De Bon Tuyaus pour Huggy
Chapitre 3
Carla se garda bien de regarder Huggy. Elle avait toujours bien caché un petit penchant pour son patron. Le grand noir à la démarche chaloupée l'avait émue de façon inexplicable plus qu'elle ne voulait se l'avouer et ce, depuis le jour où elle avait postulé comme serveuse au Pits. Depuis quatre mois, elle travaillait consciencieusement, restait discrète. Ce soir, elle se sentait tellement émue par le cadeau qu'il venait de lui faire et en même temps si triste, voire désemparée à l'idée qu'il allait partir qu'elle ne savait si elle devait se réjouir pour lui ou laisser libre cours à ses larmes.
Huggy ne laissa le temps à personne de poser d'autres questions.
"J'ai débauché mon ami Turquet." poursuivit-il. "Nous allons d'abord prendre du bon temps à Vegas, puis j'ai dans l'idée de monter une agence de détectives privés sur place."
"De détectives privés?" s'étonna Starsky. "Pourquoi à Vegas?"
"Parce que j'en ai un peu marre de ce patelin, des courses de souris nommées Crème de Gruyère ou Mousse de Foie Gras et des plans foireux à longueur d'année. Le Pits, c'est ce que j'ai de mieux depuis toujours. C'est pour ça que je le donne à Carla. T'inquiète pas, Carla, les deux Daltons ici présents seront là pour veiller sur toi."
La jeune femme sourit timidement.
"J'ai envie de voir les lumières briller tout le temps" poursuivit-il. "Et puis, à Vegas, il y a plein de touristes avec des dollars plein les poches. Après m'être amusé tout mon saoul, je pourrai offrir mes services à prix d'or."
"N'empêche... quelle idée!" dit Hutch. "T'es pas bien ici, avec nous?"
"Mais si, Blondinet, mais j'ai envie de me la jouer sur un grand pied. Pour une fois, je vais pouvoir profiter à fond sans compter. Mais c'est sûr... vous allez tous me manquer."
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Depuis le départ de Huggy, quatre mois auparavant, l'ambiance avait quelque peu changé au Pits. Carla n'avait pourtant rien modifié aux habitudes de la maison; il manquait juste les rires et la silhouette du grand noir, ses casquettes amusantes, ses rires sonores, ses coups de gueule aussi, parfois.
Depuis quelques semaines, les deux détectives passaient régulièrement après leurs heures de travail et s'installaient près du billard, buvaient une ou deux bières et discutaient avec Carla. Elle semblait assumer son nouveau rôle avec aisance et avait même engagé une serveuse pour la seconder. La nouvelle recrue était une petite blonde au teint mat, les cheveux bouclés retenus en arrière en une queue de cheval. Elle était toujours vêtue d'un pantalon un peu trop large et d'un t-shirt ample. Sa tenue, pour être sans reproche, ne mettait pourtant pas en évidence ses formes généreuses.
Ce soir-là, Hutch était arrivé le premier au bar et finissait sa première bière lorsque son coéquipier le rejoignit.
"Salut, Starsk." lança le blond.
"Salut. Tu ne m'as pas attendu à ce que je vois."
"Avec la chaleur qu'il fait, je n'allais pas rester déshydraté!"
"Naturellement... Carla, tu nous remets ça, s'il te plaît?" demanda-t-il à la patronne qui venait de servir la table voisine.
"Tout de suite, détective."
"Et, s'il te plaît, Carla, arrête de nous appeler 'détectives'. Moi c'est Starsky; lui c'est Hutch."
"D'accord... Dét-... Starsky."
Elle avait toujours un peu de mal à montrer quelque familiarité avec les deux amis de Huggy. Le brun la regarda s'éloigner avec un petit sourire.
"Tu as des nouvelles?" demanda Starsky en reportant son regard sur le blond.
"Tu parles de Huggy?"
"De qui d'autre? Cela fait un mois et il n'a appelé qu'une fois, et encore il a appelé Carla pour voir si tout allait bien."
"Je suppose que tout va bien, sinon on l'aurait vu rappliquer vite fait."
"Oui... sans doute..." répondit Starsky sans grande conviction.
"Tu sais pertinemment qu'il appellerait à l'aide s'il avait des ennuis."
