Chapitre 5 : Aveux

Ils étaient restés longtemps assis dans un coin de la pièce, serrés l'un contre l'autre. Puis, William avait consenti à bouger. Julia en revanche restait assise encore quelques minutes les yeux clos et le visage calé entre ses mains.

William avait vu le tourne-disque un peu plus loin et il l'avait mis en marche. Lorsque l'air de la valse s'éleva dans les airs, Julia leva aussitôt le regard vers son ami et elle lui sourit tendrement.

-La reconnaissez-vous? Dit-elle simplement.

-Je la connais car je l'entends souvent lorsqu'il m'arrive de vous voir durant vos autopsies.

-Nous avons dansé sur cette valse William, il y a bien longtemps.

-Lors de nos cours de danse, répondit le jeune homme en la regardant.

-Oui.

-Je me souviens avoir été si étonné de vous voir dans ce salon ce soir là que j'ai failli faire demi-tour dans la seconde, lança William en riant.

-J'ai aussi été très mal-à-l'aise, avoua Julia.

-Pourtant, je n'ai pas regretté une seule seconde d'être resté.

-Moi non plus, vous n'étiez peut être pas le meilleur danseur que j'ai connu, mais vous étiez de loin le plus agréable des cavaliers, répondit Julia en fuyant son regard.

-Vous étiez la meilleure des cavalière, répondit timidement William en baissant les yeux.

Elle ne répondit pas et il se passa quelques minutes où seule la musique résonnait dans la pièce. Julia gardait les yeux fermés et souriait à peine en écoutant la musique, se souvenant des pas maladroits de l'inspecteur ainsi que de ses progrès grandioses. Elle se souvenait parfaitement de la sensation étrange qu'elle avait ressenti lorsqu'il lui avait pris la main dans la sienne et qu'il avait glissé l'autre sur sa taille. Elle pouvait encore se souvenir du réconfort qu'elle avait connu lorsqu'elle s'était approchée de lui et qu'il avait accepté de la serrer un peu plus contre lui. Ces souvenirs étaient heureux et elle savait que quoiqu'il puisse se passer, jamais elle ne les oublierait.

Alors que la jeune femme était perdue dans ses pensées, l'homme qui se tenait au centre de la pièce la regardait tendrement en silence. Il remarquait une fois de plus à quel point il la trouvait belle. Il comprenait une fois encore qu'il avait fait une énorme erreur de la laisser partir. Il se maudissait intérieurement de n'avait pas su trouver les mots qu'il fallait pour la garder auprès de lui. Il en avait eu l'occasion, alors pourquoi ne pas lui avoir dis tout ce qui était comme une évidence dans son esprit? Aujourd'hui, à cause de son incapacité à ouvrir son cœur, il l'avait perdu pour toujours. Aujourd'hui elle mourrait d'un mal contre lequel il ne pouvait pas lutter et qui l'emporterai lui aussi d'ici quelques heures.

Il prit son courage à deux mains et s'avança vers elle. Mais alors qu'il voulut prendre la parole, elle le fit la première sans même prendre la peine d'ouvrir les yeux.

-William, soupira Julia, pouvez-vous remettre cette musique une fois encore je vous prie?

Il ne répondit pas et s'exécuta en silence, puis alors qu'il se retourna, il la vit se lever péniblement en s'appuyant sur le mur. Il arriva rapidement à sa hauteur et plaça sa main sur sa joue.

-Vous êtes à nouveau brûlante.

-Je crois que cette fois s'en est terminé, dit-elle simplement, j'ignore même pourquoi je suis encore en vie, les autres malades avaient déjà été morts.

-Mais vous n'êtes pas comme les autres, souffla William la main toujours sur sa joue.

-Ce n'est qu'une question de minutes avant…

Elle fut interrompue par William qui posa son index sur ses lèvres, bien trop chamboulé pour entendre les mots qu'elle s'apprêtait à dire.

-William, reprit Julia après quelques secondes, j'aimerai vous demander une faveur.

Il ne répondit pas et acquiesça simplement, le regard perdu dans le sien et ses bras la tenant à présent fermement pour ne pas qu'elle s'écroule sur le sol.

-Accordez-moi une dernière danse.

-Vous êtes beaucoup trop faible, vous ne pouvez pas rester debout et encore moins danser.

-Je vous en prie. Je sais que vous aurez la force de me tenir contre vous. J'ai besoin de ressentir une fois encore ce que j'ai ressentie ce jour là. J'ai besoin….de vous, soupira-t-elle en fermant les yeux.

Elle sentit alors un bras de l'inspecteur s'enrouler autour de sa taille, et sa main se saisit délicatement de la sienne. Il l'attira un peu plus contre lui et il ne suffit à Julia qu'à poser sa main valide sur l'épaule du jeune homme. Sans ouvrir les yeux, son visage s'approcha du sien et elle sentit la joue de William caresser la sienne alors qu'il les faisaient bouger doucement.

