Chapitre 7 : Une autre danse.

Cela faisait déjà une semaine que la mystérieuse maladie avait touché la ville de Toronto. Cela faisait une semaine que les hommes du poste numéro quatre n'avaient plus vu ni l'inspecteur Murdoch, ni le docteur Ogden.

Ceux-ci se reposaient, et d'après ce que leurs collègues avaient entendu, ils se portaient bien. Pourtant, ce jour là William n'avait plus supporté de tourner en rond chez lui et il avait déjà achevé deux prototypes de machines incroyables sur lesquelles il n'avait pas eu le temps de travailler plus tôt. Alors ce matin là, il décida d'enfourcher sa bicyclette et de se rendre au poste de police afin de faire ce qu'il promettait à son supérieur depuis longtemps déjà; faire de l'ordre dans son bureau. Il fut chaleureusement accueilli par ses amis et collègues, puis après quelques minutes passées auprès d'eux sur le plateau central, il s'enferma dans son bureau une bonne partie de la journée. Son supérieur fut ravi du résultat et ce fut lorsque la nuit était déjà tombée depuis une bonne heure au moins, qu'il quitta le bâtiment, une simple petite boite en bois en main. Avant de remonter sur sa bicyclette, il fit pourtant une halte à la morgue qui était vide à cette heure là. Tout avait été remis en ordre, et le docteur qui remplaçait son amie était déjà parti depuis longtemps. William avait alors arpenté la pièce de long en large, se souvenant de tous les moments qu'il avait passé entre ces murs. Des longs discours que pouvait lui faire le docteur Ogden, des simples regards qu'elle lui accordait parfois, des remontrances qu'il lui arrivait de lui faire lorsqu'elle ne partageait pas son opinion. Il pouvait entendre dans un coin de sa tête ses éclats de rires, sa douce voix lorsqu'elle prononçait son prénom. Il se souvenait de chaque recoins de la pièce où il lui avait volé un baiser et surtout il se souvenait parfaitement de l'endroit où elle avait été étendu une semaine plus tôt, entre la vie et la mort.

Le jeune inspecteur sentit son cœur se serrer un instant à tous ces souvenirs, heureux et malheureux. Il savait ce qu'il avait à faire aujourd'hui, ce qu'il savait sans doute depuis bien longtemps. Mais aujourd'hui il avait le courage de lui dire adieux, même si aujourd'hui encore davantage qu'auparavant, il savait que lui dire ces mots allait encore plus écorcher son cœur. Il l'aimait beaucoup trop pour la voir tirailler entre deux hommes, comme il tentait de la retenir encore un peu.

William fit encore un tour sur lui-même pour regarder dans les moindres détails la pièce. Son regard se posa sur le bouquet de roses qu'elle avait eu le jour de son anniversaire de la part de son fiancé. Il était sec et les pétales avaient perdu de leur éclat depuis longtemps. Mais pourtant, personne ne l'avait sortit de la pièce. Il porta timidement un doigt vers une fleur et l'effleura doucement, comme s'il effleurait la peau douce et fine de la jeune femme.

Il retira sa main et une pétale s'échoua sur le meuble en bois là où se trouvait l'écrin qui renfermait le porte plume qu'il avait choisi pour son amie des semaines auparavant.

Il soupira profondément et quitta la pièce au pas de course, sans se retourner, attrapant au passage la petite boite en bois qu'il avait posé en entrant sur le bureau de Julia.

Il quitta le bâtiment et se mit en route, pédalant aussi vite qu'il le pouvait, sentant le vent battre son visage et lui bruler la peau, mais ne ralentissant pas une seule seconde l'allure.

La calèche s'arrêta quelques mètres à côté du portail sombre. Le marche pied se déplia et la porte s'ouvrit aussitôt. La jeune femme en descendit et adressa un timide sourire au coché avant que les chevaux ne s'emballent à nouveau. Elle accorda un dernier regard à la calèche avant de placer le châle sur ses épaules et de longer le mur en briques qui bordait la propriété. Elle poussa la lourde grille qu'elle referma derrière ses pas, empruntant une allée de pierres la conduisant à la grande maison où elle logeait. Son regard perdu sur les dalles sombres, elle vit au dernier moment l'homme qui marchait vers elle. Elle leva les yeux vers lui et se figea aussitôt sur place en croisant son regard.