"Peut-être. Peut-être pas. Devenir millionnaire, ça vous change un homme, non?"
"Je n'en sais rien, ça ne m'est jamais arrivé." répondit Hutch en riant.
"Mouais, remarque, moi non plus."
Carla déposa devant eux deux bières fraîches.
"Merci, Carla. Tout va bien ici?" dit le brun.
"Oui, merci... Starsky." avant de s'éloigner pour servir d'autres clients.
Le Pits était plein à cette heure de la soirée. Elle avait fait installé une nouvelle climatisation et, par ces journées torrides, la clientèle appréciait la fraîcheur des lieux.
Starsky était perdu dans ses pensées. Il regardait son verre et du pouce effaçait la buée qui se formait sur la paroi extérieure. Puis il porta le verre à ses lèvres et but quelques longues gorgées.
"Qu'est-ce qui te tracasse?" demanda soudain le blond.
"Hein? Heu, rien, je pensait à Hug. ça me fait tout drôle de ne pas le voir derrière son comptoir."
"Surtout qu'on a perdu aussi notre source de tuyaux."
"Mouais! Mais... je ne sais pas... il manque quelque chose."
"Je sais, mais les choses changent, les gens aussi, faut s'adapter."
"Tu as sans doute raison." conclut Starsky en vidant son verre d'un trait.
"Et tes vignes?" demanda Hutch pour changer de sujet.
"Ca pousse! Le contremaître m'a annoncé que les vendanges seraient exceptionnelles cette année."
"Bonne nouvelle pour toi. On dirait que notre bon copain Huggy a trouvé de bons plans pour chacun de nous."
"Et ta voiture?"
"C'est une merveille. J'ai emmené Abby en ballade hier."
"Tu l'as enfin sortie?"
"Elle était en congé."
"Je parlais de la voiture!"
"Oh... heu oui..."
"On dirait que tu as peur de l'abîmer."
"Starsky, je ne peux tout de même pas me promener dans cette merveille pour patrouiller dans la ville?"
"Je n'ai pas dit ça, mais tu pourrais t'en servir un peu plus souvent le week-end, non?"
"Ce n'est pas une voiture ordinaire!"
"N'empêche, profite s'en, ça te change de ta poubelle."
"Starsk, je t'en prie!"
"OK, j'abandonne. Et que pense Abby de ton nouveau carrosse?"
"Elle est ravie. Du reste, tu connais beaucoup de nanas qui n'apprécieraient pas de se promener dans une Facel Vega modèle 1963?"
"Et tu l'emmènes où au volant de ta Facel Vega modèle 1963?" ironisa le brun.
"J'avais pensé l'emmener à Vegas le week-end prochain. Comme j'ai pris trois jours de congé, ça nous fera un super long week-end."
"Vegas?"
"Oui."
"Tu... tu penses aller voir Huggy?"
"Peut-être.. peut-être pas..."
Starsky se tut. Lui aussi avait eu envie d'aller voir son copain.
Hutch parut lire dans ses pensées.
"Tu veux nous accompagner?"
Starsky se retint d'accepter d'emblée.
"Je ne voudrais pas gâcher votre week-end en amoureux."
"Si je te le propose, hein?"
"Dans ce cas, c'est d'accord. Mais tu me promets d'être raisonnable?"
"Pourquoi?"
"La dernière fois que nous sommes allés à Vegas, tu n'étais pas tenable."
"Dis-donc, Bonhomme, je te signale que c'est toi qui a fait sauter la banque aux dès. Moi je voulais juste m'amuser un peu. Pour toi, c'est presque devenu une drogue."
Starsky se rendit compte trop tard de ce qu'il venait de dire, repensant à cette ordure de Monk et ce qu'il avait fait subir à Hutch.
"Désolé, Hutch, je ne voulais pas dire ça."
Hutch lui fit un sourire qui fit comprendre au brun qu'il ne lui en voulait pas.
"T'inquiète, mec, ça t'a échappé. Comme les billets de tes poches lorsque tu joues à la roulette. C'est pour ça que je veux que tu te tiennes à carreau."
"Ca marche."