-Merci, souffla Julia au creux de son oreille.

-Je dois vous dire quelque chose d'important, répondit William dans ses cheveux défaits.

-Faites-moi danser William.

-Je me dois de vous le dire Julia.

-Plus tard, je vous en prie…plus tard, répéta la jeune femme en se serrant un peu plus contre lui.

Lorsque la musique prit fin, ils dansèrent encore quelques minutes dans le silence le plus absolu. Puis, soudain, toutes les forces de la jeune femme quittèrent son corps. William la porta au lit improvisé et l'y allongea.

Elle toussa plusieurs fois, sentant l'air lui manquer mais pourtant elle ne lâcha pas la main de l'inspecteur qui ne la quittait pas une seule seconde, le visage penché sur le sien. Elle le regarda dans les moindres détails avant de prendre la parole en souriant.

-William, je dois vous avouer une chose que je ne me suis jamais permise de vous dire par le passé. Je me disais que cela serait peut être inconvenant, mais aujourd'hui je crois que je peux vous le dire.

-Dites-moi.

-Il y a une chose que j'ai toujours trouvé très charmante chez vous, en plus d'un bon nombres dont vous avez conscience que j'ai toujours beaucoup aimé.

-Quelle est-elle? Demanda le jeune homme en souriant alors qu'une de ses main caressait le front de la jeune femme.

-Sur votre nez vous avez un petit grain de beauté, dit-elle en souriant largement, et cela vous va très bien.

-Vraiment? Dit-il en riant doucement.

-Je savais que vous alliez vous moquer de moi, répondit Julia en souriant.

-Non, je ne me moque pas.

-Et ne le feriez-vous pas si je disais que j'ai toujours voulu y déposer un baiser?

-Docteur Ogden vous avez souvent de drôles d'idées.

-Aussi souvent que vous inspecteur Murdoch, répondit-elle en souriant.

Ils échangèrent un regard et William baissa les yeux vers sa main qui tenait fermement celle de la jeune femme. Il déglutit difficilement et la regarda une fois encore remarquant une larme glisser sur sa joue alors que ses yeux étaient humides.

-Je suis désolée William, murmura-t-elle dans un sanglot.

-Je vous ai dis que ce n'était pas de votre faute, je n'aurai pas supporté de vous laisser inconsciente et de ne pas être auprès de vous.

-Je suis désolée de vous avoir fait souffrir en quittant Toronto et en me fiançant avec Darcy. Et j'ai tellement souhaité que vous me reteniez ce jour-là, continua Julia sans tenir compte de sa remarque, j'étais persuadée de vous voir sur ce quai de gare.

Elle vit le jeune homme se figer sur place quelques secondes avant qu'il ne respire profondément et ne prenne la parole.

-J'en avais eu la ferme intention.

-Alors pourquoi?

-Le destin, répondit simplement William, ne vous excusez pas pour avoir voulu être heureuse et pour être allée chercher ce bonheur auprès d'un autre homme. Il vous aime, et vous l'aimez, alors ce que je peux ressentir ne compte pas. Je ne souhaite que votre bonheur.

-Et le votre? C'est pour que vous soyez heureux que j'ai fais le choix de partir, même si mon cœur criait de rester auprès de vous.

-Je le sais, acquiesça William, mais aujourd'hui cela n'a sans doute plus d'importance.

-Cela en a pour moi car je sais qu'aujourd'hui plus rien ne vous empêche de me dire ca que vous souhaitez. Cela n'aura plus la moindre conséquence sur quoique se soit, alors parlez-moi William, dites-moi enfin tout ce que vous n'avez jamais dit auparavant. Je veux le savoir avant de mourir.

-Très bien, soupira celui-ci, alors écoutez bien ce que je vais vous dire docteur car j'ignore si j'aurai la force de le refaire une seconde fois.

-J'ignore si j'aurai assez de force pour tenir encore bien longtemps.

Le jeune homme ancra son regard dans le sien et s'approcha à quelques centimètres à peine de son visage avant de reprendre la parole.

