NOTE : Ce dernier chapitre reprend une des scènes du film. Je n'ai fait qu'imaginer les pensées des différents protagonistes durant ce passage.

Et justement, à ce propos, les opinions qu'ils expriment tout du long sont bien les leurs, lol : pas celles de l'auteur, qui tient pour le coup à le préciser.

Je doute que Barbossa, quoi qu'il en ait dit, ait été enclin à la bienveillance au cours de cette scène. Certaines oreilles ont du tinter méchamment. Et bien que ce soit le pirate le plus distingué de toute la bande, je doute que son langage en semblables circonstances ait été très châtié. Quant à Sao Feng, il suffit de regarder ses yeux jeter des éclairs tout du long pour comprendre qu'il est au bord de l'explosion.


Presque une minute supplémentaire. Pour la dixième, quinzième, vingtième fois ? Il avait perdu le compte.

Encore quinze secondes. Le pire, à la longue, c'était cette angoisse irraisonnée et irraisonnable, le fait de savoir qu'il ne lui serait permis de prendre qu'une seule inspiration avant d'être replongé sous l'eau pour une durée, elle, indéterminée.

Une minute et demie. Au début, l'eau était quasiment brûlante. Jamais de toute sa vie il n'était entré dans une eau aussi chaude et s'en serait d'ailleurs bien gardé s'il avait pu l'éviter. Il s'était même demandé un instant si Feng n'avait pas décidé de l'ébouillanter.

Evidemment, elle avait eu le temps de refroidir depuis, mais somme toute cela ne changeait pas grand-chose. Ses poumons réclamaient convulsivement l'oxygène qui leur était refusée. D'ordinaire il pouvait demeurer sous l'eau plus longtemps que cela, mais au bout de plusieurs heures de ce régime, il avait épuisé ses ressources en la matière.

Malgré lui Will ferma les yeux, luttant contre l'asphyxie. Se débattre ne servait à rien : deux hommes pesaient sur les extrémités de la perche qui lui immobilisait les poignets, bloquée derrière ses épaules, lui maintenant ainsi sans difficulté la tête sous l'eau.

Presque deux minutes. Combien de temps, cette fois ? Compter l'aidait à tenir. Une infime portion d'instant plus tard, il sentit la traction désormais familière sur ses poignets et sa tête émergea au-dessus de la surface de l'eau. Mais cette fois, on ne lui posa plus de question. Ca baragouinait en chinois autour de lui, qui mit à profit ce répit inattendu pour respirer à fond, une fois deux fois… trois fois, quel luxe !

Et puis, ça recommença.

****

Avec une affectation étudiée, Sao Feng se gratta le crâne de ses longs ongles noirs, affichant une expression faussement étonnée :

- Hum ! Quelle étrange coïncidence, fit-il.

Hector Barbossa perçut le sarcasme contenu et, dès cet instant, commença à se demander où il avait commis une erreur dans son plan. Mais Elisabeth ne s'aperçut de rien et, bien que son compagnon l'ai longuement mise en garde et l'ait incitée, tout récemment encore, à « rester à sa place », elle ne put s'empêcher d'intervenir :

- Parce que vous avez justement un équipage et une jonque disponibles ? demanda-t-elle vivement, pleine d'espoir, ignorant le regard d'avertissement irrité que lui jetait Barbossa.

****

Une minute quarante et une secondes.

Par la force des choses agenouillé depuis des heures dans cette cuve, Will en connaissait le fond par cœur.

Qui ne présentait d'ailleurs pas le moindre intérêt et aurait pu être plus propre.

Considération sans intérêt s'il en était, mais il fallait bien qu'il fixe sa pensée sur quelque chose. Cela lui permettait de ne pas s'appesantir sur les spasmes douloureux de ses poumons ni sur son diaphragme douloureusement contracté.

A nouveau il ferma les yeux, comptant les secondes, et se demanda fugitivement combien de temps il pourrait encore tenir à ce rythme.

****

Seuls les proches de Sao Feng le connaissaient suffisamment bien pour deviner, aux éclairs qui zébraient son regard, quelle colère grandissante il dissimulait derrière son calme apparent. Il continuait à se gratter distraitement le crâne tout en répondant à la question d'Elisabeth, d'une voix qui exprimait toujours un feint étonnement :

- Non…..

Faisant mine de réfléchir à voix haute, ses mains soulignant sa réflexion, il fit quelques pas vers un petit vieillard à moustaches, celui-là même que Will avait aperçu ce matin là dans le temple, assis d'un air triste sur le côté, les fameuses cartes, soigneusement roulées, entre les mains.

- ... parce que plus tôt dans la journée et tout près d'ici, disait Feng, un voleur a pénétré dans le temple privé de mon oncle vénéré et tenté de s'emparer de ceci...

