Assise en tailleur sur l'immense canapé de cuir blanc, Alice Cullen était aussi immobile qu'une statue. Son regard lointain et ses yeux fixes ne démentaient pas l'impression et, avec ses formes graciles et parfaites, elle évoquait un tanagra posé là en guise de décoration raffinée.
- Alice ? se risqua enfin Jasper, en lui effleurant à peine le bras du bout des doigts.
Plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'elle réagisse.
- Nous devrions y aller, dit-elle enfin. Il risque fort d'y avoir du vilain !
Bella, qui jouait avec sa fille sur le tapis en s'efforçant de cacher sa tension intérieure, releva vivement le nez :
- Edward ? s'enquit-elle avec inquiétude.
- Non.
Alice la rassura d'un sourire.
- A ce que j'ai vu, il n'est pas en danger pour le moment. Mais les autres ont relevé sa trace et son odeur. Il a enlevé la fille à leur nez et à leur barbe. Heureusement qu'il est beaucoup plus rapide que la plupart d'entre nous. N'empêche que les autres n'ont pas apprécié !
Bella était déjà à la porte.
- Il va avoir besoin de renfort ! conclut-elle.
Elle avait disparu avant que les autres aient eu le temps de bouger. Jasper soupira puis sauta sur ses pieds.
- On ne va pas la laisser seule, dit-il. Rosalie, prévient Carlisle. Je pense qu'Esmée et toi devriez rester ici avec la petite. Nous autres, allons aider Edward et Bella.
- Soyons prudents, fit Alice. Il semblerait que les étrangers traquaient une Quileute si tel est le cas, on peut d'attendre à tomber sur les loups. Ils doivent être à cran, évitons de les prendre à rebrousse-poil.
Alice ne pouvait voir les loups-garous mais elle ne se trompait pas en pensant qu'ils étaient à cran. Les deux meutes s'étaient séparées pour battre la plus large surface de territoire possible en un minimum de temps.
La tension qui émanait de Sam était telle qu'il évoquait une grenade dégoupillée pouvant exploser à chaque instant. Du coup, aucun des membres de son groupe n'osait émettre une seule pensée, de crainte de se voir vertement réprimandé.
Emily avait disparu depuis des heures. Ou plutôt, elle n'était pas rentrée à la réserve. Très inquiet, Sam avait retrouvé sa vieille voiture abandonnée sur le bas-côté, le long de la nationale. Il avait voulu suivre la piste de la jeune femme mais, à sa plus grande horreur, celle-ci avait été très rapidement recouverte par l'odeur brûlante, suffoquante, des vampires.
Le chef de meute connaissait bien, à présent, l'odeur propre de chacun des membres de la famille Cullen. Même s'il s'était agi de l'un d'eux, il n'aurait pas été tranquille. Sait-on jamais, avec les vampires ! Or il s'agissait d'étrangers et, du coup, son angoisse ne connaissait plus de bornes. Il avait vivement lancé un S.O.S. à ses amis par téléphone avant de réintégrer sa forme lupine et de foncer à travers bois.
A ce moment là, Sam pensait encore rejoindre rapidement ceux qu'il suivait, priant seulement pour ne pas arriver trop tard. Las, la piste s'était arrêtée au bord d'un large torrent. Désespéré, il n'avait pu la reprendre de l'autre côté et avait supposé qu'Emily avait remonté (ou descendu) le courant à pieds (l'eau ne montait pas plus haut que la taille aux endroits les plus profonds) afin de dérouter le flair de ses poursuivants.
Hélas, ce faisant, la malheureuse avait peut-être gagné du temps mais également égaré ses protecteurs !
Depuis, les deux meutes couraient inlassablement les bois sur chacune des rives du torrent afin de trouver l'endroit où la jeune femme avait repris pieds. Et les heures, inexorables, s'étaient écoulées dans une angoisse toujours plus vive.
A chaque instant dorénavant, les Indiens craignaient de retrouver non pas la piste mais le corps exsangue d'Emily.
- C'est de ma faute, pensait Sam tout en courant, la truffe aux aguets et le cœur navré. Depuis cette fausse bataille contre ces vampires d'Italie, nous avons relâché notre vigilance et baissé notre garde. C'était une grave erreur. Dieu fasse qu'Emily n'en paye pas les conséquences !
