Est-ce vraiment un rêve ?
Au fond du jardin verdoyant d'une luxueuse villa de banlieue, que Hiruma ''empruntait'' à son propriétaire depuis quelques mois, ce dernier tapait sur les touches d'un gris métallique de son ordinateur portable avec frénésie, le regard enflammé par un brasier brûlant de satisfaction. Sous ses yeux enfiévrés défilaient à la hâte les fiches de toutes les personnes sur qui il avait déjà une emprise certaine, et leur nombre se comptait en milliers. Devant ce constat, le démon ne put retenir sa jubilation.
-Kékéké ! Ricana-t-il, le visage déformé par un rictus abominable tant il dégoulinait de sadisme.
Autour de lui, le paysage était calme, paisible, avec le vieux hêtre dans son dos où sautillait une famille de écureuil. Sur la droite se trouvait un petit lac, au centre duquel on trouvait une sorte de minuscule îlot, juste assez grand pour y installer une chaise. La surface du lac n'était troublé que par la nage tranquille de deux ou trois canards. Un peu plus loin, sur la gauche, un jeune lapin brun émergea d'un terrier creusé sous un buisson d'aubépine, et après avoir jeté un regard méfiant autour de lui, détala à toute vitesse à travers le modeste champ qui séparait cette villa de sa voisine, avant de se faufiler sous le grillage derrière lequel un chien se mit brutalement à aboyer avec férocité.
L'endroit était assez éloigné de la ville et fort peu peuplé et, si la proximité de la ville ne s'était pas fait autant sentir une fois les trois villa isolées dépassées, on aurait presque pu se croire à la campagne.
Et Hiruma détonnait dans ce paysage. Mais il s'en fichait. Il avait choisi cet endroit comme nouvelle résidence, non pas pour l'air frais et vivifiant que transportait la nature autour de lui, mais bien pour sa tranquillité : Personne aux alentours, cela voulait dire personne pour mettre son nez dans ses affaires pas franchement licites. De toute façon, tout ses charmants voisins étaient sous son contrôle depuis son installation dans cet endroit.
Soudain, un détail inacceptable vint accaparer son attention et lui fit froncer les sourcils : Une certaine Leiko Maneki échappait encore à son emprise maléfique. Insupportable !
Sa photo s'afficha quand il effectua une recherche rapide. Il la reconnut aussitôt : Elle habitait à la lisière entre la ville et son petit coin de campagne paumé.
Bien qu'il doutât sincèrement que la joyeuse joggeuse de trente-cinq ans qu'il avait croisé à deux reprises sur les rues désertes de sa campagne puisse lui être utile de quelque manière que ce fut, l'idée qu'une personne qu'il connaissait ne soit pas terrorisée à l'idée qu'il sache tout d'elle, lui fit monter la moutarde au nez. C'était tout simplement intolérable !
Le visage figé par le mécontentement, il referma son ordinateur d'un coup sec et se dirigea avec une démarche de prédateur vers la maison. Il était temps de mettre un terme à cette anomalie.
Il passa sur le perron, puis franchit les portes vitrées impeccables qui laissaient allégrement voir le contenu du luxueux salon : De type moderne, les couleurs passant du noir au blanc par une multitude de dégradés à couper le souffle : Blanc immaculé, blanc crème, blanc cassé, gris clair, gris bleuté, gris béton, noir léger, noir profond comme la nuit, tout se succédait dans cette pièce avec une harmonie impressionnante. Les somptueux canapés de cuir écrus appelaient à la détente, avec leurs confortables petits poufs pour les pieds, la minuscule table de verre ronde sur laquelle on ne voyait pas la moindre petite trace de doigt. Un gigantesque écran plat ornait tout un pan de mur, assez loin pour ne pas s'abîmer la vue, assez prés pour qu'on puisse goûter aux joies de la technologie en profitant agréablement de la perfection des détails offerte par le système dernière génération de Blu-ray.
Indifférent à tout ce luxe selon lui superflu, Hiruma traversa la pièce sans un regard aux meubles coûteux. Il s'approcha d'une lourde porte de chêne, invisible derrière un pan de mur. Il la poussa et pénétra nonchalamment dans une salle aux dimensions impressionnantes, la bibliothèque. Le lieu, bien qu'écrasant de silence, dégageait une atmosphère sereine, accentuée par l'âge évident de la pièce. Il est toujours rassurant de trouver un endroit sur lequel le temps n'a pas encore eu de prise. La salle était remplie de magnifiques ouvrages délicatement reliés, posés avec subtilité sur les superbes rayonnages en bois sombre d'ébène. On sentait dans ce lieu toute la passion, toute la tendresse, que le propriétaire portait à ces livres.
Cependant, Hiruma, insensible à la douceur qui se dégageait de l'endroit, marcha avec détermination vers une étagère particulière, où l'on avait gravé dans le bois fin une colombe raffinée, symbole de la liberté.
