Feilong avait finalement pris ce garçon en sympathie.
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Le jet privé d'Asami fendait à vive allure les nuages dans le ciel de la mer de Chine. Encore une heure, et l'homme d'affaires mettrait le pied sur le sol de Macao. Sol qui se verrait bientôt souillé du sang d'Arbatov.
Asami, assis, jambes croisées sur les sièges arrière du jet, regardait droit devant lui. Son visage était fermé, seuls ses yeux acérés attisés d'un éclat meurtrier témoignait de son état d'esprit. Il demeurait silencieux et n'avait même songé à fumer depuis la tragique nouvelle.
Suoh n'osait s'approcher de son patron, tant son aura était cuisante. L'atmosphère était tendue à l'extrême. Tout en regardant le dos du mafieux, le garde du corps eut l'impression de ne pas connaître cet homme. Disons qu'il ne le reconnaissait pas. Il n'essaya pas d'imaginer ce qui se passait en ce moment dans sa tête, il le savait déjà. Cependant, il ne comprenait pas pourquoi il avait décidé de se diriger droit vers la mort. C'était pure folie de se jeter inconsciemment sur les terres de Macao où siégeait l'organisation mafieuse d'Arbatov.
Mais Suoh avait pris la décision de suivre son patron et de protéger ses arrières au péril de sa vie. Il lui était dévoué corps et âme et le serait jusqu'à son dernier souffle.
- « Tu ne m'accompagneras pas », ordonna soudainement Asami comme s'il avait deviné les pensées de son garde du corps.
- « Mais, Monsieur… »
Asami n'avait rien ajouté d'autre. C'était purement et simplement un ordre irrévocable.
Suoh, poings serrés, maudissait à présent réellement Takaba. « Saleté de môme ! » ragea-t-il intérieurement.
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Le jet atterrit enfin sur les terres de Macao et Arbatov fut presque aussitôt prévenu de son arrivée inopinée à l'aéroport. Il a fait vite, se dit le russe, quelque peu inquiet.
- « Inutile de prendre de risque. Vu l'état d'esprit dans lequel doit se trouver Asami, mieux vaut pour moi m'éclipser discrètement », fit-il cette fois-ci tout haut dans un rire de gorge.
Arbatov ne se souciait nullement qu'on le traitât de lâche. Cette insulte avait emmené bon nombre d'individus téméraires droit dans la tombe.
Lui, n'était pas stupide…
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Asami sortit de l'aéroport de Macao, et s'installa au volant d'une berline qu'il avait soigneusement fait réserver par son garde du corps. Il démarra au premier vrombissement du moteur, laissant son homme de main sur le bord de la route dans un crissement de pneus. C'était une affaire d'ordre privée. Lui seul devait la mener.
- « L'inconscient. Il part directement se faire tuer ! » grommela Suoh, à la fois énervé et anxieux.
Asami parcourut à grande vitesse les routes menant au repère du russe. Malgré la nuit blanche qu'il avait passée, son esprit était toujours aussi aiguisé. Il n'avait pas pu fermer l'œil dans le jet. Pour tout dire, il n'avait pas songé une seconde à se reposer avant d'atterrir en terre ennemie.
Il évita donc lestement tous les obstacles qu'une route en pleine effervescence imposait. Il ne pensait qu'à Takaba. Il revoyait son visage sous l'emprise de la jouissance. Asami aimait particulièrement le regarder pendant ce moment furtif. Son visage était tellement… En y resongeant, Asami eut soudain un choc. Il réalisa à cet instant qu'il ne reverrait plus ce visage. Il ne s'amuserait plus à le voir résister inutilement à ses caresses osées et passionnées. Il n'aurait plus à supporter ses colères de gamin. Il n'aurait plus l'occasion de dompter le caractère fougueux et intrépide de son amant.
Son amant… ?
Il n'avait jamais parlé d'Akihito comme d'un amant. Une propriété, oui. Un jouet, un divertissement, mais jamais comme d'un amant. Son sang ne fit qu'un tour dans ses veines. Il n'allait pas tuer Arbatov sur le coup. Il le ferait d'abord souffrir, et le tuerait ensuite de ses propres mains.
La rage d'Asami aurait fait fuir le diable en personne. Il allait tant faire souffrir le russe que le japonais en serait damné pour l'éternité. Il ne voulait pas que l'on touche à sa propriété, il était donc évident de ne pas l'en priver définitivement.