Il prit des mains du vieil homme le précieux rouleau de papyrus et fit mine de ne pas remarquer le regard, pourtant éloquent, qu'échangeaient ses hôtes.

- ... ces cartes nautiques ! acheva-t-il, penchant sa tête sur le côté tandis que ses lèvres esquissaient fugitivement un rictus de tigre prêt à bondir.

Son regard ne lâchait plus ses interlocuteurs, épiant leurs réactions et paraissant vouloir sonder leurs esprits. Elisabeth et Barbossa se tinrent cois mais leurs mines s'étaient allongées.

La colère du pirate Asiatique monta d'un cran et fit brasiller ses yeux bridés de mille étincelles. S'il y avait une chose qu'il n'aimait pas, c'était qu'on essaie de le prendre pour un imbécile ! Le visage dur et les sourcils en pétard, son regard d'obsidienne luisant de fureur rentrée, il acheva en détachant nettement chaque syllabe :

- La route vers la porte lointaine !

Intérieurement il bouillonnait de rage contenue et éprouvait l'envie de plus en plus affirmée d'étrangler Hector Barbossa sur le champ. Il se contint encore, toutefois : il était un poil trop tôt pour abattre son jeu. Aussi, sa fureur grandissante ne s'exprima que dans la violence avec laquelle il lança le rouleau de cartes à l'un de ses hommes qui, du reste, l'attrapa au vol comme si de rien n'était, ses yeux luisants fixés avec quelque ironie sur les visiteurs.

****

Deux minutes trois secondes.

Cela durait depuis trop longtemps et ses forces faiblissaient. Cela semble si naturel, de respirer ! On n'y songe guère, c'est une chose que l'on fait sans s'en rendre compte jusqu'au moment où cela vous est refusé.

Will tentait de ne penser qu'à son décompte de secondes, qui s'étaient si inexorablement transformées en minutes, et d'ignorer les soubresauts de révolte de son corps. Malgré lui, ses doigts se pliaient et se dépliaient, se crispant inutilement, et tous ses muscles commençaient à se tordre. Mais la barre qui le maintenait sous l'eau, impitoyable, ne bougeait pas pour autant d'un millimètre.

****

Cette fois, Barbossa ne pouvait plus ignorer qu'il y avait un gros problème. Et, moins bon comédien que son interlocuteur, en s'efforçant d'arborer une expression de candide ignorance il ne parvenait qu'à avoir l'air d'un parfait hypocrite.

- Ne serait-il pas magnifique, poursuivait Sao, que votre expédition –il détacha ce mot à dessein – vous entraîne au-delà du monde des humains ?

Hector avait réussi à reprendre un peu contenance. Il se força à sourire devant les yeux de braise qui paraissaient vouloir sonder son esprit, mais jouer les innocents n'avait jamais vraiment été dans ses cordes et ce fut plus une grimace qu'autre chose. Sa voix sonnait faux lorsqu'il répondit :

- Il faudrait sûrement le voir pour y croire.

Un peu en retrait, Tai Huang suivait l'échange avec attention, une main sur son arme afin d'être à même d'intervenir immédiatement en cas de besoin. Il sentait la tension monter de seconde en seconde et pensa un instant que, pareil au dragon dont il avait fait son emblème, Sao Feng allait cracher feu et fumée par les narines tant il était manifestement furibond.

Le voleur s'était avéré plus coriace qu'il y semblait au premier abord : malgré les immersions répétées, il n'y avait pas eu à lui arracher un mot de plus. Ses complices par contre feignaient fort mal.

S'il n'avait tenu qu'à lui, Huang aurait tranché la gorge du prisonnier depuis déjà plusieurs heures. Mais Feng voulait le garder vivant jusqu'à l'arrivée de ceux qu'il avait consenti à recevoir : puisque le premier était resté muet, il comptait bien forcer les autres à se trahir, d'une manière ou d'une autre.

C'était là l'unique raison qui lui permettait de se contenir encore.

****

Deux minutes vingt-quatre secondes.

Will de son côté pensait tout au contraire que ses bourreaux, lassés, avaient cette fois résolu de le noyer pour de bon. Il suffoquait. Cela durait depuis trop longtemps.

Depuis des heures que se prolongeait son supplice, c'était la plus longue immersion qui lui ait été imposée. Il ne put s'empêcher de se dire que c'était sans doute la dernière.

C'était un rien stupide, se dit-il, au bord de l'étouffement, de finir ainsi, noyé dans une bassine au fond du repaire d'un brigand. Cela étant, qui a jamais eu le choix de l'heure et du moyen, hein ?

En Angleterre, il le savait, il était courant de noyer les pirates capturés : les poteaux de la marée situés à l'embouchure de la Tamise n'avaient pas d'autre fonction. On attendait, allez savoir pourquoi, que par trois fois la marée haute ait submergé les condamnés avant de détacher leurs cadavres.

