L'oreille fine (partie 2)
Lorsque Cam arriva sur les lieux de l'incident, elle dut prendre quelques secondes pour comprendre ce qui arrivait. Plusieurs véhicules d'urgence, ambulanciers et policiers cherchaient la scène à la recherche du moindre indice. En plein milieu de la rue gisait toujours le corps de Daisy flottant dans son propre sang submergé du regard de Sweet qu'un secouriste tentait d'amener à l'ambulance. Son regard était vide, ses mains tremblantes et sa chemise était couverte du sang de sa fiancée.
Un peu plus loin, la scène était encore plus dérangeante. Camille entendait les cris de Parker hurlant à tue-tête contre l'ambulancière qui tentait de panser ses blessures, son père essayant de le calmer sans grand succès. Booth était dans un état horrible. Aussi agité que son fils, il ne passait pas un instant sans qu'il ne jette un coup d'œil au brancard sur lequel une équipe entière de sauveteurs travaillaient.
Son cœur se serra un instant, elle savait que sur cette civière se trouvait le docteur Brennan et lança un regard à Booth qui observait la scène avec un regard paniqué. Au moment où les ambulanciers étaient sur le point de faire entrer la civière dans l'ambulance, les secouristes s'agitèrent.
« Je perds son pouls.
- Il n'y a plus de respiration. »
Les ambulanciers commencèrent les manœuvres de réanimation alors qu'ils pénétraient rapidement dans l'ambulance. Témoin de la scène, ne pouvant faire quoique ce soit, elle ne se réveilla que lorsqu'elle entendit Parker recommencer à crier.
« BOOOONES! BOOONES! OÙ ILS AMÈNENT BONES? JE VEUX Y ALLER, JE VEUX Y ALLER, LÂCHE-MOI, ESPÈCE D'IDOTE, JE VEUX BONES.
- Park, Park, calme-toi, bébé. On va les suivre dans l'ambulance, d'accord? On va y aller ensemble, mais tu dois te calmer d'abord, disait Booth en voyant le pansement de son fils s'imbiber de sang.
- Je veux voir Bones! Pleura le jeune homme.
- Moi aussi, bébé, mais il faut d'abord que la gentille ambulancière…
- Alyson, coupa-t-elle.
- Comme ton enseignante! Tu vois? Il faut qu'elle finisse ton pansement et après on va aller à l'hôpital ensemble d'accord. Calme-toi.
- Monsieur, je ne suis pas sûre que vous pouvez…
- C'est mon fils, d'accord? C'est mon fils et dans l'ambulance là-bas, c'est ma petite amie et ma partenaire de travail. Alors Alyson, pouvons-nous nous dépêcher à terminer ce pansement pour que je puisse savoir si la femme que j'aime va s'en sortir?
Sans dire un mot de plus, l'ambulancière s'affaira à terminer son pansement et sans se lâcher d'une semelle, Camille vit le père et le fils grimper dans l'ambulance.
La balle logée dans l'épaule de Parker fut retirée et envoyée à l'Institut pour être analysée par Cam et Hodgins. Dans la salle d'attente, tout le reste de l'équipe attendait des nouvelles de Brennan avec très peu de patience. Angela faisait les cent pas, les yeux rougis par les larmes, caressant son ventre tendrement et laissant sortir de temps à autre un : « elle ne peut pas mourir, elle ne peut pas. Il n'est pas question que je donne la vie à un bébé dans un monde où les gens tirent sur les autres en pleine rue! » souvent suivi par une nouvelle crise de larme. Booth aurait aimé la consoler, mais il n'était pas dans un tel état d'esprit qu'il ne pouvait lui-même consoler qui que ce soit.
Il était assis sur une inconfortable chaise dans la salle d'attente et serrait fortement son fils dans ses bras alors que celui-ci s'agrippait à lui comme un bébé singe s'accrochait à sa mère. Il jetait un coup d'œil de temps à autre sur Sweet qui fixait le vide, apathique; il comprenait plus que jamais ce qui se passait dans la tête du jeune homme. Après plusieurs heures d'attente, le chirurgien pénétra la salle d'attente.
« Pour Temperence Brennan?
- Je suis son contact médical, dit Booth en se levant gardant toujours son fils dans ses bras.
- Comment va-t-elle? Demanda Angela.
- La balle dans son abdomen a fait beaucoup de dégât. On a dû lui retirer un rein et une partie de son intestin grêle. Elle a perdu beaucoup de sang et on a dû lui faire une transfusion.
- Est-ce qu'elle va bien?
- Son état est critique. On a réussi à retirer la balle et à réparer tous les dommages à son abdomen, mais avec la perte de sang, nous avons peur qu'il y ait des séquelles au cerveau. Nous avons forcé un coma artificiel pour que son corps guérisse mieux. La douleur serait intenable sans le coma et nous serions obligés de lui donner de trop fortes doses d'antidouleur.
- Elle va s'en sortir?
- J'estimerais ses chances à 50%. On en saura plus dans quelques jours lorsqu'on la retirera du coma.