- Sam, fit Jared, et ses mots résonnèrent dans l'esprit de chacun de ses frères de meute, nous avons franchi la frontière. Nous sommes sur le territoire des Cullen.
- Je m'en moque ! aboya le chef. Ce foutu traité est la dernière chose dont je me soucie pour le moment !
- Ce ne sont pas eux, tu le sais bien.
- Tais-toi donc et recherche la trace, au lieu de bavasser comme une pie !
Il avait malgré lui pris le mode alpha pour lancer ses ordres. Un grand silence se fit autour de lui.
Soudain, à quelques kilomètres de là, dans l'épaisseur impénétrable de la forêt noyée d'obscurité, un long hurlement d'appel se fit entendre.
- C'est Léah, fit Sam. Jacob et les siens ont trouvé quelque chose. Demi-tour ! On fonce les rejoindre !
Dix minutes plus tard, les deux meutes opéraient leur jonction. La télépathie ne fonctionnait plus entre elles mais ce n'était pas nécessaire : Léah les attendait impatiemment, là où la piste reprenait. L'odeur toute fraîche de Jacob, Quill et Embry flottait au-dessus de celles des vampires et de celle, plus ténue, d'Emily.
Les loups dévorèrent l'espace de leurs longues pattes, babines retroussées sur les crocs, l'instinct atavique de leur race stimulé par l'odeur des vampires. Il ne fallut que peu de temps pour que leurs parviennent des bruits de bataille.
Ils forcèrent l'allure et rejoignirent bientôt leurs amis qui, enragés, avaient engagé le combat contre les inconnus.
L'arrivée de Sam et des siens emporta la victoire en quelques instants. Mais alors que le dernier Sang-froid gisait à terre, en partie démembré, le loup noir bondit pour écarter, à coups d'épaules, à coups de dents, ses frères et amis avides de carnage :
- Ne le tuez pas !
En un clin d'œil, il eut repris forme humaine.
- Il doit parler, acheva t-il d'un air sombre, avant de se tourner vers le vampire.
Celui-ci le regardait avec des yeux ronds, deux billes écarlates dans le noir.
- Où est la femme ? jeta Sam d'un ton dur qu'accentuait encore la basse de son timbre, profond comme un puits. Celle que vous pourchassiez, où est-elle ?
Il dut avaler sa salive pour achever, d'une voix dont il s'efforça de cacher la brusque altération :
- Qu'avez-vous fait d'elle ?
Sur la mousse noire qui tapissait le sol, la peau crayeuse du vampire, son visage, ses mains et son corps là où les crocs avaient lacéré ses vêtements, se détachait comme une faible clarté dans l'obscurité. Il ne répondit pas.
- Je te jure que nous allons te découper en morceaux centimètre par centimètre et ronger tes os sans te tuer si tu ne réponds pas ! jeta l'alpha d'une voix terrible.
Il n'y avait pas à se méprendre sur la sincérité de ses paroles. Il en pensait chaque mot et les grondements bas, haineux, des autres loups appuyaient la menace de manière très efficace !
- Je ne sais pas, chuchota le vampire. Elle nous a échappé. Juste au moment où nous allions la rejoindre, nous avons flairé l'odeur de l'un des nôtres. Il l'a prise pour lui.
- Quoi ? brailla Sam.
- Nous l'avons poursuivi, mais il était trop rapide. Il nous a semés. Nous suivions sa trace quand…
Il s'interrompit et désigna la meute d'un geste éloquent.
Un chapelet de jurons bien sentis résonna sous les arbres, vite couvert par les bruits métalliques d'une chair pareille à la pierre déchirée à belles dents et des hurlements d'agonie, vite étouffés.
Retrouver la piste fut aisé mais, en contournant un tronc contre lequel demeurait accrochée, comme une écharpe fantomatique, l'odeur d'Emily, Jacob poussa soudain un glapissement de stupeur auquel répondit une sorte de ricanement de la part de Léah.
Les loups se regardèrent, atterrés. Un à un, afin que les deux meutes puissent se parler, ils reprirent leurs formes humaines.
- Je connais cette odeur, commença Paul.
- Nous la connaissons tous, gronda Sam.
- Les Cullen nous ont trahis ! renchérit Léah, hargneuse.