-Inspecteur? Dit-elle simplement en le regardant de la tête au pied.

-Bonsoir docteur, répondit poliment celui-ci en la saluant.

-Que faites-vous ici?

-J'étais venus vous voir.

-A cette heure? Continua la jeune femme.

-C'était urgent, répondit simplement William.

-Je croyais que vous ne repreniez votre poste que demain, tout comme moi. Quelle est la nature de cette urgence?

-Rien en rapport avec une enquête. C'est…personnel, répondit timidement le jeune homme.

-Oh, soupira Julia, vous auriez dû me prévenir dans ce cas.

-Je le conçois, je ne tenais pas à vous mettre mal-à-l'aise ou vous importuner. J'aurai dû vous téléphoner au préalable, je suis navré de ne pas y avoir pensé.

-Vous ne m'importunez pas, répondit Julia en souriant, mais si vous m'aviez prévenu peut être serais-je rentrée plus tôt. Cela aurait évité bien des complications et m'aurait bien arrangé.

William ne répondit pas, ne comprenant pas ce qu'elle voulait dire. Et alors qu'il croisa son regard , elle reprit la parole.

-J'ai dîné chez mes parents et tout ne s'est pas vraiment déroulé comme prévu.

-Oh, vous m'en voyez désolé.

-Ce n'est rien, soupira Julia, je m'y attendais. Eh bien, dites-moi pourquoi vouliez-vous me voir?

-Venez vous assoir, dit-il en tendant le bras vers un banc qui se trouvait plus loin, s'il vous plait.

-Avez-vous peur que je défaille? Dit-elle en souriant et s'y dirigeant.

-Cela risque d'être long.

-Vous me faites peur William, dit-elle en s'asseyant.

Il en fit autant et posa sur ses genoux la boite en bois qu'il regarda un moment avant d'accorder toute son attention à la jeune femme qui le regardait en silence.

-L'inspecteur Brakenreid me tanne depuis des semaines, voir même des mois, de ranger mon bureau, qu'il qualifie de foutoir.

-Ne vous vexez pas, mais il avait bien raison, dit-elle en souriant, bien que vos recherches sont fortes intéressantes, je me suis souvent demandé comment vous faisiez pour retrouver quoique se soit.

-Certes. Mais de ce fait, j'ai trouvé quelques objets que je me dois de vous faire parvenir, dit-il en lui tendant la boite en bois, ils sont à vous. Ou ils auraient dû l'être si je ne m'avais pas toujours été trop ridicule pour oser vous les offrir.

Julia ne répondit pas et prit la boite qu'elle voulut ouvrir avant de sentir les doigts de l'inspecteur se poser sur les siens.

-Non, ne le faites pas maintenant.

-N'est-ce pas pour cette raison que vous teniez à me les faire parvenir?

-Je crains pourtant votre réaction, ce ne sont que des babioles sans importances.

-J'en crois tout le contraire, répondit Julia, mais laissez-moi en juger par moi-même.

William acquiesça et retira sa main alors que Julia ouvrit la boite. Un sourire illumina son visage lorsqu'elle vit deux tickets de théâtre d'une pièce qu'ils étaient allé voir ensembles. Elle se souvenait parfaitement avoir offert les billets à William, voyant aujourd'hui qu'il avait eut la même intention qu'elle. Elle trouva une photo de eux deux, lors d'une soirée pour une œuvre de charité où elle s'était dû d'aller et où elle lui avait demandé de l'accompagner. Elle vit une quantité de petits objets en pagaille dans la toute petite boite. Ses doigts caressèrent quelques secondes une ammonite avant qu'elle ne lève les yeux vers son ami.

-Merci, murmura-t-elle.

-Je tenais à ce que tous cela vous revienne, j'espère que votre fiancé le comprendra.

-Il ne le fera pas, répondit Julia en fermant la boite, mais cela n'a pas d'importance.

-Je ne souhaite pas interférer dans votre vie privée, plus aujourd'hui. J'ai accepté le fait de…vous avoir perdu.