- Vous êtes en train de me dire qu'on ne saura pas d'ici quelques jours si elle va s'en sortir ou non?
- C'est exactement ce que je dis ».
Booth, malgré la vague de soulagement qui l'avait envahi lorsqu'il avait appris qu'elle était toujours vivante, n'était pas certain d'apprécier réellement la nouvelle. Elle n'était pas sortie du bois; il ne le saurait pas avant quelques jours et il n'était pas certain d'être capable d'attendre aussi longtemps avant de savoir si elle irait bien.
Il resta à son chevet toute nuit. Il resta à son chevet toute la journée du lendemain. Il resta à son chevet sans manger ni dormir pendant plus de trente-six heures. Il la regardait dormir et se rappelait d'un temps où les rôles étaient inversés, où c'était lui qui était dans le coma alors qu'elle attendait son réveil. Il prit sa main et soupira.
« Peut-être devriez-vous aller manger un morceau avant de la rejoindre dans le coma, suggéra une voix suave de l'entrée de la chambre.
- Sweets
- Comment va-t-elle?
- Stable, aucun changement. Les médecins vont tenter de la réveiller demain si tout continue de bien aller.
- Et vous?
- Ça ne change rien de savoir comment je vais, tout ce qui importe, c'est Bones. Vous, comment allez-vous?
- Je viens de parler aux parents de Daisy.
- Aïe!
- En effet.
- Vous allez vous en sortir?
- On dirait que je ne réalise pas encore. Je me sens comme lorsqu'elle était en Indonésie. J'ai l'impression à chaque fois que je rentre à la maison qu'elle va m'attendre avec une bouteille de vin et un bon repas! Je n'arrive pas à croire qu'elle soit partie.
- J'ai encore de la difficulté à croire que Bones soit ici et je ne l'ai pas quitté depuis deux jours, dit-il en tournant son regard vers elle.
- Vous savez qu'elle risque d'avoir des séquelles lorsqu'elle réveillera?
- S'il-vous-plaît, Sweets, je n'ai pas vraiment pas envie de parler de ça, présentement. Je veux juste… » Commença-t-il alors que la sonnerie de son téléphone envahit la pièce.
« Booth.
- Booth, c'est Hodgins.
- Eh! Du nouveau?
- Ouais, euh, je ne sais pas si c'est le moment pour cela, par contre.
- Dites toujours.
- Je sais où se trouve Broadsky.
- Quoi?
- La balle dans l'épaule de Parker avait une fibre coincée à l'intérieur. Je l'ai analysée et j'ai découvert qu'elle était le résultat d'un procédé breveté par une compagnie de tapis qui était basée Arlington. La compagnie a fermé son usine et a transporté la production au Mexique l'an dernier. L'usine est déserte depuis.
- Je pars immédiatement.
- Je vous envoie l'adresse par texto.
- Merci Hodgins.
- Eh! N'importe quoi pour Dr B ».
Booth raccrocha et se leva de son siège sous le choc. Il savait où se cachait Broadsky. Pour la première fois depuis le début de ce cauchemar, il avait l'avantage sur son ancien camarade. Sous le regard étonné de Sweet, il lança un coup d'œil à Brennan qui dormait toujours paisiblement dans son lit d'hôpital se demandant s'il pouvait laisser son chevet quelques instants.
« Booth? Demanda Sweet réveillant l'agent de ses rêveries.
- On sait où est Broadsky.
- Je viens avec vous, dit-il immédiatement alors qu'il se levait de son siège à son tour.
- Non, Sweet, pas question que vous vous fassiez tuer à votre tour. Je vais appeler l'escouade Tactique et on va le coincer ce salop.
- Il a tué ma fiancée, Booth. Je n'ai rien à perdre ».
En le croisant du regard, Booth comprit qu'il avait devant lui un homme désespéré, ne souhaitant que vengeance et justice. Jamais, malgré toute l'amitié qu'il ressentait pour le jeune homme, il n'avait autant compris ce qui se passait dans sa tête, ce qui se passait dans leur tête.
Avant qu'ils ne le sachent, ils étaient dans la voiture de Booth et se dirigeait vers Arlington.
La sensation du métal glacé sur sa tempe devait lui être indifférente car, à l'exception des mains qu'il gardait sur sa tête, aucune émotion ne passait sur son visage, aucun crainte, aucune panique, il portait simplement un sourire arrogant en coin comme s'il s'attendait à ce que cette situation arrive. Le canon de l'arme collée contre sa tête tremblait tout comme la personne qui la tenait.
Il n'avait pas eu l'intention de le tuer en pénétrant dans la vieille manufacture, mais en l'apercevant de loin, nettoyant son arme et exécutant la routine habituelle d'un tireur d'élite après une journée satisfaisante de travail, il ne put s'empêcher sa fureur d'envahir ses veines. À la vue de l'arme qui avait été destinée à tuer son fils et sa Bones, à la vue de l'arme qui avait tué Daisy, Arastoo, le fossoyeur et tant d'autres personnes, il ne put qu'agir.