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Le week-end suivant, donc, Hutch frappa à la porte de l'appartement de Starsky. Lorsque celui-ci ouvrit la porte, il fut surpris de ne voir que le blond.
"Et Abby?" demanda-t-il
"Elle vient de téléphoner. Elle a une bronchite."
"Une bronchite? En plein été?"
"Ca arrive. Elle n'était pas très en forme ces derniers jours, j'ai pensé que ça passerait. Comme elle a horreur que je la materne..."
"Tu m'étonnes!"
"Qu'est-ce que ça veut dire?"
"Rien."
Starsky songeait à tous ces moments où Hutch avait joué les mères poule lorsqu'il était malade ou blessé. Il pouvait alors de montrer trop prévenant, voire même envahissant.
"Bref, elle m'a conseillé d'y aller quand même. Alors me voilà."
"Tu veux dire qu'on y va ensemble, rien que toi et moi?"
"Ben oui."
"Génial. Enfin seuls!" murmura Starsky d'une voix mélodieuse, tout en se marrant discrètement.
"Starsk!!"
"Oui?" fusa une petite voix haut perchée.
"Rien. Je te trouve bizarre parfois."
"Parfois?"
"Souvent."
"Ca me rassure."
"T'es dingue."
"Incurable."
Starsky adorait faire enrager son ami. Leur attitude laissait parfois échapper quelques commentaires de la part de certains sur l'éventualité d'une relation toute autre que professionnelle ou amicale. Mais les deux détectives s'en moquaient éperdument. Ceux qui les connaissaient bien savaient quel lien fraternel et spirituel unissait les deux détectives et c'est tout ce qui leur importait.
"T'es prêt à écumer les tables de Vegas?" finit par demander Hutch en se frottant les mains.
"En avant pour l'aventure!" fusa la réponse, alors que Starsky saisissait son sac de voyage.
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Hutch se concentrait sur la route, le bras gauche posé dans l'embrasure de la fenêtre grande ouverte. Starsky avait pris ses aises sur le siège passager. Le blond avait apprécié que son ami ait revêtu autre chose que ses jeans et baskets habituels.
"Dis, on arrive à quelle heure?" demanda Starsky.
"Pourquoi, t'en as déjà marre?"
"Non, c'est pas ça, mais..."
"Mais?"
Starsky ne répondit pas.
"Cela fait à peine une heure qu'on roule." dit Hutch.
"Je sais."
Hutch regarda le brun à la dérobée. Starsky observait l'intérieur de la Facel. La nouvelle acquisition du blond était de couleur bleue, un bleu nuit profond. L'habitacle était tout de cuir beige et bois précieux, d'une couleur ambre foncé. Il trouva surprenant de voir le rétroviseur installé juste au dessus du tableau de bord. La vitre arrière était très grande, ainsi que toutes les autres fenêtres d'ailleurs ce qui laissait entrer un maximum de lumière. Il n'y avait pas de rétroviseur extérieur. Sous la radio, il y avait six cadrans encastrés dans le bois. Le pourtour du volant était en bois également. Starsky appréciait particulièrement l'espace dont il disposait pour étendre ses jambes.
Hutch quant à lui savourait la conduite. Ils avaient fait le plein avant de partir, mais comme la voiture buvait plus vite qu'eux, ils allaient bientôt devoir s'arrêter.
Il était presque midi. Hutch se tourna vers son coéquipier.
"J'ai un petit creux."
"Ouf!! J'ai pensé que tu ne le proposerais jamais. Je meurs de faim!" s'exclama le brun.
...
Ils s'arrêtèrent dans un petit restaurant en bord d'autoroute pour déjeuner.
Il écouta un moment le bruit du moteur avant de couper le contact et trouva décidément, sans bien sûr l'avouer au brun, qu'il adorait cette Facel.
"Et je te préviens, on mange sur place. Pas question d'amener de la bouffe dans la voiture."
"Dis donc, je ne te connaissais pas comme ça!"
"Hein?"
"Vu l'état de ta voiture, enfin je veux dire de ta voiture habituelle..."
"C'est supposé être drôle? Starsk, cette voiture n'est pas une voiture." répondit-il en caressant doucement le volant. "C'est... une œuvre d'art."
"N'exagère pas quand même!" ironisa Starsky. "Mais je veux bien reconnaître qu'elle a de la classe."
