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(Édité : janvier 2013)
Chap 6 - « Une journée en enfer »
- « Vous le voyez ? »
- « Oui. Ce jap' est complètement fou. Il traverse l'allée centrale sans même chercher à se couvrir. »
- « Et bien couvrez-le. Mais ne vous faites pas remarquer, il pourrait vous confondre avec les hommes d'Arbatov. Nous serons sur les lieux d'ici vingt minutes. »
- « Bien Monsieur ! Mais les hommes ne comprennent pas pourquoi vous venez en aide à ce japonais alors que… »
- « Faites ce que je vous dis ! » coupa sèchement Feilong. « Pour le moment il est dans notre intérêt de l'aider. »
- « Entendu, Monsieur ! »
Feilong raccrocha et rangea le cellulaire que lui avait prêté Kirishima dans la poche intérieure de sa veste. Il avait appelé ses hommes pour s'assurer qu'ils étaient chez Arbatov et s'informer de la progression d'Asami dans la villa. « Dans notre intérêt… » se répéta-t-il mentalement avec un demi-sourire. « Du moment qu'il nous aide à éliminer Arbatov, c'est tout ce qui compte… Tout compte fait, tu sais te montrer utile Asami… ».
Le leader de Baishe regarda d'un air pensif les rues de Macao qui défilaient derrière la vitre de la berline qui filait à vive allure vers la résidence du russe. Il n'était pas vraiment convaincu de ses propos. Était-ce vraiment parce qu'Asami avait l'intention de tuer Arbatov qu'il avait décidé de lui venir en aide ? Évidemment non, mais ses hommes n'avaient pas à le savoir.
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Asami montait les dernières marches menant à l'entrée du manoir. La bâtisse était plutôt massive, s'inscrivant dans un style baroque dont les caractéristiques prédominantes mettaient l'accent sur un aspect chargé de moulures, colonnes et autres genres de fioritures. Pour les murs extérieurs, Arbatov avait opté pour un blanc immaculé, aveuglant presque par grand soleil. L'entrée principale, ornée de colonnes de marbre, donnait sur une double porte cintrée où surplombaient des moulures qu'Asami n'avait nullement le temps de détailler.
La double porte cintrée, elle aussi incrustée de cannelures, semblait être fermée. Asami tendit la main sur la poignée qui résista. Fermée, comme il s'en était douté. Aucune importance… Rien ne pouvait stopper sa résolution.
Il leva son arme vers la porte, et fit sauter la serrure dans une déflagration qui retentit comme un coup de tonnerre dans le ciel.
- « Mais qu'est-ce qu'il fait ? C'est du suicide ! Comment le patron veut qu'on couvre un type pareil ? »
Les hommes de Feilong se regardèrent et l'un deux acquiesça dans un rire bref :
- « Ouais, il n'a pas froid aux yeux celui là. Il est effectivement à la hauteur de sa réputation ! De toute façon il doit sûrement se douter qu'Arbatov l'attend de pieds fermes à l'intérieur. »
Tandis que les hommes du leader de Baishe reportaient leur attention sur le japonais, celui-ci poussa la porte d'entrée, puis s'écarta sur le côté, arme en main, attendant la première salve de balles. Elles fusèrent et sifflèrent aussitôt de toute part, mordant dans le bois de la porte restée entrouverte. Sans attendre, Asami fit le tour de la bâtisse jusqu'à atteindre une fenêtre, puis cassa un carreau avec la crosse de son arme mais avec beaucoup plus de discrétion que la serrure qu'il avait fait sauter. Étrangement, aucune alarme ne s'était déclenchée durant ses deux tentatives d'intrusion. Sachant qu'il venait à sa rencontre, peut-être qu'Arbatov les avait désactivées. Sans doute aimait-il, lui aussi, jouer au chat et à la souris.
Asami passa le bras à travers la vitre cassée, tourna la poignée, puis enjamba la fenêtre. Le mobiliers, hautement riche en ornements pouvant donner la nausée, informait Asami qu'il se trouvait dans un bureau. Il ouvrit le tiroir du bureau situé au milieu de la pièce, et prit l'arme qui y était rangée.
Ce n'était pas qu'Asami s'était informé de l'emplacement de chaque objets composant le manoir du russe, mais il était de coutume dans toutes les organisations mafieuses, de voir, ça et là, plusieurs armes cachées dans des emplacements stratégiques. Il glissa celle-ci dans la ceinture de son pantalon, derrière son dos, et reprit son exploration. Une arme de plus ne serait certainement pas de trop.