-Julia, j'ai eu le cœur brisé lorsque vous êtes partie pour Buffalo, lorsque vous m'aviez annoncé que nous n'aurions jamais de famille. J'ai été en colère de constater que votre carrière valait plus que toute autre chose, dont moi. J'ai toujours ressenti ce profond sentiment d'abandon et de solitude depuis mon enfance et jusqu'à la perte de Lisa. Mais ensuite, vous étiez la seule qui me comprenait, la seule avec qui j'entrevoyais un avenir, la seule que je voulais à mes côtés et que je croyais avoir à mes côtés pour toujours. Mais vous aussi vous êtes partie et j'ai compris que j'en avais été en partie la cause. Je m'en suis voulu, autant que je vous en ai voulu à vous. Je n'ai pas su vous retenir, je n'ai pas su vous révéler mes sentiments, et je n'ai pas su vous demander en mariage. Pourtant je ne souhaitais que cela. Je voulais vous laisser épouser Darcy car vous semblez l'aimer et être heureuse auprès de lui. Comme vous souhaitiez me rendre heureux en me quittant pour me laisser une chance d'avoir une famille. Mais ce qui compte le plus pour moi, c'est vous Julia. Je vous aime et que mon dernier jour soit celui-ci ou non, cela ne changera rien au fait que je vous aimerai jusqu'à mon dernier souffle. Si je le pouvais, je vous demanderai de m'épouser dans la seconde en vous promettant que je ferai tout ce qu'il est en mon pouvoir pour vous offrir la vie que vous méritez. Mais aujourd'hui je ne m'estime plus en droit de le faire, vous êtes fiancée et ce que je peux ressentir en vous voyant chaque jour ne devrait pas vous être révélé. Mais ce que je ressens est si grand que je ne peux douter une seule seconde sur mes sentiments à votre égard. Je vous aime comme je n'ai jamais aimé personne et comme je n'aimerai jamais personne d'autre.

Julia ne répondit pas et sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. Elle humidifia ses lèvres et lui adressa son plus beau sourire avant de glisser une main dans la nuque de l'inspecteur et de l'attirer un peu plus à elle.

-Bon sang inspecteur, pourquoi n'êtes-vous pas arrivé avant que ce train ne parte? Et pourquoi ne m'avoir pas dit tout cela plus tôt? Soupira-t-elle sur ses lèvres avant de s'en emparer.

-Julia, souffla William.

Ils partagèrent un long baiser empli de douceur, de tendresse, de réconciliation, de regrets, mais surtout d'amour. Lorsqu'ils se séparèrent à bout de souffle, ils échangèrent un regard avant que l'index de Julia ne glisse sur le visage de William et ne caresse tendrement l'endroit où se trouvait son grain de beauté.

Puis, elle prit la parole avec difficulté.

-Il y a un livre sur l'étagère, pourriez-vous le chercher pour moi?

-Un livre? Que voulez-vous faire avec un livre?

-S'il vous plait inspecteur, nous n'avons plus de temps pour les questions.

William se leva et chercha ce qu'elle lui avait demandé avant de revenir auprès d'elle et de s'allonger à ses côtés, calant son dos contre le mur.

-Vertus et qualités des plantes médicinales.

-Allez à la page 94.

Le jeune homme s'exécuta et y trouva trois enveloppes. Sur deux d'entres elles, il reconnut sa propre écriture adressée à la jeune femme et sur la dernière, il y vit son nom.

La troisième enveloppe était fermée et il la regarda un long moment en silence avant que Julia ne lève les yeux vers lui.

-Je souhaiterai que vous me lisiez les lettres que vous m'avez envoyé William.

-Pourquoi?

-L'ouïe est le sens qui disparait en dernier, je veux m'éteindre en entendant le son de votre voix et les mots que vous avez pu m'adresser.

-Et cette lettre?

-Je n'ai jamais osé vous l'envoyer, répondit simplement Julia en fuyant son regard, lisez la lorsque je serai…

Il acquiesça et la jeune femme ferma les yeux, s'approchant du jeune homme un peu plus pour glisser une main dans sa nuque et poser sa tête sur son torse.

-Peut être nous reverrons-nous William, murmura-t-elle à bout de souffle, et vous retrouverez enfin Lisa.

-C'est auprès de vous que je passerai l'éternité, répondit l'inspecteur en déposant un baiser dans ses cheveux.

-Alors à bientôt William, répondit la jeune femme.

Il sentit une larme glisser sur sa joue et il déplia soigneusement les feuillets qu'il constatait usés. Il inspira profondément et commença sa lecture à haute voix, sentant le souffle encore chaud de la jeune femme sur sa peau.

-Ma chère Julia, commença William d'une voix tremblante, le temps est bien long ici sans vous. Mais George…

Il continua sa lecture d'une voix douce et hésitante pour finir les cinq pages des deux lettres qu'il avait écris à la jeune femme. Lorsqu'il eut fini, il jeta un regard vers celle qui se trouvait encore étroitement serrée contre lui. Il vit son corps se soulever au rythme lent de sa respiration. Il resserra ses bras autour d'elle et se mit à prier doucement, à peine plus fort qu'un murmure. Puis, il ouvrit la lettre qui lui avait été destinée mais qu'il n'avait jamais eu. Cette fois-ci il lut dans sa tête, s'imaginant entendre la voix de son amie. Lorsqu'il eut terminé, il replia le papier et il le fourra dans l'enveloppe à nouveau. Il ferma les yeux à son tour s'imprégnant du parfum des cheveux de la jeune femme et il s'endormit doucement, pour ce qu'il savait être son dernier sommeil.

Encore deux chapitres à venir...