Ici il n'était pas question de marée mais Will savait bien qu'il ne pourrait plus retenir son souffle beaucoup plus longtemps.

***

Il n'était plus, désormais, nécessaire de bien connaître Sao Feng pour voir qu'il était au bord de l'explosion. Elisabeth, le cœur serré d'angoisse, se demandait ce qu'il était advenu de Will. Et elle qui n'était pas spécialement craintive évitait soigneusement le regard fulgurant du pirate Chinois, qui lui liquéfiait les entrailles.

Dents serrées sur sa fureur, Feng recula de quelques pas et se contenta d'adresser un signe de tête à deux de ses hommes, immobiles près d'une cuve et auxquels personne ne prêtait attention. Cessant de peser sur la perche, ceux-ci la saisirent chacun par une extrémité et la soulevèrent jusqu'à la hauteur de leurs épaules.

Deux minutes vingt-huit secondes ! Will n'y croyait plus et ne vit rien sur le moment, trop occupé à inspirer à fond l'air dont il avait bien cru être définitivement privé, tandis que son corps ankylosé se dépliait enfin. Ses muscles figés depuis des heures se rappelèrent ainsi assez vivement à son bon souvenir, mais il s'en aperçut à peine.

L'afflux brutal d'oxygène dans son sang fut tel que la tête lui tourna et qu'il s'affaissa un instant dans ses liens, littéralement grisé, après sa longue apnée, par l'air qui lui brûlait les poumons et se répandait en mille fourmillements le long de ses veines. Il n'entendit même pas

la voix de Feng, qui vibrait de lourds sous-entendus :

- Voici le voleur !

Le visage d'Elisabeth était éloquent, bien qu'elle cherche à ne rien laisser paraître, et cela suffit à Sao pour se calmer un peu. Il se retint de ricaner en poursuivant, apparemment imperturbable :

- Son visage vous est-il familier ?

Par Calypso et tous ses sortilèges, jamais il n'avait rencontré plus piètres menteurs que ces deux là ! Cette fois, s'il serra les dents ce fut pour ne pas leur rire au nez. Elisabeth secouait la tête comme une poupée mécanique mais ne pouvait détacher son regard du prisonnier. Quant à Barbossa, qui n'avait pas dit un mot, se contentant lui aussi d'hocher négativement la tête, la vérité se lisait sur sa figure comme dans un livre !

Même s'il n'avait pas tout compris depuis le début, songea Feng, leur attitude était criante. Ce vieux filou de Barbossa, à n'en pas douter, n'hésiterait pas à sacrifier un de ses hommes pour parvenir à ses fins, plusieurs même sans doute. La fille, par contre.... l'intensité de son regard, toujours fixé sur le voleur qui reprenait son souffle, ne pouvait tromper personne.

- Dans ce cas, décréta posément le pirate en tirant son poinçon de sa ceinture et en saisissant les longs cheveux de Will pour lui faire lever la tête, à quoi pourrait-il bien nous servir ?

Il se passa alors plusieurs choses simultanément. Will jeta un regard à l'arme et avala malgré lui sa salive. Puis, il ne put s'en empêcher, ses yeux se tournèrent vers Elisabeth qui elle-même, comme hypnotisée, ne le lâchait pas du regard. En cet instant, durant le temps d'un battement de coeur, Will fut presque persuadé à nouveau qu'elle ne s'était jamais détournée de lui et qu'il n'avait fait qu'imaginer la voir embrasser Jack Sparrow.

Tout cela n'avait pas pris trois secondes et déjà la main armée de Sao Feng volait vers la gorge du captif.

Le cri d'Elisabeth l'arrêta d'autant plus sûrement qu'il s'y attendait.

Les deux mains ramenées devant sa bouche, la jeune femme exprimait un curieux mélange de désarroi, de frayeur et de confusion : elle savait pertinemment bien qu'elle venait de tomber dans un piège.

Le capitaine de l'Empress pour sa part ne cherchait pas à cacher sa satisfaction. Il en avait fallu du temps, mais il était tout de même parvenu à obtenir la confirmation qu'il attendait !

- Vous venez dans ma cité, dit-il froidement en rengainant son poinçon, pendant que derrière lui Will ne pouvait retenir un soupir de soulagement, et vous osez trahir mon hospitalité !

Barbossa, dont le visage était figé comme un masque de cire, venait d'adresser mentalement à Will et Elisabeth toutes les injures de son répertoire. Il se félicitait d'avoir pris toutes les précautions avant de se fourvoyer dans ce repaire. Il restait toutefois à espérer que son petit commando avait pu, lui, gagner les sous-sols comme convenu. Toutefois, s'il y avait encore une chance de sauver les négociations, il ne fallait pas la négliger et il réussit à trouver un accent presque sincère pour assurer :

- Sao Feng, je vous assure que j'ignorais.....