Alors que les hommes au rez-de-chaussée s'acharnaient à ''achever'' la porte en la transformant en passoire, l'homme d'affaires progressa sans encombre jusqu'au premier étage. Toutefois, cette pérégrination était un peu trop facile à son goût, quelque chose clochait. Le premier étage semblait désert.
Il ouvrit toutes les portes une à une. Les pièces étaient vides, pas la moindre trace humaine. Asami plissa les yeux. Il était maintenant certain que le russe avait quitté le manoir. Ce lâche avait dû prendre la fuite avant qu'il n'arrive. Autant dire qu'Asami en était furieux. Il allait à présent devoir le dénicher de son trou à rat. Mais qu'importe le temps que cela mettrait, il le traquerait jusqu'à ce qu'il le retrouve.
Les coups de feu s'étaient tus au rez-de-chaussée. Le manoir avait repris son calme. Un calme bien étrange pour des types qui avaient voulu lui faire sauter la tête avant qu'il ne mette un pied dans la demeure. Asami devait se rendre à l'évidence que les hommes du russe avaient filés. Mais pourquoi n'avaient-ils pas cherché à le poursuivre pour l'éliminer ? Tout ceci ne lui disait rien qui vaille. Même s'il abhorrait devoir remettre sa vendetta à un autre jour, il ne voyait plus aucune raison de rester ici.
Il était sur le point de descendre les escaliers, lorsqu'un bruit au deuxième étage attira son attention. Il leva la tête et regarda le plafond. Tout compte fait, l'endroit n'était pas totalement désert. Il rebroussa chemin et s'engagea à pas feutrés, arme à la main, dans les escaliers. Arrivé au second étage, Asami s'étonna de la pénombre régnant dans le couloir. La seule source de lumière émanait d'une pièce à la porte entrouverte. Ça sentait le piège à plein nez. Il en était parfaitement conscient mais quelque chose le poussait vers cette pièce. Il n'arrivait pas à définir la raison qu'il l'amenait à prendre ce risque – une intuition peut-être – mais il avait le sentiment qu'il le regretterait amèrement s'il faisait demi-tour. Il devait y aller.
Il progressa lentement, dos collé au mur, ses sens en alerte. Le piège était bien tendu. Ses yeux s'étant habitués à l'obscurité du couloir, dès qu'il pousserait la porte, il serait aveuglé par la luminosité qui baignait la salle. C'était une bien fâcheuse posture pour pouvoir viser, même un imbécile en serait conscient. Mais il devait continuer, il était poussé par cette force indescriptible… Violente…
Du bout du canon de son arme, il poussa doucement la porte. Elle émit un grincement sinistre mais il ne s'en inquiéta pas. L'homme à l'intérieur l'attendait, de toute façon. Sa survie ne tenait plus à la ruse mais à la rapidité. Il vérifia d'un œil rapide l'état de son neuf millimètres et reporta son attention sur la porte. Il n'était nullement nerveux. Il arborait ce calme inébranlable qui le caractérisait et qui avait le don d'agacer ou de faire trembler ses ennemis. Un sourire machiavélique étira ses lèvres… Le moment était venu.
Il poussa violemment la porte de son pied quand tout à coup l'image du visage d'Akihito passa devant ses yeux. Bon sang, pourquoi devait-il penser à lui à un moment pareil ?
Non, ce n'était pas seulement un tour que lui avait joué son imagination, c'était réellement… Soudain, il vit une ombre se glisser sur sa gauche. Il pivota rapidement sur lui-même et s'apprêta à tirer lorsqu'une petite silhouette se posta devant lui. C'était une femme ! Deux détonations retentirent aussitôt et Asami sentit une brûlure sur sa tempe et son bras droit. L'erreur de son hésitation lui valut d'avoir été touché. Le canon de l'arme que tenait la femme brilla devant ses yeux. Elle s'apprêtait de nouveau à tirer, quand une autre détonation éclata derrière le dos de l'homme d'affaires.
- « Non ! » tonna-t-il en se tournant vivement vers l'homme derrière lui.
Trop tard. Le corps frêle de la femme s'écroula lourdement sur le sol, une tache de sang à l'emplacement du cœur. Asami se redressa en se tenant le bras. Sa plaie saignait abondamment mais la balle était ressortie. Tout s'était passé si vite… Suoh se tenait dans l'encadrement de la porte, son arme encore fumante.
