Chapitre 2 : Morts suspectes.
L'appel signalait une mort suspecte en plein centre ville de Toronto. Un homme âgé d'une soixantaine d'années s'était écroulé en pleine rue.
Arrivèrent rapidement sur les lieux, les officiers de police, suivit de l'inspecteur Murdoch et du docteur Ogden, afin de faire les premières constatations.
D'après les témoins, l'homme était un vagabond connu pour vivre dans le quartier depuis des années. C'était un homme bien connu des commerçants du quartier, il était discret et apprécié.
Le docteur Ogden l'examina pendant plusieurs minutes afin d'établir le premier pronostique.
-Je dirai qu'il est mort d'un arrêt cardiaque, dit-elle à l'inspecteur qui se penchait sur le corps à côté d'elle.
-Pas de marques de coups, de blessures quelconque? Demanda William en regardant le corps de long en large.
-A priori non, mais j'en saurais plus lorsque je l'aurai autopsié.
-Mmh, grommela l'homme sans lever les yeux vers elle.
-Quelque chose semble vous tracasse, dit Julia en se levant avec lui.
-Les témoins affirment qu'il semblait calme, ce qui ne concorde pas avec une attaque cardiaque. Il s'est tout simplement écroulé contre le mur en tenant des propos incohérents.
-Vous pensez à un empoisonnement? Cela pourrait expliquer le fait qu'il n'ait pas paniqué, il savait ce qui lui arrivait ou il n'a pas eu le temps de le comprendre au contraire.
-Nous ne pouvons écarter aucune hypothèse docteur.
-Comme toujours, répondit la jeune femme en souriant timidement, je vous ferai part de mes constatations au plus vite, ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux.
-Merci, acquiesça William en croisant son regard avant de rejoindre l'officier Crabtree qui interrogeait un commerçant un peu plus loin.
Julia fit un signe de tête aux hommes qui se chargeaient de transporter le corps jusqu'à la morgue, pour ensuite leur emboiter le pas, sa sacoche à la main.
Mais avant de monter en calèche à son tour, elle accorda encore un dernier regard à son ami, comme elle le faisait toujours sans qu'il ne le remarque. C'était devenu une habitude depuis longtemps déjà, si longtemps qu'elle ne se souvenait plus du jour où s'était devenu machinal de lui lancer un dernier regard discrètement avant de monter en voiture.
La jeune femme avait mis un disque de valse viennoise, musique qu'elle aimait particulièrement et qui l'apaisait lorsqu'elle effectuait son travail.
Elle s'attelait à la tâche depuis de longues minutes déjà, penchée vers le corps du pauvre homme qui avait perdu la vie. Elle n'avait plus vu personne dans le laboratoire depuis que les hommes qui avaient déposé le corps étaient partis, mais elle ne s'en plaignait pas, la solitude ne la dérangeait pas.
Elle se chargea de déshabiller l'inconnu, de l'ausculter sous toutes les coutures, afin de trouver un indice quelconque des raisons de sa mort.
Elle nettoya ses mains, elle lui brossa les cheveux longs afin de trouver le moindre élément susceptible de pourvoir venir en aide aux enquêteurs.
Elle ne trouva pourtant aucune marque de coups, si ce n'était quelques hématomes vieux de plusieurs jours déjà. Et après avoir fini de consigner les constatations sur l'état externe du corps, elle entreprit de poursuivre ses analyses plus en profondeurs.
Elle fit les examens habituels, passant en revue dans les moindres détails chaque parcelle de chair, d'os et d'organe interne.
Lorsque le temps vint pour elle de finir de recoudre le pauvre homme, bien des heures plus tard, elle entendit des pas lents derrière elle. Elle n'avait pas besoin de lever les yeux vers celui qui était entré, car cette démarche, elle la connaissait dans les moindres détails.
-Docteur, lança l'inspecteur en approchant de la table d'autopsie après avoir accordé un bref regard à un bouquet de roses rouges se trouvant sur une étagère un peu plus loin, vous avez terminé l'autopsie?
-Bien sûr William, répondit-elle en souriant et en le regardant enfin.
-Je vous écoute.
-Hélas je n'ai rien de bien extraordinaire, soupira Julia en plongeant ses mains dans une bassine d'eau, notre homme ne possédait aucune blessures ci ce n'est quelques hématomes sur ses jambes. Je n'ai trouvé aucun traumatisme cranien, sa gorge ne présentait aucune marque d'étranglement, son foie était rongé par une sirrose dû sans doute à une trop grande consommation d'alcool, son estomac ne présentait que très peu de nourriture, que du pain, et son cœur semblait parfaitement sain.
-Alors de quoi est-il mort? Demanda William alors qu'elle s'approchait du meuble en bois au centre de la pièce.
-Je l'ignore, mais j'ai cependant extrait ceci de sa bouche et de ses narines, dit-elle en lui tendant un tube à essai qu'il prit aussitôt.
-Qu'est-ce que c'est? Grommela l'inspecteur en regardant avec attention les petites boules noires reposant au fond du verre.
-De la poussière compacte, des fibres de tissus, je n'en ai pas la moindre idée pour l'instant.
-C'est très peu comme trouvailles, soupira William.