Hiruma ignorait ce que voulait montrait monsieur Korya (c'était le nom du propriétaire) en gravant ce dessin- liberté de qui ? Au nom de quoi ?- et en réalité il s'en fichait. Ce qui l'intéressait en revanche, c'était ce qu'il se passait si l'on pressait du doigt l'aile fragile du fier oiseau.
Car alors, actionnée par un mécanisme complexe, l'imposant étagère se déplaçait de près de deux mètres, sur la droite, libérant un passage étroit menant à un escalier qui s'enfonçait sous la maison. Un bref sourire éclaira le visage blafard du quaterback avant qu'il ne descende les marches et rejoigne d'un pas conquérant son petit coin d'enfer personnel.
En effet, à environs treize marches au dessous du sol, Hiruma avait découvert le centre d'information de son propriétaire préféré. Pourquoi ce dernier s'était-il sentit obligé de créer un tel endroit, Hiruma n'en savait rien. Probablement pour espionner sa compagne, ou autre futilité du même genre. Au fond, cela lui importait peu, cet endroit existait et ça l'arrangeais bien.
Le C.I, comme l'avait rebaptisé Hiruma, était constitué d'une seule et unique pièce, séparée en deux : Une partie, celle de droite, était remplie d'ordinateurs dernier cri dont les trois-quart étaient reliés à des caméras placées à peu près partout dans la ville, les autres possédant un accès à Internet avec une connexion incroyablement efficace qui lui permettait d'entrer dans la plupart des dossiers, même les mieux protégés des huiles de la ville. Un endroit pareil était une véritable mine d'or pour un démon tel que lui !
L'autre partie de la salle étaient vide quand Hiruma avait pris possession des lieux, mes il avait vite trouvé une utilité à ces dizaines de mètres carrés dissimulés sous terre. A présent, elle était pleine de valise noires contenant toutes sortes d'arme : Mitraillettes, revolvers de tout les calibres, fusil (même de chasse), browning, colt et autres charmants flingues meurtriers, sans oublier les lances-flammes et les bazookas. Dans ce sous-sol ne reposait qu'une infime partie de sa collection, il n'aurait pas pu tout déplacer mais il n'avait pu se résoudre à partir sans amener ses joujoux favoris avec lui.
Posant un regard amical, presque tendre, sur ses protégés, Hiruma rejoignit la première partie de la pièce, celle encombrée d'ordinateurs. Il se dirigea aussitôt, en habitué, sur un ordinateur plus massif que les autres, placé légèrement en hauteur sur une sorte d'estrade branlante au fond de la pièce. C'était la plus puissante des machines réunies ici, et elle permettait à son utilisateur de contrôler toutes les autres, ce qu'Hiruma avait découvert avec délice.
De quelques clics experts, Hiruma amena la machine à effectuer le boulot à sa place, c'est à dire diriger toutes les caméras du quartier sur sa cible, pour qu'il puisse surveiller ses déplacements. Pendant que vingt-quatre ordinateurs se mettaient à la tâches en vrombissant pour satisfaire les désirs malsains du diable, Hiruma pressa quelques touches et lança une recherche large et approfondie sur sa nouvelle proie. Il devait tout savoir sur elle : Où elle avait passé son enfance, avec qui, où elle avait étudié, si ses parents la maltraitait d'une façon ou d'une autre, quelles avaient été ses périodes les plus noires, si elle était mariée, célibataire, si elle avait des gosses, un amant, son lieu de travail, son domicile actuel, ses relevés de factures, la liste de ses appels téléphoniques, quels étaient ses hobbies, ses pêches mignons, ses plus grosses conneries, jusqu'à quel âge elle avait fait pipi au lit...
Pendant que la vie privée de l'innocente s'étalait sans pudeur devant ses yeux avides, il laissa échapper un rire glacial qui fit se tapir les rats les plus aventureux au fond de leurs tanières. Les premiers résultats de contact arrivés, il les nota soigneusement : Ses amis, sa famille, ses collègues, ses voisins, ses connaissances, ses anciens profs, son patron actuel... Il recopia toutes les adresses et saisit son téléphone pour aller à la pêche aux informations secrètes ou intimes, son sport favori.
Après la fameuse Leiko Maneki, il ne resterait que plus que deux personnes et toute la ville se retrouverait entre ses griffes ! C'était formidable !
A cette pensée, un gloussement morbide s'échappa entre ses crocs découverts et résonna dans le lieu glauque avant de s'éteindre...
Brusquement, Sena se réveilla en sursaut. D'une soudaine poussée du buste, il se releva dans son lit. Sa respiration était saccadée, et les battements de son cœur bien trop désordonnés. Nom de Dieu, quelle frousse il avait eu ! Il en était encore couvert de sueurs.
Rien que d'imaginer, rien que dans un rêve, que le capitaine puisse ainsi contrôler la vie de tout les habitants de la ville, Sena sentait son rythme cardiaque s'emballer. Mais ce n'était qu'un rêve, heureusement.
Non, ce qui terrifiait vraiment le running back, ce qui l'empêchait de calmer son pouls trop rapide, c'était la pensée que, au fond de lui, il doutait d'être loin de la réalité...