-J'ai rompu mes fiançailles William, lâcha Julia dans un souffle, c'est pour cette raison que je me trouvais chez mes parents ce soir. Je me devais de leur annoncer que le mariage était annulé.

William fronça les sourcils mais ne répondit pas. Il se demandait s'il n'était pas en train de rêver, si Julia avait réellement prononcé ces mots qu'il avait tant espérer. Il aurait voulu parler, dire quelque chose, n'importe quoi, il savait qu'il devait dire quelque chose, mais il ne pouvait pas. Sa bouche demeurait entrouverte et ses yeux fixaient inlassablement la jeune femme qui se trouvait assise à côté de lui.

-Pou…pourquoi?

-Je ne l'aimais pas autant qu'il ne m'aimait je pense, répondit Julia en regardant ses mains, il en était mieux ainsi pour tout le monde. Mais ne vous en faites pas vous n'avez pas à faire ce que vous m'aviez dit lorsque nous nous savions aux portes de la mort. Je sais que la fièvre a pu nous faire dire des tas de choses que nous n'aurions pas dû. Ce n'est pas parce que ma relation est terminée avec Darcy que vous me devez quoique se soit. Nous, elle regarda le ciel étoilé et ferma les yeux quelques secondes, nous avons un passé commun que je ne regretterai jamais, mais je conçois parfaitement que l'avenir ne peut être tel que j'ai pu me l'imaginer.

-J'ai pensé chaque mot que j'ai dit ce jour là, intervint l'inspecteur, et je pourrai vous les redire sans la moindre hésitation.

-Je croyais que vous n'étiez pas capable de les prononcer une seconde fois?

Il lui prit tendrement la main et plaça deux doigts sous son menton pour qu'elle le regarde. Ce qu'elle fit finalement à contre cœur.

-Vous ne m'avez pas perdu William, murmura-t-elle, je suis là et je resterai là aussi longtemps que je le pourrai. Mais j'ai fait un vœu le jour de mon anniversaire.

-Quel est-il? Demanda l'inspecteur la gorge sèche.

-J'ai souhaité avoir un mariage parfait, entourée des personnes que j'aimais, mais j'ai souhaité que ce jour là, la douleur n'habite plus votre cœur. Que seule la joie s'y trouve et que vous trouviez la femme qui saura vous rendre heureux.

-Eh bien, j'ai le regret d'apprendre que vous n'allez pas avoir un beau et grand mariage.

-Vraiment? Vous le regrettez? C'était vraiment ce que vous souhaitiez pour moi?

-Oui, acquiesça William, jamais je ne pourrai vous offrir tout le confort que le docteur Garland vous aurait apporté.

-Je ne voulais pas de son confort, je voulais juste…

Elle laissa sa phrase en suspend, le regard perdu dans celui du jeune homme qui caressait du bout des doigts sa peau, comprenant doucement ce qu'il essayait de lui dire. Puis, doucement, il approcha son visage du sien et s'empara de ses lèvres pour un tendre et doux baiser.

-Je voulais juste être auprès de l'homme que j'aime, souffla Julia, je voulais ressentir ce que je ressens lorsque je suis auprès de vous.

Lorsque William s'éloigna, il vit qu'elle garda encore les yeux fermés quelques instants avant qu'elle ne lui accorda un tendre sourire.

-Je ne vous laisserai pas partir Julia.

-Je ne comptais pas le faire, dit-elle avec étonnement.

-Je veux voir votre sourire chaque jour que Dieu fait et je veux entendre votre voix chaque soir. J'étais venu ici ce soir pour vous dire que j'allais abandonner la partie, mais c'est bien tout le contraire.

-William?

Il fourra sa main dans sa poche et en sortit une boite ronde en métal qu'il regarda quelques instants avant de lever les yeux vers elle à nouveau.

-Je sais que votre rupture avec votre fiancé est très récente et que peut être je précipite les choses mais…il restait une chose encore que j'ai voulu vous offrir, ce jour là où vous êtes partie pour Buffalo.

Il ouvrit la boite et glissa du banc pour venir poser un genou au sol et prendre la main de la jeune femme dans la sienne. Il vit un sourire encore plus grand se dessiner sur son visage et alors à cet instant, il savait qu'il faisait ce qu'il aurait toujours dû faire.