Le Chinois lui sauta quasiment dessus.

- ... qu'il se ferait prendre ! trancha-t-il, le visage à quelques centimètres de celui de son visiteur, en laissant enfin éclater sa colère si longtemps contenue.

Ca le démangeait furieusement de lui enfoncer son poinçon dans le ventre sans tarder, mais il se maîtrisa encore et se mit à marcher de long en large pour se calmer :

- Vous comptez entreprendre un voyage vers l'antre de Davy Jones, fit-il d'un ton excédé.

Mais je ne puis m'empêcher de me demander : pourquoi ?

Elisabeth fit un pas en avant en ouvrant la bouche. Barbossa, sans même la regarder, étendit le bras et l'arrêta. Cette fois, elle obéit à cet ordre silencieux et reprit sa place en silence, bouillant intérieurement mais malgré tout un peu penaude d'avoir perdu son sang-froid un instant plus tôt.

****

Tandis que la conversation se poursuivait, Will de son côté, sans d'ailleurs en perdre un mot, s'égouttait sur le plancher, trop heureux malgré la tension ambiante de se dégourdir les jambes et de respirer librement.

Ce qui ne l'empêchait pas d'avoir repris le fil de ses propres préoccupations, indifférent désormais à ses deux gardiens qui persistaient à ne pas s'éloigner de lui et à s'assurer qu'il demeurait là où il était. La partie allait définitivement être serrée.

- Je me dois de vous faire remarquer, disait Sao Feng au même instant, que vous n'avez pas répondu à ma question : qu'allez-vous chercher dans l'antre de Davy Jones ?

Il y eut un silence embarrassé puis ce fut Will qui répondit :

- Jack Sparrow.

Il venait de décider qu'il était temps de sortir de l'impasse : à force de ne rien vouloir dire, tout le monde tournait en rond. Merci, il avait tenu sa langue jusqu'à présent et franchement, il n'en était pas plus avancé. Puisqu'à présent tout le monde savait qu'ils avaient bel et bien cherché à dérober les cartes, autant aller jusqu'au bout.

- Un seigneur des pirates, lui aussi, précisa t-il, un peu inutilement.

Personne ne parut entendre cette dernière phrase. Le nom de Jack lancé tout à trac avait eu un effet détonant : les deux jeunes Asiatiques qui entouraient Sao Feng comme deux caryatides se mirent à pouffer de rire derrière leurs jolis doigts fuselés. Rire qui parut agir sur Feng comme la muleta écarlate du toréador sur le taureau : il se retourna comme piqué par un taon, coupant net les rires perlés de ses suivantes, puis parut à nouveau vouloir cracher de la fumée par les naseaux.

C'en était trop pour Barbossa qui ferma les yeux, pareil à quelqu'un qui a reçu un coup sur le crâne. S'il n'avait pas recommandé cent fois à ses compagnons de ne pas mentionner ce nom ici, il ne l'avait pas fait du tout.

Pour la cinquième ou sixième fois de la soirée, il voua les deux jeunes gens à toutes les gémonies de l'océan. Ah il avait vraiment fait une belle affaire en récupérant ce qui restait de l'équipage de Jack Sparrow ! Pas à dire ! Des pirates, ça ? Laissez-moi rire ! Entre cette conne de fille qui vendait la mèche et son abruti de fiancé qui non content de se laisser prendre balançait le nom de Sparrow à Feng... Mais qu'avait-il donc fait à Calypso pour se trainer des boulets pareils ? D'ailleurs ce crétin trop chanceux, ce poseur insupportable de Jack n'avait jamais été fichu d'engager un équipage convenable : une bande de pitres et d'amateurs, voilà ce que c'était !

Oh, récupérer le Black Pearl et pouvoir enfin engager de vrais forbans !

Mais on n'en était pas encore là, hélas. Et pour le moment, ce qu'il fallait c'était se sortir du guêpier où ces deux andouilles l'avaient fourré. Malheureusement, Sao Feng était arrivé au bout de sa patience et n'avait, du reste, plus aucune raison de jouer au plus fin. Il venait de s'aviser que non content d'avoir cherché à le flouer, Barbossa (qui d'autre cela aurait-il pu être ?) avait introduit un espion jusque dans son repaire. C'en était trop !

Il n'eut guère le temps de réaliser que cette fois l'étonnement d'Hector n'était pas feint car, à l'instant précis où se soulevait un petit coin du voile dissimulant la vérité, la porte vola tout à coup en éclats.

Mercer en tête, la Compagnie des Indes envahissait le repaire secret des pirates.

FIN