- Je n'en crois pas un mot ! s'indigna Seth.
- Je ne pense pas que nous devrions…. commença Jacob.
Tous s'interrompirent brusquement et, avec un bel ensemble, se tournèrent vers le dense rideau d'obscurité qui enveloppait les lieux sur leur droite.
- Du calme, fit la voix aisément reconnaissable de Carlisle Cullen. C'est nous. Alice a vu ce qui se passait et nous avons pensé qu'il valait mieux que nous venions sur place.
Il y eut un concert de grondements, de glapissements, quelques uns des Indiens reprirent brusquement leur forme de loups, l'air parut crépiter d'électricité ambiante.
Carlisle et les siens ne bronchaient pas.
D'un pas décidé, ignorant totalement sa nudité et la présence de deux femmes (Bella et Alice, Léah ne comptant plus vraiment depuis tout ce temps), Sam s'avança et vint se planter face au médecin, le visage fermé il serrait si fort ses poings pour en réprimer les tremblements de mauvais augure que ses articulations blanchirent :
- Ma femme a disparu ! lança-t-il. Ces buveurs de sang l'ont traquée comme une bête, et le dernier nous a avoué qu'un vampire d'un autre clan la leur avait soustraite. Vous connaissez l'odeur des vôtres ? Hein ? Osez donc me répondre que non !
- Edward a emmené cette femme, fit Alice avec calme. Je l'ai vu.
Le silence se fit instantanément.
- Je lui ai dit que des étrangers se trouvaient sur notre territoire et comme il avait une course à faire, il a simplement décidé de voir au passage qui ils étaient et leur signaler que chasser dans le secteur serait indélicat. Cela arrive fréquemment, que certains des nôtres passent par ici. Généralement ils ne s'attardent pas et ne se nourrissent pas dans le coin quand ils savent que nous y sommes établis. L'avenir était limpide, car ils n'avaient pas encore décidé de se mettre en chasse. Il n'y avait donc aucune raison d'y aller en nombre. Mais apparemment, Edward ne les a pas trouvés à temps. J'ai eu du mal à voir ce qui se passait, car la femme dont vous parlez a changé d'option plusieurs fois. Et ses poursuivants n'étaient pas d'accord entre eux au début, ce qui a brouillé mes visions. Je n'ai réellement compris ce qui arrivait qu'en même temps qu'Edward, quand il les a trouvés et a décidé d'intervenir.
- Et maintenant ? jeta Sam, les narines frémissantes et le regard fulgurant.
Ses phalanges craquèrent. Alice haussa les épaules.
- Eh bien, il est intervenu dans leur chasse.
Sam Uley était d'ordinaire quelqu'un de très calme, de pondéré et enclin à éviter tout conflit inutile. Ce n'en était pas moins un loup-garou, dont la rage latente devenait parfois incontrôlable –le visage et le bras balafrés d'Emily en portaient un témoignage accablant-. En l'occurrence, son flegme ordinaire s'était évaporé en fumée depuis un bon moment.
La phrase d'Alice, prononcée d'un ton badin, lui fit soudain voir rouge ! Il se jeta sur elle dans un soubresaut de rage aveugle, les lèvres retroussées sur un cri de fureur.
Des bras musclés surgirent de l'ombre pour le ceinturer et le stoppèrent en plein élan.
- Eh ! Calme-toi, Sam ! fit Jacob en resserrant l'étreinte de ses bras puissants.
Puis il se mit à rire :
- Pour une fois que c'est moi qui te dis de te calmer, et non l'inverse !
Il pivota de manière à se placer entre les Quileutes et les vampires et poursuivit gravement :
- Si Emily est avec Edward, il n'y a pas de danger.
Léah émit une sorte de sifflement bas.
- Je commence à bien le connaître et il ne lui fera pas de mal, Sam, insista Jacob sans paraître avoir entendu. Ma tête à couper !
- Aucun risque ! appuyèrent Carlisle, Bella et Alice en chœur, avec une conviction sans faille.
Les yeux et la bouche de Jacob se plissèrent dans un sourire de pure insolence, il adressa un clin d'œil narquois aux Cullen et ajouta en riant :
- Enfin… elle va puer la sangsue, ça oui… Faudra qu'elle prenne une douche, la pauvre.
… à suivre
