Vie privée ? C'est quoi ça ?

Sur le chemin qui menait au lycée Deimon, Yukimitsu se remémora la conversation qu'il avait eu la veille avec Sena sur la personnalité effrayante d'Hiruma.

-Ce type à un réseau d'information terrifiant, lui avait confié le ''secrétaire'', s'il décide de se renseigner sur toi, tu peux être certain, qu'il découvrira le moindre de tes secrets.

Yukimitsu avait rit, croyant que l'autre plaisantait : Comment un simple lycéen aurait-il pu avoir autant de pouvoir ? Mais Sena lui avait jeté un regard particulièrement éloquent et Yukimitsu s'était demandé, toute envie de rire disparue et en frissonnant, lequel de ses secrets le maléfique capitaine avait bien pu soulever pour lui tirer une telle expression.

Puis il s'était ravisé : Il préférait ne pas savoir.

Ensuite, il s'était décidé à avoir une discussion sérieuse avec le quaterback pour lui expliquer les limites de l'intrusion dans la vie privée d'autrui. En effet, lorsqu'il y réfléchissait, il y avait une foule de petites choses qu'il ne souhaitait pas voir exposées au grand jour...

Malheureusement, plus tard, sur le chemin du retour, il dut bien s'avouer que son projet avait été un véritable échec. Il avait pourtant avancé des arguments qu'il jugeait convaincants : Le respect des secrets d'autrui, surtout de ses propres joueurs, la pression qu'il leur infligeait en leur faisant savoir qu'il possédait des informations sur eux, ce qui pourrait les déconcentrer, la notion de ''vie privée''...

Mais le démon avait ricané :

-Vie privée ? C'est quoi ça ? Je connais pas !

Yukimitsu avait alors cherché ses mots pour lui expliquer les bases de cette notion essentielle à la vie en société, mais Hiruma l'avait pris de vitesse. Armant sa mitraillette, il avait orienté le chien du canon vers le paisible ciel bleu et fais voler le silence en éclat en tirant une salve de coups de feu.

-La vie privée ne veut rien dire pour moi, avait-il grincé, surtout quand ça concerne mes joueurs !

« Oui, vraiment, songea Yukimitsu en passant le portillon de fer de son jardin, c'est un échec total sur toute la ligne. Mais qu'est ce qui m'a pris d'essayer de convaincre ce type ? »

Tout en ruminant ces sombres pensées, il franchit le seuil de la porte et eut la désagréable surprise de voir que sa mère l'attendait de pied ferme. Grande, sèche, ses cheveux grisonnant relevés en un impeccable chignon, ses sourcils froncés à l'extrême limite, sa peau pâme et légèrement ridée, ses lunettes qui accentuait encore son air sévère, ses yeux bruns qui lançaient en permanence des éclairs, sa tenue stricte... Oui, sa mère étai vraiment une femme effrayante. Et particulièrement lorsqu'elle était énrevée, ce qui était le cas à ce moment-là. Quand elle était en colère, elle inspirait fortement, en contractant le nez, elle pinçait ses lèvres fines, se redressait de toute sa hauteur en relevant ses lunettes en un geste empli de fureur contenue.

Sa mère s'approcha de lui, les narines frémissantes.

-Dis-moi, l'interpella-t-elle de sa voix nasillarde, tu rentres bien tard ! C'est un peu comme ça tout les soirs en ce moment !

Ses yeux brûlant se rivèrent à ceux de son fils, espérant peut-être découvrir la vérité dans les prunelles de sa progéniture.

Après une courte pause théâtrale, elle ajouta :

-Tu ne t'es pas inscrit dans un de ces affreux CLUB au moins ?

La façon dont elle prononça le mot ''Club'' montrait bien tout son mépris pour toutes ces activités extra-scolaire qui n'avaient d'autre but, selon elle, de détourner les honnêtes élèves de leurs études.

Aussitôt, le dos de Yukimitsu se couvrit de sueur. Dans sa tête déffila en un instant les images de l'entrainement dont il sortait tout juste et il déglutit avec difficulté. Prenant son expression la plus innocente et y mêlant une touche d'incrédulité, comme s'il ne voyait vraiment pas d'où sa mère pouvait bien sortir des idées aussi absurdes, il balbutia :

-M...Mais non, que... Pourquoi tu... Qu'est ce qui te fait penser que...

Heureusement, ses bredouillement parurent passer pour le contrecoup de la surprise que lui aurait causé les insinuations de sa génitrice.

Le visage de cette dernière se détendit et arbora le sourire satisfait qu'elle lui réservait quand il obéissait bien. D'une certaine façon, son rictus été encore plus terrifiant que sa colère.

-Je me disais bien que tu n'avais pas pu te laisser influencé par toutes ces brutes de sportifs ! Sourit sa mère. Mais, dans ce cas, où étais-tu ? J'espère que tu n'a pas traîné sur le chemin du retour !

A nouveau son expression se fit menaçante, mais cette fois Yukimitsu n'eut aucun mal à se défendre : Depuis qu'elle s'était éloigné de la vérité, il respirait bien mieux et son cerveau à nouveau actif n'eut aucun mal à trouver la réponse qui satisferait sa mère :

-Non, non ! Je suis juste réviser un peu plus longtemps. Tu sais, l'atmosphère calme et studieuse du lycée m'aide à me concentrer, ça me motive !

Le visage de sa mère s'éclaira et il s'enfuit dans sa chambre tandis que, dans son dos, sa tyrannique mère le félicitait de son sérieux.

Arrivé dans son sanctuaire, le numéro seize s'adossa contre le battant de sa porte et se fit la réflexion qu'il était bien heureux que personne de son lycée ne soit au courant du contrôle total que sa mère exerçait sur lui.

Au même moment une longue silhouette longiligne émergea d'un buisson, une caméra dernier cri dans une main, un carnet noir à la couverture noir comme la nuit orné d'une pompeuse étiquette où l'on pouvait lire « Carnet de Menaces »

Le regard brillant de satisfaction, le diabolique capitaine Hiruma Yoichi se demanda avec délectation à quelle fin il allait bien utiliser cette nouvelle information.

Il se rappela les pitoyables efforts de son joueur pour le détourner de sa vie privée et sourit :

« Vie privée... Quelle notion abstraite ! »