- « C'était notre contact », fit Asami sur un ton de reproche. « Et que fais-tu ici ? Je t'avais pourtant dit de ne pas intervenir. »
- « Je fais ce pour quoi vous m'avez engagé, Monsieur. »
L'homme d'affaires soupira. Certes, Suoh avait fait son travail mais une innocente en avait payé de sa vie. Il glissa son regard sur le corps étendu sans vie de la femme quand ses yeux croisèrent une autre petite forme couchée sur un lit, au fond de la chambre. C'était Takaba… Il n'avait pas rêvé en pénétrant dans la pièce. Akihito était allongé sur le dos, inerte. Sa tête reposait sur un oreiller gris anthracite qui accentuait la pâleur cadavérique de son teint. Au milieu de sa poitrine, une imposante auréole de sang maculait sa chemise blanche.
Sans en avoir totalement conscience, Asami rengaina son arme dans son holster et s'approcha du lit à pas mesurés. Il fixa un instant la tâche rouge-sang par laquelle la vie de Takaba s'en était allée, puis ses yeux dérivèrent sur le visage du jeune homme. Son expression arborait les traits détendus d'un mort qui avait enfin trouvé la paix. Toujours dans le même état d'inconscience, Asami se pencha au-dessus d'Akihito puis dégagea de son front les quelques mèches de cheveux qui le couvraient avant d'y apposer ses lèvres. Sa peau était si froide. Il avança une main et caressa de son pouce la joue blafarde du photographe. Du sang séché colorait ses lèvres bleutées. Asami resta comme pétrifié lorsqu'il réalisa enfin la terrible évidence. Plus aucun souffle de vie n'animait ce corps.
Le temps semblait s'être arrêté pour Asami. Aucun son, aucune parole ne sortit de sa bouche. Tout passait par ses yeux. Ce n'était ni du chagrin, ni du regret. C'était de la colère : une envie dévorante de faire couler le sang, d'écorcher à vif le responsable de la perte de son amant.
Alors qu'Asami laissait les flammes de sa fureur l'envahir, la faible voix de la femme allongée sur le sol attira son attention. Elle s'exprimait en chinois mais l'homme d'affaires comprenait parfaitement cette langue. Elle prononça un seul mot qui, malgré sa mort imminente, la fit sourire. Elle fixait le dos du japonais de ses yeux vitreux et poussa ensuite son dernier souffle, une satisfaction étrange sur les lèvres.
Asami regarda dans sa direction et fronça les sourcils. Soudain il souleva dans ses bras le corps sans vie du jeune photographe et se précipita vers la sortie.
- « Monsieur ? » s'étonna Suoh qui n'avait rien comprit au charabia de la femme.
- « Une bombe », fit Asami d'un ton grave.
Suoh ne se le fit pas redire une seconde fois. Ils s'engouffrèrent dans le couloir et dévalèrent ensemble les escaliers. C'était donc ça le véritable piège qu'avait tendu Arbatov. Il était prêt à faire sauter sa luxueuse propriété pour se débarrasser de lui. Asami aurait pu éprouver un sentiment de triomphe de voir à quel point le russe le craignait s'il n'avait pas pour seul objectif à cet instant de sortir de cet endroit qui pouvait à tout moment se transformer en fournaise.
Asami avait passé le corps d'Akihito à Suoh qui le lui avait demandé. L'esprit de l'homme d'affaires ne s'était pas totalement consumé dans les flammes de sa vengeance pour refuser ce qui leur permettraient de progresser plus vite. Dans les bras du colosse, Akihito paraissait encore plus frêle. Asami, qui se trouvait derrière Suoh, regardait le visage du photographe et eut un pincement au cœur en se remémorant les moments passés avec ce gamin. Il n'avait encore jamais ressenti cette sensation et il la détestait. Il eut soudainement un rictus sur les lèvres, lui donnant un court instant l'image d'une bête fauve. Le jour où Arbatov se tiendrait devant lui… Lorsque ce jour arrivera… Il n'aura aucune pitié.
De par l'intensité de ses yeux acérés, Asami passa de bête fauve à bête venue droit des enfers.
