Plongé dans le noir on perd vite la notion du temps. Will n'aurait pu dire combien d'heures il avait passé dans son cachot. Au prix de quelques contorsions, il avait réussi à faire passer la perche à laquelle ses poignets étaient attachés par-dessus sa tête, soulageant ainsi la tension qui s'installait dans ses épaules.
Depuis, il tentait vainement d'atteindre son couteau, dont on ne l'avait pas privé, ses geôliers ne l'ayant pas fouillé. Mais rien à faire, il parvenait au mieux à l'effleurer du bout des doigts, jamais à le saisir. Changeant de tactique, il s'attaqua à ses liens avec ses dents mais renonça vite à relâcher les nœuds bien serrés. Quant à les ronger, il n'y fallait pas songer. La dentition d'un être humain n'est pas celle d'un rat ! Ou d'un macaque, songea t-il. Les dents pointues de Jack le singe seraient tôt venues à bout de ces cordes, sans doute.
Faute de pouvoir rien faire, engourdi par la chaleur des lieux, le jeune homme sombra dans une vague torpeur dont il émergeait parfois pour changer de position. Des bruits de pas l'en tirèrent. A nouveau, le verrou qui le tenait prisonnier coulissa et la porte s'ouvrit, sur la clarté d'une lampe à huile que ses yeux accoutumés à l'obscurité ne purent supporter.
Tandis qu'il détournait la tête en plissant les paupières, il fut sans douceur hissé sur ses pieds et poussé à nouveau dans les couloirs.
Promptement, la perche qui paralysait ses mouvements retrouva sa place première en lui maintenant à nouveau les bras levés. Charmant. Très commode. Un coup de poing dans les côtes rétribua l'aise relative dont il avait profité durant quelques heures.
Alors qu'il clignait des yeux comme un hibou, la lumière du jour, tombant soudain du plafond, vint rendre la lampe inutile. A intervalles réguliers, des ouvertures circulaires permettaient au soleil d'éclairer les lieux, quoique avec parcimonie.
La chaleur augmenta encore, jusqu'à ce que gardiens et captif finissent par pénétrer dans une vaste salle tellement encombrée de vapeur d'eau que l'on ne distinguait rien qu'à travers des volutes diaphanes. L'air était saturé d'humidité, de chaleur et d'odeurs diverses.
D'énormes cuves fumantes s'alignaient le long des murs, dans lesquelles des formes indistinctes dans la vapeur se prélassaient. Entre ces cuves, des nattes accueillaient ceux qui préféraient les seuls bains de vapeur. Des servantes allaient et venaient silencieusement, portant des brocs d'eau chaude ou des herbes.
Le cœur de Will battit plus fort dans sa poitrine. Barbossa lui avait dit que Sao Feng avait établi son repaire dans les anciens bains turcs de la cité. Pas de chance, vraiment ! Son second objectif allait finalement être atteint, mais pas tout à fait dans les meilleures conditions.
Il n'eut pas besoin qu'on lui nomme celui qui tout à coup vrilla sur lui des prunelles anthracite qui semblaient jeter des éclairs. L'allure de cet homme, la présence des deux jeunes femmes, rigoureusement semblables, immobiles de part et d'autre de son imposante personne, tout en lui désignait le maître des lieux. Will se fit la réflexion que Sao Feng devait à coup sûr mériter sa réputation. Si entouré qu'il soit, et par des créatures aux apparences délicates et séduisantes, malgré la richesse de ses vêtements, le pirate en lui l'emportait sur le seigneur.
Des cicatrices impressionnantes couturaient son visage et son crâne rasé et, malgré l'affectation avec laquelle il portait régulièrement à son visage sa longue écharpe de soie rouge, ses doigts noueux terminés par des ongles noirs incroyablement longs, cassés en plusieurs endroits et recourbés comme des serres, avaient à coup sûr plus souvent maniés le sabre d'abordage que la vaisselle d'or.
Un long moment, les deux hommes s'observèrent sans rien dire, sans aménité ni de part ni d'autre.
- Qui êtes-vous ? demanda finalement Sao Feng.
Will garda le silence. Il était vraiment piégé, sur toute la ligne. Il ne pouvait absolument rien révéler, pas même son nom car, à présent qu'il s'était fait surprendre, en aucun cas son interlocuteur ne devait savoir qu'il était de mèche avec Barbossa. Sous peine de compromettre définitivement tout leur groupe et tous leurs espoirs. Il leur fallait un navire et des hommes, impérativement. Et les cartes… Will n'avait pas la prétention d'être très connu parmi les pirates, mais il ne doutait pas que Feng ait des espions partout. Il devait déjà savoir qu'un certain Turner faisait partie du petit groupe mené par Hector Barbossa. Et même s'il l'ignorait, le risque était trop grand qu'il vienne à l'apprendre.