Il ne fallait pas toucher à ce qui lui appartenait, il ne fallait pas toucher de quelque façon que ce soit à Akihito… Et toutes les pègres mafieuses du monde en seraient averties par l'acte assoiffé de sang qu'il allait commettre.
Ils allaient tous connaître sa véritable colère !
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À leur arrivée à l'aéroport, le groupe de mafieux en costume noir fut prévenu qu'un certain Asami Ryûichi était arrivé sur les terres de Macao depuis déjà vingt minutes. Celui-ci se dirigeait, seul, dans le repère d'un homme appelé Mikhaïl Arbatov. Suoh avait laissé ce message à un coursier à leur intention.
La missive en main, Kirishima pensa que son coéquipier avait dû suivre Asami, malgré son interdiction. Suoh n'était pas homme à abandonner celui à qui il avait juré loyauté et protection.
- « Dépêchons-nous ! » ordonna Kirishima à ses hommes.
En l'absence d'ordres donnés par Asami, c'était à son assistant d'en prendre le contrôle et la responsabilité. Asami avait toute confiance en ses hommes et ceux-ci la lui rendaient par leur fidélité absolue.
Quant à Feilong, durant le vol les amenant à Macao, avait contacté les quelques hommes de confiance qu'il lui restait. Avec ce qu'il leur avait demandé, mieux valait qu'il prenne ceux dont-il était vraiment sûr. Ils avaient ordre de se rendre autour de la propriété d'Arbatov et d'attendre ses instructions.
Ils se rejoindraient tous, mafia japonaise et chinoise, chez Arbatov, réunis pour la première fois dans un seul et même combat. Mikhaïl Arbatov n'en sortirait pas vivant.
Installé à l'arrière d'une voiture, accompagné de Kirishima, Feilong ne laissa pas filtrer son inquiétude pour Asami. Il craignait de retrouver son pire ennemi, étendu sur le sol, criblé de balles et baignant dans son sang. Asami n'avait pas le droit de mourir de la main d'Arbatov. C'était à lui de le tuer. Il ne pouvait mourir que de sa main !
Tout à cette réflexion, Feilong serraient de toutes ses forces ses mains qu'il avait mises dans les poches de sa veste. Il ne portait pas sa traditionnelle tunique chinoise. Ce matin même, avant l'annonce du drame, Asami avait dépêché un de ses hommes pour lui acheter un costume. « Il pensait vraiment à tout », songea Feilong. Sauf à sa propre vie… Quel imbécile ! Tout ça pour Akihito. À quoi cela pouvait-il lui servir à présent ? Foncer dans le repère de Mikhaïl ne lui rendrait pas le jeune homme. Et si son acte était poussé par le seul désir de vengeance, c'était d'une stupidité sans borne.
Soudain, le leader de Baishe se mit doucement à sourire. « Stupide ? Et c'est moi qui dis cela alors qu'il n'y a que la vengeance qui me guide concernant Asami ? » Mais ce n'était pas dans les habitudes d'Asami de se laisser régir par ce sentiment. Il devenait totalement imprévisible lorsqu'il s'agissait d'Akihito. Imprévisible et, beaucoup trop téméraire.
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Asami était enfin arrivé sur les lieux et jaugea la situation extérieure. Le jardin ressemblait plus à un parc immense où trônait en son milieu le manoir. Celui-ci devait bien compter une trentaine de pièces. Ce sale russe n'allait pas être facile à dénicher. Mais sa détermination restait ferme et il comptait bien lui mettre la main dessus.
Asami ne trouva aucun homme embusqué dans le jardin. C'était plutôt anormal… Il n'avait pas non plus rencontré d'obstacle sur la route, ni même à l'entrée du portail resté étrangement ouvert. Ou alors tous les hommes devaient l'attendre à l'intérieur.
L'homme d'affaires se doutait bien que la nouvelle de son arrivée à l'aéroport était parvenue aux oreilles de Mikhaïl. Mais pourquoi ne pas l'avoir intercepté avant qu'il n'atteigne les grilles du portail ? « Tu aimes jouer à ce que je vois… » pensa Asami.
- « Bien », fit-il tout haut, un sourire de prédateur aux lèvres.
La chasse pouvait commencer !
À suivre…
