De Bon Tuyaus pour Huggy

Chapitre 4

Le club où ils rejoignirent Turquet était bondé. L'endroit ressemblait à l'intérieur d'un bateau. Au milieu d'une grande salle ovale, une piste centrale permettait aux clients de danser sous des lumières vives, tandis que le reste de la salle était plongé dans une pénombre relative. Autour de la piste de danse, sur un niveau légèrement surélevé, des tables de quatre personnes étaient disposées de façon à laisser un peu d'intimité aux convives. Sur chaque table en bois précieux était disposé une lanterne en fer forgé peint en blanc qui diffusait une faible lueur sur les visages.

Malgré ce décor sophistiqué, la musique était assourdissante et Starsky dut presque crier pour se faire entendre.

"HUTCH, TU LE VOIS?"

"NOOON!" cria le blond à son tour.

Ils balayèrent la salle du regard et le brun finit par repérer Turquet. Il s'était assis tout au fond, à une table en retrait. Il jetait autour de lui des regards inquiets, comme s'il se sentait observé.

Pour éviter de crier à nouveau, Starsky donna un léger coup de coude pour attirer l'attention de son coéquipier et lui fit signe du menton qu'il avait trouvé leur ami.

Lorsque Turquet les vit s'approcher, il se redressa sur sa chaise et laissa échapper un sourire rassuré.

Les deux détective prirent place autour de Turquet et lui serrèrent la main.

"Salut les gars. Je suis tellement heureux de vous voir!" leur dit-il.

"Salut le Turc." lança Starsky d'une voix forte pour couvrir le vacarme.

Il l'avait appelé par son surnom, histoire de le détendre.

Une serveuse aux longs cheveux blonds s'approcha d'eux. Elle était vêtue d'un body moulant à paillettes et d'un short en tissu brillant qui soulignait ses formes parfaites avec une précision scandaleuse.

"Bonsoir, Messieurs, que désirez-vous boire?" demanda-t-elle en se penchant vers ses clients, ce qui leur prouva, si besoin était, également qu'elle avait "de la conversation".

Starsky se laissa hypnotiser quelques secondes avant que Hutch n'intervienne.

"Une bière pour moi."

"Désolée, beau blond. Ici nous ne servons que des cocktails à base d'alcool."

"Dans ce cas, que nous proposez-vous?"

"Vous êtes nouveau ici. Voulez-vous goûter le cocktail maison?"

Starsky déclara avec une lueur malicieuse dans les yeux:

"J'accepte de goûter toute la carte si c'est vous qui nous servez."

"Mais bien sûr, Monsieur." répondit la jeune blonde, sans se laisser impressionner. "On dira donc trois cocktails maison?"

"Oui, merci Mademoiselle." répondit Hutch pour mettre fin au petit manège de son partenaire.

"Je m'appelle Cherry et je m'occuperai de vous pour la soirée." annonça la jeune femme en s'éloignant sous le regard plus qu'appuyé de Starsky.

"Starsk?"

"..."

"Starskiii!"

"Hein... quoi?" dit le brun en émergeant de sa rêverie.

"On est venu pour Huggy, tu te rappelles?."

"Oui... bien sûr."

Ils se tournèrent vers le Turc.

"Alors, Turquet, raconte-nous un peu ce qui se passe."

Turquet vida son verre d'un trait, prit une profonde inspiration.

S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~

Turquet avait commencé par raconter comment Huggy et lui avaient écumé les casinos pendant deux ou trois semaines, jouant comme des forcenés, comme si leur vie en dépendaient, draguant les filles à l'occasion et s'étaient payé du bon temps. Les deux détectives l'écoutaient attentivement et furent surpris d'apprendre que leur ami noir avait, lui aussi, succombé à la fièvre du jeu. Enfin, pas si surpris que ça, en fin de compte. Starsky se souvint de leur mission à Vegas, il y a quelques années et de la fièvre qui les avait saisis à tour de rôle.

Après quelques cocktails et dans la chaleur de l'endroit, Turquet parut se détendre et raconta leur histoire dans les moindres détails.

"Et depuis trois jours, tu n'as pas prévenu les autorités locales?" demanda enfin le brun.