Impossible également de parler de Jack Sparrow, le même Barbossa ayant bien recommandé le silence à ce sujet. Il y avait un vieux contentieux entre Jack et Sao, avait-il expliqué, et mieux valait ne pas évoquer le premier en présence du second.
Négocier sans pouvoir rien dire, voilà qui n'était pas des plus simples. Non, décidément, il n'y avait plus désormais qu'à espérer qu'une autre opportunité se présenterait.
- Laissez-moi vous rappeler, articula soigneusement le Chinois, que vous avez été surpris en train de voler un objet de valeur qui m'appartient. Je veux savoir comment vous avez eu connaissance de son existence et à qui vous comptiez le remettre.
Will eut un imperceptible mouvement de contrariété qui, si léger qu'il fut, n'échappa pas à son interlocuteur. « A qui vous comptiez le remettre »… aïe ! Soupçonnait-il quelque chose ?
Il était bien évident que Feng ne serait pas resté en vie après des années de piraterie ni arrivé au rang qu'il occupait s'il avait été stupide. Will se mordit les lèvres. Ici, en plein cœur de l'Asie, un Occidental cherchait à lui dérober ses cartes marines le jour-même où un autre Occidental venait lui demander un navire… la coïncidence était un peu grosse, évidemment.
- A personne, répondit-il du ton le plus convainquant qu'il lui fut possible d'adopter. J'ai besoin d'une embarcation et je pensais revendre ces cartes pour en acheter une.
- Ah ! fit Sao en plongeant dans ses yeux son regard pénétrant. Vous n'êtes donc ni sourd, ni muet.
- C'est malin, ça ! pensa Will en se retenant de hausser les épaules.
- Quel est votre nom ? répéta le Chinois d'un ton dans lequel roulait une imperceptible menace.
Le prisonnier avait eu le temps de penser à la question :
- Samuel Billings, répondit-il, donnant le nom de l'une de ses connaissances à Port-Royal.
Sao Feng s'approcha de lui à pas mesurés, sans le quitter du regard :
- Connaissez-vous le capitaine Barbossa, Monsieur Billings ? demanda-t-il.
- Barbossa ? Non, ça ne me dit rien.
- C'est très étrange, émit lentement Feng en le regardant au fond des yeux.
Will soutint fermement son regard, conscient des enjeux de la partie en cours.
Toujours avec des mouvements lents et mesurés, Sao passa derrière le captif qui prit sur lui pour ne pas tourner la tête. Il n'aimait guère sentir cet homme dans son dos. Il sentit les longues moustaches du pirate lui effleurer l'épaule puis sa voix lui coula dans l'oreille, évoquant quelque chose de glacial et de souple à la fois :
- Que savez-vous de ces cartes et comment saviez-vous où elles se trouvaient ?
Cette fois Will tourna la tête à demi, pour le regarder :
- Je ne cherchais qu'à m'emparer d'objets de valeur. Je ne sais rien de ces cartes, affirma-t-il.
Il ne put se retenir de grimacer de douleur quand quelque chose qui était à la fois dur et terriblement pointu s'enfonça sèchement entre ses côtes.
- N'abusez pas de ma patience, Monsieur Billings…. ou peu importe votre nom ! jeta Sao
Feng d'un ton âpre qui cette fois évoquait le vent brûlant du désert.
Il tenait dans sa main un poinçon de taille respectable, qu'il enfonça un peu plus fermement entre les côtes de Will, un sec mouvement du poignet. Le jeune homme retint un gémissement : c'était un peu plus que douloureux !
- Je n'ai rien de plus à vous dire, fit-il.
Sao Feng s'écarta brusquement, dans un tourbillon de soie rouge et verte, relâchant du même coup la pression qu'il exerçait sur le thorax du captif. Celui-ci sentit un filet de sang couler sous sa chemise tandis que la douleur se faisait diffuse. En homme qui a connu bien pire, Will l'oublia néanmoins instantanément pour se préoccuper de ce qui allait suivre. En effet, sur un signe de leur maître, les hommes d'armes s'emparaient à nouveau de lui et l'entrainaient vers le fond de la pièce.
Pas un seul instant le garçon n'eut la naïveté de penser qu'il allait s'en tirer à si bon compte.