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Feilong et les hommes d'Asami arrivèrent sur la propriété du russe. Les voitures s'arrêtèrent toutes dans un crissement de pneus, et ils sortirent tous en même temps formant une vague noire glissant lentement dans le jardin. Pour un peu que l'herbe fût bleue, à vol d'oiseau on aurait pu croire à une nappe de pétrole souillant l'océan.
Il y avait des cadavres allongés un peu partout sur le sol. En quittant le manoir, Les hommes d'Arbatov étaient tombés nez à nez sur ceux de Feilong. Il n'y eut pas de quartier, à part quelques hommes fait prisonniers pour un éventuel et douloureux interrogatoire.
Feilong glissa ses yeux sur la luxueuse bâtisse quand soudain une gigantesque déflagration tonna. Le souffle balaya, feuilles, poussières, branches d'arbres et même quelques formes humaines qui s'étaient risqués trop prêt du manoir. Des blocs entiers de la structure de la demeure furent propulsés dans les airs, suivis d'une immense boule de flamme roulant sur elle-même. Le manoir venait d'exploser.
Tous les hommes se stoppèrent net plus par surprise que par peur.
- « Une bombe… » murmura Feilong les yeux écarquillés. Son corps fut pris d'une sueur glacée. Arbatov avait fait sauter sa propriété… « Asami ! » l'achat-il sans se soucier que son exclamation pourrait être mal perçue par ses hommes.
Tous les hommes d'Asami Ryûichi se regardèrent, anxieux. Une seule et même question se lisait sur leur visage : le patron était-il encore dans le manoir lorsqu'il a explosé ?
Soudain, Kirishima eut la présence d'esprit d'appeler l'homme d'affaires sur son portable. Il attendit quatre sonneries… Pas de réponse. Si Asami était vivant et était sorti indemne de l'explosion, il l'aurait appelé. Cinq sonneries… Toujours rien. L'angoisse de l'homme de main en était à son comble lorsqu'au bout de la sixième sonnerie une voix résonna dans le haut parleur. Mais ce n'était pas celle d'Asami.
- « Suoh ? » s'étonna Kirishima.
Les traits de l'homme se détendirent au fur et à mesure que Suoh faisait son rapport. Asami était en vie et ils se trouvaient tous les trois à l'arrière du manoir, du moins, ce qu'il en restait.
- « Tous les trois ? » s'enquit Feilong en s'approchant de Kirishima.
- « Ils ont trouvé le jeune Takaba Akihito. »
Sans chercher à en savoir plus, Feilong, le cœur battant, se précipita vers l'arrière du manoir.
À une cinquantaine de mètres plus loin, Asami, accroupi sur le sol, tenait le corps d'Akihito dans ses bras. La déflagration les avait quelque peu sonnés et la poussière les recouvrants des pieds à la tête, témoignait de leur présence dans le manoir quand il s'était éventré. Suoh, debout derrière les deux hommes, attendait patiemment les ordres de son patron. Tout en regardant le visage livide du jeune photographe, un profond remord l'envahit. Il s'en voulait d'avoir eu autant d'animosité envers lui. Quant à Asami, il n'émettait toujours aucun mot depuis qu'il avait découvert le gamin.
Asami passa un bras sous les genoux du photographe puis se releva. Le visage toujours de marbre, il traversa lentement le jardin en direction de la sortie lorsqu'il vit Feilong courir vers eux et s'immobiliser à la vue du corps dans ses bras. Akihito ressemblait à une poupée de chiffon dans les bras du japonais. Sa tête et ses bras pendaient dans le vide et son teint était d'une couleur cadavérique.
- « Non… » Ce fut tout ce que Feilong put prononcer.
Asami le fixa droit dans les yeux, les traits durcis par la colère. Il passa à côté de la bâtisse toujours en flamme, sentant la chaleur de la fournaise contre sa peau. Il serrait si fort le corps sans vie du photographe que si celui-ci était encore en vie, l'accablerait de brute épaisse doublé de sale pervers… À cette pensée, un sourire amer se dessina sur les lèvres de l'homme d'affaires.
Il progressa vers le portail, toujours suivi de Feilong qui fixait Takaba sans un mot. Asami ne savait si Feilong gardait volontairement le silence mais il trouva sage de sa part de ne rien dire. Si un seul mot sortait de ces lèvres cantonaise, Asami se sentait d'humeur à les refermer à coup de poings. Pour lui, Feilong était le premier responsable de la mort de Takaba. Une profonde aversion contre le chinois prenait inexorablement racine au fond de ses entrailles. Si Feilong n'avait pas kidnappé Akihito… Soudain, une petite plainte presque imperceptible attira son attention. Asami se figea et baissa les yeux sur le visage du jeune homme. Ce qu'il découvrit le poussa à se précipiter vers la voiture.