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Après un déjeuner rapide, alors qu'ils se dirigeaient vers leur véhicule, Hutch sortit les clés de sa poche mais resta debout près de la portière ouverte.
"Qu'est-ce qui se passe?"
"Starsk, si tu me promets... enfin si tu veux..."
"Quoi?"
"Tu veux la conduire?"
"Tu plaisantes?" répliqua Starsky, l'air ébahi.
"Pas tellement, non."
"J'adorerais ça!" s'exclama Starsky d'une voix enjouée.
Ils échangèrent leur place et Starsky s'assit derrière le volant, incapable de dissimuler un grand sentiment de fierté.
Au bout de quelques kilomètres, le brun prenait visiblement un immense plaisir à conduire, savourant le ronronnement du moteur.
"Dommage qu'on ne puisse pas rouler plus vite ici. Sur une belle ligne droite, je me demande ce qu'elle a dans le ventre." dit Starsky.
"Eh, bonhomme," répondit Hutch, un peu inquiet, "Tu m'as promis..."
"Oui, je sais, t'inquiète pas. Je préfère encore savourer à l'aise, tu as raison, c'est... une Dame."
Hutch fixa son ami, étonné. Il avait craint un moment que le brun n'ait envie de jouer les pilotes de course, mais de toute évidence, il tenait sa promesse.
...
Ils arrivèrent à Las Vegas en début de soirée et se rendirent directement à l'hôtel où ils avaient réservé une chambre double. Une fois installés, ils téléphonèrent au numéro que Huggy leur avait laissé la dernière fois qu'ils s'étaient parlé au téléphone, cela remontait déjà à plusieurs semaines. Depuis, plus de nouvelles. Cette fois encore, aucune réponse. Ils composèrent donc le numéro de Turquet, qui logeait momentanément dans un hôtel voisin.
Lorsque Turquet décrocha, Hutch sentit tout de suite au ton de sa voix que quelque chose clochait.
"Salut, Turquet, c'est Hutch."
"Salut, Hutch!" soupira Turquet.
"Tu vas bien?"
"Ben, à vrai dire... Où êtes-vous?" la voix à l'autre bout du fil était teintée d'un mélange de nervosité et de soulagement.
"A Vegas."
"Ah? Vous êtes là depuis quand?"
"On vient juste d'arriver. Turquet, qu'est-ce qui se passe? Tu as une voix bizarre."
"C'est... je ne veux pas en parler par téléphone. On peut se retrouver quelque part?"
"Bien sûr. Et Huggy?"
"Il..."
"Turquet, qu'est-ce qui ne va pas? Où est Huggy?" demanda Hutch d'une voix à présent très inquiète.
"Je ne sais pas... il a disparu."
"Quoi? Comment ça, disparu?"
Starsky, qui se changeait dans la salle de bains, rejoignit le blond, surpris par le ton de sa voix. Hutch le regarda, avec un hochement de tête qui signifiait qu'il n'en savait pas plus.
"Depuis quand tu ne l'as pas vu?" poursuivit-il avec son correspondant.
"Depuis trois jours."
"Pourquoi tu nous as pas appelés?"
"Ca lui arrive de faire une virée pendant quelques jours. Il... il a changé depuis quelques temps. Il part faire la bringue et revient se dessaouler. Hutch, je ne sais pas ce qui lui arrive, mais ce n'est pas le Huggy que je connais d'habitude."
"Bah, il profite de sa nouvelle condition de riche. Il se paie du bon temps."
"Ce n'est pas ça. Hutch, il s'est lancé dans une histoire un peu louche et..."
Hutch sentit un nœud au fond de sa gorge.
"Quelle genre d'histoire? Tu veux dire qu'il a des problèmes? Turquet, dis-moi ce qui se passe?"
"Venez me rejoindre au Rainbow Palace dans une heure. Je vous expliquerai tout."
"OK. On y sera. Salut." Il raccrocha et resta immobile, le regard perdu dans le vide.
Starsky questionna le blond du regard.
"J'ai l'impression que Hug s'est encore fourré dans un sale pétrin. Au ton de la voix de Turquet, je crois qu'on va devoir sortir nos badges."
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