-Je le sais et j'en suis navrée. Je ne peux pas exploiter les saletés trouvées sous ses ongles et dans ses cheveux, il y en avait beaucoup trop.
-Et n'y avait-il pas la moindre trace de poison?
-J'ai gardé ceci à l'esprit, mais je n'en ai trouvé aucune, murmura Julia en faisant une grimace, je suis totalement désemparée face à cette mort.
-L'enquête n'apporte rien de nouveau non plus, certains passants qui le voyaient souvent affirment qu'il n'était pas au mieux de sa forme ces trois derniers jours, et qu'ils ne l'avaient pas vu hier, ce qui est apparemment rare.
-Peut être était-il malade dans ce cas, une grippe aurait eu raison de lui?
L'homme ne répondit pas et fixa son regard sur un point invisible sur le mur blanc en briques émaillées. Julia savait que dans ces moments là, il était à mille lieux de se trouver avec elle. Elle savait qu'il retournait toutes les informations qu'il avait en sa possession, en boucle dans sa tête, encore et encore. Il devait être en train d'étudier, d'analyser, de comparer, de faire des hypothèses. Elle savait que dans un tel moment il fallait qu'il retombe dans la réalité de lui-même, et attendre.
Il croisa son regard quelques secondes plus tard et lui sourit tendrement.
-Merci, dit-il simplement.
-Je n'ai pu en tirer grand-chose mais…
La jeune femme fut interrompue par George qui arriva en âge dans la pièce. Les deux personnes se tournèrent vers lui dans un même mouvement.
-Inspecteur, docteur, dit-il à bout de souffle, un autre corps dans la même rue a été découvert.
Ils prirent la route tous les trois ensembles, rejoignant le centre ville une fois encore. Les circonstances avaient été tout aussi troublantes. Elles concernaient une jeune femme de vingt-six ans travaillant à la boucherie deux bâtiments plus loin où le vagabond était tombé. Encore une fois la police mena l'enquête et le docteur se chargea de l'autopsie. Miss Roberts avait été souffrante depuis plusieurs jours. Elle était connue pour apporter de la nourriture au vagabond qu'ils nommaient Edward.
Miss Roberts était ce qu'on appelait une végétarienne, elle ne mangeait jamais de viande car elle suivait un régime strict depuis sa plus tendre enfance, ils n'avaient dons pas pu être contaminés par une nourriture avariée.
Plus tard dans la journée, un autre commerçant au bout de la rue fut déclaré comme mort et transporté à la morgue. Mais à chaque fois le docteur Ogden ne trouva aucune cause évidente de décès.
Les seuls points communs entre les différentes victimes étaient qu'ils se côtoyaient chaque jours et que tous les trois semblaient être tombés malades deux jours plus tôt.
Lorsque William rentra à son bureau et qu'il remit ses idées en place, le regard perdu sur le tableau noir où se côtoyaient des schémas et des noms en pagaille, il n'y avait qu'une théorie qui lui venait en tête.
La lumière se fit dans son esprit; une épidémie , ils avaient à faire face à une épidémie.
Il mit au courant son supérieur dans la seconde afin que les mesures de sécurité soient prises puis, il entreprit d'aller voir le Docteur Ogden au plus vite afin de lui faire part de ses craintes.
Sur son chemin, il croisa l'officier Higgins qui l'arrêta aussitôt.
-Monsieur…
-Plus tard, coupa l'inspecteur.
-C'est le docteur Ogden.
William se figea sur place et fronça les sourcils.
-Ils sont en ce moment même en train de l'enfermer dans la morgue, continua le jeune homme.
William ne lui répondit pas et gagna le bâtiment de son amie au pas de course, sans même ralentir l'allure.
Il croisa des hommes en blouse qui transportaient des dossiers, des planches en bois, des meubles, des portes, des étoffes. Il arriva devant la grande baie vitrée dont les portes étaient désormais fermées. Il vit pourtant la jeune femme debout, seule au centre de la pièce, immobile.
-Julia.
Celle-ci consentit à quitter des yeux le sol qu'elle fixait inlassablement et elle prit la parole aussi fort et distinctement qu'elle le pu pour qu'il puisse l'entendre.
-N'approchez surtout pas. C'est une épidémie, j'ai ordonné qu'on ferme toutes les issues afin qu'elle ne se propage pas à travers moi. Je dois rester dans cette pièce.
-Peut être n'êtes-vous pas contaminée, lança l'inspecteur plein d'espoir.
-J'ai passé beaucoup trop de temps auprès des cadavres William et…cela doit faire environ une heure que je ne me sens plus très bien. Je doute que ce soit un simple rhume.
Le jeune homme ne répondit pas, la regardant simplement. Des hommes continuèrent de papillonner autour de lui pour calfeutrer les issues, ne laissant pas la moindre chance au docteur d'entrer en contact avec qui que se soit.
-Nous trouverons un remède, murmura William, et je vais vous sortir de là.
Julia lui sourit timidement avant qu'il ne parte rapidement à nouveau.
Elle le suivit du regard, puis, elle s'appuya contre la table d'autopsie à présent vide et propre. Elle ferma les yeux quelques instants et respira profondément.
-Je l'espère, soupira-t-elle pour elle-même.