- « L'hôpital le plus proche, vite ! » ordonna-t-il à Kirishima.
Comprenant de suite la situation, l'assistant s'installa derrière le volant de sa voiture et démarra le moteur. Une fois ses deux passagers montés à l'arrière, la berline fonça droit vers le premier hôpital, sous les yeux surpris des autres autres hommes qui se questionnaient du regard. « Bon sang ! » se dit tout à coup Feilong qui sauta dans une autre voiture, le cœur plein d'espoir.
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Dans la Berline filant à vive allure, Akihito blotti dans les bras d'Asami, gémissait de douleur.
« Merde… Ça fait mal… Pourquoi ai-je mal… à nouveau ? »
Non, il voulait se rendormir, il ne voulait pas ressentir cette douleur, elle l'étouffait, lui déchirait et brûlait la poitrine à chacune de ses respirations. C'était un supplice. Mais une voix lui ordonnait de rester éveillé. Pourquoi devait-il obéir à cette voix après tout, lui il avait envie de dormir… Dormir, ou mourir, c'était tout ce qu'il voulait… Il s'était senti si bien là où il était. Il y faisait froid, noir, mais au moins il n'avait plus mal. Il s'était aussi surpris à ne plus regretter cette main chaleureuse posée à l'instant même sur sa joue. Il n'y avait que le néant, plus de souffrance, plus de doute, plus de questions qui lui torturaient l'esprit. Alors pourquoi était-il revenu, qu'est-ce qui l'avait poussé à se retourner ? Était-ce cette lumière attirante qui brillait d'un éclat cuivré ? Ou bien cette chaleur brûlante qui avait fait naître en lui une passion qu'il n'aurait jamais cru voir s'épanouir un jour ? Oui, c'était bien toutes ces sensations qui l'avaient dérobé à la mort pour le blottir dans des bras rassurants.
Akihito gémissait, la douleur reprenait le contrôle de son corps, sournoise, cruelle. Elle ne voulait plus le lâcher maintenant qu'elle l'avait à nouveau entre ses griffes. Elle se nourrirait d'abord de son corps et s'approprierait ensuite son âme. Aucune puissance ne pourrait entraver ses funestes dessins, elle le ferait souffrir jusqu'à son dernier souffle. Akihito était sous l'emprise de cette douleur machiavélique mais soudain il sentit une main contre sa joue lui caresser doucement la peau. Elle glissait lentement derrière sa nuque, remontant dans ses cheveux. C'était une sensation agréable, même si par moment elle serrait son visage un peu trop fort contre une épaule dure mais réconfortante. Cette main dans ses cheveux le serrait si fort. C'était comme si elle craignait que la mort ne revienne le chercher. Et ce souffle tiède et ces lèvres entrouvertes qui venaient se poser délicatement sur son front…
C'était une puissance que '' La douleur'' n'avait pas prévue dans ses plans. Elle perdait du terrain face à la voix basse et chaude qui ne cessait d'appeler sa proie.
Akihito connaissait cette voix, elle savait se faire suave et sensuelle, même si la plupart du temps elle se moquait ou se montrait dure avec lui. Et puis, il y avait aussi cette odeur imprégnée sur le tissu contre son nez, une odeur de tabac qu'il avait déjà sentie. Toutes ces sensations, il avait tant voulu les ressentir une dernière fois avant de mourir. Non… Il y avait autre chose. La plus importante de toutes, celle qu'il avait désirée le plus. Mais il devait ouvrir les yeux pour la voir… Pour les voir… Pour voir ces yeux ardents, ces yeux cuivrés qui, à cet instant, le regardaient… Asami…
Ce n'était pas un rêve. Dans le monde de souffrance dans lequel il avait été plongé, les rêves n'existaient pas, il n'y avait que le désespoir.
- « Asami… » peina-t-il à dire entre deux respirations difficiles. « Asa…m… »
Akihito sentit ses poumons se déchirer, il toussa et quelques gouttes de sang s'échappèrent de sa bouche.