"Si, mais la police du coin semble plus attirée par les gros coups que la disparition d'un pauvre petit black de banlieue." répondit le Turc d'une voix dédaigneuse.

"Eh! " rétorqua Hutch, sur un ton quelque peu agressif. "C'est de notre ami dont tu parles!"

"Ce n'est pas moi qui le traite ainsi. Ce sont les propres termes du flic à qui j'ai signalé la disparition de Hug." répondit vivement Turquet.

Hutch se calma et regarda son coéquipier.

"Qu'est-ce qui a bien pu lui arriver?"

"Comment veux-tu que je le sache?" Starsky reporta son regard sur leur ami. "La dernière fois que vous étiez ensemble, il t'a semblé comment? Inquiet? Il t'a dit quelque chose de particulier?"

"Non. Enfin... il avait l'air de vouloir être ailleurs qu'ici. Starsky, tu sais que quand Huggy a des problèmes, il a tendance à les garder pour lui."

"Je sais." répondit Starsky en songeant à un autre épisode de sa vie il y a quelques années où Huggy s'était fourré dans une panade noire en tentant d'aider ses amis. "J'ai l'impression qu'il a remis ça. Mais cette fois, ça risque d'être un peu plus difficile de le retrouver dans une ville comme celle-ci."

"Je ne vous ai pas encore tout dit." avoua soudain Turquet, l'air un peu penaud.

"Vas-y, déballe."

"Il y a quelques semaines, Huggy a commencé à parier, et a même parié beaucoup plus que d'habitude et cette fois, la chance semble avoir tourné. Il a commencé à engager des sommes faramineuses... et il a fini par contracter une dette envers un gros ponte local. Le problème, c'est qu'il n'a pas pu s'arrêter de jouer et son ardoise s'est alourdie de soir en soir. Comme s'il était possédé. Je ne l'avais vu dans cet état!"

"Et alors?" questionna Starsky, pendu à ses lèvres.

"Et alors, il a continué à perdre, puis le gars a envoyé ses sbires pour lui donner un délai de remboursement."

"Où est le problème alors? Avec ce que Huggy a gagné à la loterie, il devrait..."

"Quelle loterie?" s'énerva soudain Turquet. "Huggy a claqué en quelques semaines plus que certains gros joueurs invétérés durant toute leur vie de pari!"

"Mais... on parle de sommes énormes, quand même!"

"Tout y est passé..." finit par avouer Turquet, dans un souffle.

Les deux détectives se regardèrent avec incrédulité. Il s'agissait quand même de plusieurs centaines milliers de dollars.

"Bon... Procédons par ordre... " résuma Starsky, "Comment s'appelle ce grand manitou?"

"Monahan. Luke Monahan. On l'appelle Luke le Manchot."

"Pourquoi, il lui manque une main?" s'enquit Starsky tout en regrettant aussitôt d'avoir posé la question. Il sentait que la réponse n'allait pas lui plaire.

"Heu, pas vraiment, mais il a la réputation... enfin d'être assez... radical. Lorsqu'il a affaire à des mauvais payeurs, il envoie ses chiens et on retrouve sa victime avec des doigts en moins. Histoire de leur faire comprendre de ne plus toucher aux dés sur son territoire."

Starsky lança à Hutch un regard inquiet. Si Huggy avait commis l'imprudence de se mettre ce ... Luke le Manchot à dos, il risquait gros, très gros, et ils avaient intérêt à le retrouver avant que leur ami ne perde un morceau de son anatomie.


S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~

Le lendemain matin, Starsky fut réveillé par le bruit de la douche. Il s'étira longuement sous les draps, comme un chat après une longue sieste au soleil. Il tourna la tête pour regarder sa montre et poussa un soupir. Six heures trente.

Il bougonna un peu et demeura immobile, songeant au petit-déjeuner pantagruélique qu'il allait prendre. Quelques minutes plus tard, la porte de la salle de bains s'ouvrit et Hutch fit son apparition dans l'embrasure, vêtu en tout et pour tout d'une grande serviette de bain nouée autour de la taille.

"Ne me dis pas que tu as déjà fait ton jogging?" lança Starsky.

"Dans cette tenue?"