Il avait attendu que son arme soit complètement démontée et s'était approché en silence comme lui seul savait le faire. Avant même que Broadsky s'en soit aperçu, il avait le canon d'une arme de pointe collé entre ses deux yeux et un homme en colère devant lui.
« Je ne sais pas ce qui me retient, disait Booth avec colère.
- Vas-y, Booth. Vas-y, tue-moi. On sera pareil ensuite toi et moi.
- Je n'ai jamais tué personne qui ne le méritait pas. J'ai passé les quinze dernières années à tenter de m'amender, à attraper les gars comme toi et les mettre sur la chaise électrique…
- …pour retourner l'an dernier en Afghanistan, le coupa Broadsky, montrer à d'autres enfants comment faire ton boulot. Tu vois, nous sommes pareils. La seule différence est que moi, je fais mon boulot seul, je ne laisse pas des jeunes le faire à ma place.
- Je n'ai jamais tué d'innocent! Continua Booth en le gardant dans sa cible.
- Tu ne connaissais pas le quart des personnes que tu as tué, Booth. Tu étais une marionnette, un instrument du gouvernement, comment pouvais-tu savoir que ces personnes n'étaient pas innocentes?
- ET MON FILS, IL N'ÉTAIT PAS INNOCENT LUI?
- Ne comprends-tu pas que je ne visais pas ton fils? Qu'en mettant fin à sa vie et à la vie de ta partenaire, la personne que je tuais était toi?
- Tu vas me le payer, fils de pute, dit-il en enlevant le cran de sécurité de son arme.
- Agent Booth, non! Entendit-il Sweet crier dans l'embrasure de la porte.
- Sweet, allez-vous-en!
- Booth, ne faites pas ça!
- Il a voulu tuer Bones, il a voulu tuer mon fils. Il a tué DAISY! Arastoo et tous les autres.
- Ne faites pas ça, Booth! Pensez à votre fils, pensez au docteur Brennan. Elle aura besoin de vous lorsqu'elle se réveillera, vous ne pouvez pas moisir en prison pendant qu'elle sera en convalescence. Pensez un peu à votre affection que vous venez de découvrir l'un pour l'autre, les moments heureux que vous vivrez, mais que lui ne vivra pas.
- … mais Daisy…
- Vous croyez que je n'ai pas envie de le tuer, moi aussi? Si je ne me retenais pas je prendrais votre pistolet et je tirerais à votre place. Mais, vous savez quoi? Il n'en vaut pas la peine. Il ne vaut pas la peine que je passe ma vie en prison pour lui. Ne gâchez pas votre vie pour lui, ne lui faites pas cet honneur! »
Booth prit un instant pour respirer. Il regarda l'homme dans les yeux et comprit que, peu importe ce qu'il ferait, il gagnerait la bataille. Il mit sa main dans son dos, sortit ses menottes et les lança à Sweet.
« Passez-y les menottes, Sweet. Jacob Ripkin Broadsky, vous êtes en état d'arrestation pour les meurtres de Heather Taffet, Arastoo Vasiri, Amanda Jones, Walter Coolidge, Aaron Firth, Daisy Wick et pour tentative de meurtre contre Temperence Brennan et Parker Booth. Vous avez le droit de garder le silence, tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous. Vous avez le droit de faire appel à un avocat; si vous n'en avez pas les moyens, le tribunal vous en procurera un… »
Deux jours. Deux jours depuis qu'ils avaient cessé la médication, que le coma n'était plus artificiel. Dans une chambre de l'unité des soins intensifs du Washington University Hospital, un homme tenait la main de sa fiancée dans la sienne tentant désespérément de trouver le courage d'attendre qu'elle se réveille. Le médecin lui avait recommandé de l'espoir. De l'espoir et de la patience. Il y ajoutait des prières. Il savait qu'elle ne croyait en Dieu, que ses prières, selon elle, n'était qu'une perte d'énergie. Mais Booth y croyait pour deux personnes et il priait constamment pour qu'elle se réveille, pour qu'il puisse revoir ses magnifiques yeux dont il était tombé amoureux la première fois qu'il l'avait vu sept années plus tôt.
Serrant sa main dans la sienne, il regardait son visage qui reprenait tranquillement des couleurs. Il observa longtemps les cernes sous ses yeux, puis les dizaines de câble et de tube qui sortait de quelque partie de son anatomie qu'il espérait ne plus jamais y voir. Il regarda les machines qui la nourrissait et qui enregistrait le moindre changement chez elle. Il observa sa bouche qu'il espérait pouvoir sentir l'embrasser à nouveau un jour.
Dans cette chambre des soins intensifs du Washington University Hospital, un homme s'agrippait silencieusement à l'espoir qu'un jour, il puisse entendre sa voix mélodieuse, sa main caressant sa peau et son sourire magnifique. Laissant une larme qu'il ne croyait plus avoir la force de verser couler sur sa joue, il coucha sa tête contre son épaule. Alors qu'un regard externe aurait pu y voir un homme brisé, une oreille fine entendit le rauque chuchotement d'une femme qui se réveillait.
« Booth… »
Fin.