- « Ne parle pas… » fit la voix. « On est bientôt arrivé, alors accroche-toi… »
La voix était grave et basse, comme un doux murmure. Akihito releva les yeux sur cette voix qu'il désespérait entendre depuis plusieurs semaines. Il plongea son regard dans ces yeux cuivrés qui le fascinaient mais il y avait quelque chose d'inhabituelle dans cette vision. Une lueur étrange. Une lueur qu'il n'avait encore jamais vue dans ces yeux froids. C'était… Soudain une tache rouge sur la tempe attira son attention, elle glissait lentement le long de ce visage, jusqu'au menton. Du sang ?
- « Asami… Tu saignes… ? » s'inquiéta Akihito d'une voix éteinte.
Les yeux cuivrés se rétrécirent, les sourcils se froncèrent, et la voix suave devint plus froide :
- « Ne te préoccupe pas de ça. »
C'était comme un ordre… Plus de doute, c'était bien Asami qui se trouvait là, à ses côtés, l'enserrant dans ses bras. Ces bras qui lui procuraient une douce chaleur. Une chaleur qui invitait à s'abandonner dans la plus délicieuse des torpeurs. Akihito laissa couler ses larmes. Il était heureux… Il pouvait mourir à présent.
Akihito avait murmuré cette pensée tout haut et Asami écarquilla les yeux.
- « Je t'interdis de dire ça ! Réveille-toi, » ordonna-t-il.
Mais Akihito ne rouvrit pas les yeux et un infime sourire éclaira son visage désespérément trop pâle.
- « Akihito, ne t'endors pas, Akihito ! »
L'homme d'affaires avait beau l'appeler, le photographe ne voulait plus se réveiller, il ne l'entendait plus.
La Berline arriva à l'hôpital dans un crissement de pneus où attendait déjà une civière. Au cours du trajet, Kirishima avait prévenu l'hôpital de leur arrivée car l'état préoccupant de Takaba ne permettait pas de perdre une seule seconde. Les infirmiers prirent le jeune homme des bras de l'homme d'affaires, l'installèrent sur la civière et disparurent en toute hâte dans le hall. Asami les suivit du regard dans lequel se lisait une réelle inquiétude. Les derniers mots qu'avait prononcés Akihito résonnaient encore dans sa tête : « Je peux mourir à présent… »
Saleté de gamin, il lui ferait regretter ses paroles ! Comment pouvait-il baisser les bras maintenant après avoir lutté tout ce temps ? Préoccupé par sa crainte intérieure mêlée de colère, Asami n'entendit pas l'infirmière s'adresser à lui. Il réagit seulement à la troisième exclamation de celle-ci :
- « Monsieur ! »
Asami baissa son regard sur elle. Son expression était telle, qu'elle en fit balbutier la jeune femme.
- « Vous… Vous êtes blessé, monsieur… Il faut vous soigner… » dit-elle en joignant le geste à la parole en lui indiquant ses blessures.
- « Plus tard », répondit-il froidement.
Il voulait d'abord s'assurer de la survie du jeune homme et personne ne pourrait lui faire changer d'avis. Pour la première fois depuis ce matin, il extirpa une cigarette de son paquet et l'alluma tout en regardant Feilong descendre de sa voiture et courir vers lui.
- « Ou en est Akihito ? Est-ce qu'il va bien, il va s'en sortir ? »
Cela faisait beaucoup trop de questions pour l'homme d'affaires qui ne lui répondit que par un sec : « Je n'en sais rien ! »
Faisant fi de sa mauvaise foi à le rassurer sur l'état d'Akihito, Feilong se mit alors à examiner l'homme en détails. Il était plutôt dans un sale état avec toute cette poussière qui le couvrait. Des traces de brûlures aux bras prouvaient également qu'il était sorti in extremis de la bâtisse avant qu'elle n'explose. Sa chemise n'avait pas non plus été épargnée. Elle était brûlée et maculée de tâches de sang. Sans compter ses deux blessures par balle au bras et à la tempe. Certes, Asami était en piteux état mais conservait malgré cela cette prestance qui le caractérisait. Feilong ne parvenait pas à se l'expliquer et abandonna toute tentative d'en découvrir le mystère.
Quant à Asami, son état poussiéreux ainsi que ses plaies étaient bien la dernière de ses préoccupation. Allait-il perdre une seconde fois Takaba dans la même journée ? Il se demandait même comment le jeune homme pouvait être encore en vie avec une telle blessure. Quoi qu'il en soit, même si Akihito devait s'en sortir, son intention de retrouver Arbatov restait vivace.
À suivre…