"C'est très seyant, je t'assure. N'empêche, je ne pense pas que tu aurais fait plus de dix mètres sans te retrouver au bloc pour attentat à la pudeur!"

"Starsky, tu dis n'importe quoi! En fait, je me suis levé tôt pour téléphoner à Dobey et lui demander de faire des recherches sur ce Luke machin."

"Luke le Manchot."

"Mmmm, oui, mais ce nom me fait peur. Franchement, je t'avoue que plus vite on aura retrouvé Huggy, plus vite on pourra se tirer d'ici. C'est bizarre, mais tout à coup, je n'ai plus très envie d'être à Vegas."

"Je te comprends. Par où on commence?"

"Toi, commence par prendre ta douche et t'habiller. Pendant de temps, je fais monter le petit-déjeuner."

"Mouais..."

"Quoi?"

"Je sais déjà ce tu vas commander. Des trucs bios, des céréales complètes et du lait de je ne sais quoi. Heu, tu peux aussi ajouter du salami et des œufs dans le menu?"

"Du salami? N'importe quoi! Oh et puis après tout, j'abandonne, tu fais ce que tu veux."

Le fait que Hutch n'insista pas sur les mauvaises habitudes culinaires de Starsky prouvait à quel point son esprit était préoccupé par le sort de Huggy. Le fait que Starsky, quant à lui, pensait à manger, prouvait que son esprit fonctionnait tout aussi bien, qu'il gardait son calme et qu'il prévoyait une provision d'énergie pour assurer la suite des événements.

Starsky se leva paresseusement et se dirigea vers la salle de bains après avoir pris une tenue propre dans son sac de voyage.

Alors qu'il se lavait les dents, il entendit son partenaire composer le numéro de Dobey.

Ensuite il se faufila sous la douche et profita de l'installation multi-jet-massage pour se détendre le dos. Il se sentait très crispé depuis que Turquet leur avait parlé de Monahan et, durant la nuit, il avait fait un cauchemar dans lequel le Manchot le tenait par les poignets tandis qu'un de ses acolytes taillait avec un petit couteau de poche le bout de chacun de ses doigts. Lui aussi avait tendance à masquer une inquiétude croissante derrière un humour parfois maladroit.

Il espérait vraiment que Huggy avait réussi à échapper à cette bande de cinglés et que lui et le blond allaient le retrouver en un seul morceau.


S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~

Ils avaient donné rendez-vous à Turquet vers huit heures trente; ils le retrouvèrent dans le hall d'entrée et se dirigèrent vers le parking souterrain de l'hôtel où Hutch avait garé sa précieuse Facel. Même s'il ne s'agissait pas d'un des palaces renommés de la ville lumière - où les détectives n'avaient certes pas les moyens de descendre - le parking, à l'instar de toute l'infrastructure de l'établissement, était tellement propre et luxueux qu'on aurait pu y organiser un banquet. Hutch avait garé la Facel au fond du parking, sur un emplacement plus large et écarté du passage des autres véhicules. Sans être parano, il chouchoutait cette voiture avec autant de tendresse qu'une fille. Starsky lui en avait d'ailleurs fait la remarque à plusieurs reprises, mais Hutch s'en moquait éperdument, prétextant que cette "dame" avait droit à des égards.

Tandis qu'ils s'approchaient de la voiture, Hutch sortit ses clés, se souvint qu'il n'avait, une fois de plus, pas verrouillé et s'arrêta net, la main sur la poignée, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte.

"Qu'est-ce qui t'arrive, beau blond?" demanda Starsky, "On dirait que tu as vu un revenant!"

"C'est à peu près ça, Starsk... regarde sur le siège arrière."

Starsky s'approcha et eut la même réaction que son coéquipier.

"Oh merde!" laissa-t-il échapper.

Turquet s'approcha à son tour pour voir ce qui avait suscité cette réaction chez les deux policiers. Il ne prononça pas un mot, mais fut à la fois surpris, ravi et effrayé lorsqu'il vit ce dont il s'agissait.

Huggy était couché sur la banquette arrière, en position fœtale, apparemment endormi, le visage tuméfié et couvert de sang.


S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~ S*H* ~