-Nous avons failli mourir Julia, et nous avons tous les deux eut une nouvelle chance. Je vous aime. Je veux passer cette nouvelle chance après de vous, et pas seulement vous voir dans cette morgue jour après jour, je veux vous voir le matin lorsque vous vous réveillez, je veux vous voir assise dans un jardin entourée de fleurs offrant votre peau au soleil, je veux vous voir avant de m'endormir chaque soir. Je veux que vous éleviez des enfants avec moi, même s'ils ne seront pas vraiment les nôtres, je sais que j'ai assez d'amour pour vous pour qu'ils le deviennent.

Il fit une pause, voyant une larme naître dans les yeux de la jeune femme qui prit la parole à peine plus fort qu'un murmure.

-Je vous en prie William, demandez-le moi.

Il lui sourit et regarda leurs mains liées une seconde avant d'accrocher son regard à nouveau et de reprendre la parole.

-Julia Ogden, acceptez-vous de devenir ma femme?

-Oui, lança Julia aussitôt dans un sanglot, oh oui William je le veux.

Il sourit, sentant son cœur faire un bond dans sa poitrine, puis il sortit la bague de l'écrin et lui passa doucement au doigt avant de se lever et de rencontrer les lèvres de la jeune femme. Ils échangèrent un long baiser, Julia solidement accrochée au cou de William qui l'entraina avec lui dans son élan. Ils s'embrassèrent toujours alors qu'ils se tenaient debout, serrés l'un contre l'autre. Lorsqu'ils brisèrent le baiser, le souffle venant à leur manquer, ils échangèrent un sourire et posèrent leur front l'un contre l'autre.

-Je vous ai manqué lorsque vous étiez à Buffalo, murmura le jeune homme en fourrant sa main dans sa veste pour en sortit la lettre abimée.

-Vous l'avez lu?

-Plusieurs fois, avoua William, vous auriez dû me l'envoyer.

-Je le sais, soupira Julia en baissant les yeux.

William sourit encore plus largement et l'embrassa une fois encore, la serrant un peu plus contre lui. Ils se séparèrent à nouveau mais restèrent proches l'un de l'autre lorsque la jeune femme reprit la parole en souriant.

-William, murmura Julia sur ses lèvres, fermez les yeux.

-Que je ferme les yeux? Lança celui-ci en laissant ses mains danser dans le dos de sa bien aimée.

-S'il vous plait, insista Julia en riant.

Il s'exécuta et la jeune femme se pencha alors sur lui. Elle plaça une main de chaque coté de son visage, puis elle ferma les yeux à son tour caressant son nez avec le sien avant de déposer un baiser sur le grain de beauté qu'il avait sur le nez. Il sourit en sentant les lèvres de la jeune femme sur sa peau, puis lorsqu'il ouvrit les yeux à nouveau ils se mirent à rire ensembles.

-Alors comment c'était? Demanda-t-il.

-Très bien, mais il va falloir que je me trouve un autre rêve a partager avec l'homme que j'aime maintenant.

-Je devrais pouvoir vous aider à en trouver un.

-Oui je crois aussi, répondit Julia en caressa le nœud de cravate du jeune homme, mais vous savez la nuit ne fait que commencer. Si nous nous y mettons dès maintenant à y réfléchir?

-Nous devons être tôt au poste demain, vous le savez.

-Mais nous avons toute la nuit pour nous William. Et je crains vouloir vous garder auprès de moi dès ce soir.

Il ne répondit pas alors que Julia s'éloigna de lui. Elle prit la boite en bois qui se trouvait encore sur le banc et sa main se saisit de celle de l'inspecteur. Elle lui accorda un tendre regard et l'entraina avec elle vers la maison déjà endormie. Ils y entrèrent à pas feutrés pour gagner l'appartement de la jeune femme au premier étage. Celle-ci ferma la porte derrière elle, échangeant un sulfureux baiser avec son fiancé, adossée contre le mur.

-Faites-moi danser William, murmura Julia sur ses lèvres avant d'échanger un autre baiser avec l'inspecteur.

La nuit ne faisait que commencer et ils comptaient bien en profiter, comme de la seconde chance qu'on leur avait accordé.

...

FIN

...