Auteur : Fire Serendipity
Bêta-lecture : Lyly u
Genre : Romance, threesome, humour
Disclaimer : Rien à moi, tout à Square Enix. Mon seul profit là-dessus réside dans vos reviews, plus que bienvenues.
Pairing : RAR (Moi aussi, je me serai laissé avoir !)
Here we are in this big old empty room, staring each other down
U want me just as much as I want U, let's stop fooling around
Take me baby... kiss me all over... play with my love
Bring out what's been in me for far too long
Baby, u know that's all I've been dreaming of
Do Me Baby, like u never done before
Give it to me till I just can't take no more
(Prince – 'Do Me Baby')
Chapitre 5 : Roxas
Salut les gens. Vous savez quoi? Je l'ai quand même appelé. Mais vous vous en doutiez, pas vrai ?
Il y a une semaine qu'il m'a donné cette carte. Le lendemain, j'ai trouvé un bijou à moitié coincé sous le dossier de la banquette de la table treize. Une gourmette en argent qui avait l'air ancienne. J'ai su que c'était la sienne parce qu'y avait son nom de famille gravé dessus. J'l'ai empochée sans réfléchir ce matin-là, puis j'l'ai oubliée. Y a trois jours, j'ai fourré mes mains dans mes poches pour les vider avant de livrer mon pantalon à l'Ennemi et j'l'ai retrouvée. J'l'ai observée à la lumière crue du plafonnier de la salle de bain. L'inscription était patinée par le temps. Sans doute un bijou de famille. Mais il était pas revenu au café – pas pendant mon service en tout cas, et Demyx aurait pas loupé l'occasion d'm'en parler s'il l'avait vu.
Petite parenthèse – l'enthousiasme de Demyx à ce sujet me renforce dans mon idée qu'il sait que je n'suis pas avec Reno. Dem' a des idées très arrêtées sur l'infidélité. Il encouragerait jamais quelqu'un à tromper son partenaire. Fin de la parenthèse.
Je regardais donc ce bijou en me demandant quoi en faire. Finalement j'ai décidé de le garder sur moi, des fois qu'il reviendrait, ce qu'il n'a bien sûr pas fait.
J'avais conservé la carte, après avoir expliqué à Reno qui était Roxas. Après l'épisode mémorable de ce soir-là et dix minutes passées à quatre pattes à chercher la putain de boule qui était tombée du billard et qui était évidemment allée se loger sous un buffet immense, collé dans un coin et pesant une demi-tonne – J'vous ai déjà parlé de le Loi de la Vexation Universelle ? Oui ? Bon. – il m'a charrié pour savoir qui m'avait fait une impression suffisamment forte pour y penser et murmurer son nom alors que j'étais dans ses bras.
C'était assez amusant, d'ailleurs, si on excepte mon embarras à ce moment-là. Parce qu'il n'était pas jaloux, non, c'est pas le genre et y a pas d'raison. Non, monsieur était vexé. Vexé comme un pou ! Blessé dans son orgueil de Super Plan Cul. J'ai passé une de ces semaines, mes aïeux ! Tous les jours, tous les jours j'y passe, et il se met en quatre, j'vous passe les détails – si, si, j'les passe - comme pour prouver qu'il est toujours aussi bon au pieu, comme pour s'assurer que j'vais pas recommencer. J'm'en plains pas. Bien sûr qu'il est toujours aussi bon, comme dirait mon pote-et-collègue Tidus, He feels so good. Mais j'dis rien. Il a un ego surdimensionné et ça lui fera le plus grand bien de se sentir un peu moins sûr de lui. C'est bon pour ce qu'il a. On a même passé presque toute une journée au lit ce week-end, à recommencer encore et encore, il voulait pas me laisser me lever. Ça nous était plus arrivé depuis… Attendez, j'avais… dix-neuf ans, la dernière fois. Mesdames, n'hésitez pas à blesser légèrement la fierté d'un homme ! Juste ce qu'il faut, ça vous l'met au garde-à-vous pendant… Oh, je n'sais pas encore pour combien de temps. Ça fait une semaine. J'vous tiendrai au courant !
Enfin soit, je m'égare. J'disais donc que Reno m'a tanné pour savoir, et que j'lui ai dit. Il s'est un peu moqué de moi – le Fier Célibattant troublé par quelques regards et des coordonnées bleues sur un bristol crème. J'lui ai collé un pain dans l'épaule pour le faire taire - pas la déboîtée, l'autre, il s'était déjà fait mal en me soulevant pour me mettre sur le billard…
Hmpf. Le billard… Maintenant, chaque fois que je vais dans la réserve, j'y repense… ça m'aide pas spécialement à me concentrer sur mon travail. Arrêtez de glousser.
Quand on est rentrés, j'ai déposé la fameuse carte dans la coupole où on laisse nos clés et aussi un tas d'autres trucs qui auraient certainement leur place au fond d'une poubelle et j'y ai plus pensé.
Donc Roxas n'est pas revenu. Hier, j'étais assis dans le salon, j'regardais la gourmette puis j'ai repensé aux mots qu'il avait écrits au dos de la carte - Call me - et j'ai pensé : c'est ce que j'vais faire. Et c'est c'que j'ai fait.
J'ai composé le numéro puis j'ai écouté la tonalité avec un gros nœud dans l'estomac. Une partie de moi espérait qu'il décroche pas. A la troisième sonnerie, j'relisais le nom sur le bristol et celui gravé dans le métal de la gourmette - Seren - espérant à moitié m'être trompé et pouvoir raccrocher avant que…
- Non, Olette, je ne travaillerai pas avec eux ! Et ce n'est pas en changeant de numéro à chaque fois que tu m'appelles que tu me convaincras ! Je coupe mon téléphone !
- Non, attends !
C'était sorti tout seul. S'il coupait, j'le rappellerais jamais et j'voulais pas garder ce bracelet. Silence au bout de la ligne.
- Qui c'est ?
Voix maussade. J'avais pas vraiment l'impression de reconnaître le garçon qui m'avait laissé sa carte. Mais avec le téléphone… Ou alors un autre changement d'humeur. Il avait l'air lunatique… J'ai répondu en butant sur les mots.
- Euh, bonjour… Euh, Roxas ?
- Oui, c'est moi. Qui est à l'appareil ?
Merde, j'ai pensé alors. Si tu veux pas qu'des gens qu'tu connais te passent des coups de fil faut pas leur laisser tes coordonnées, ducon!
- C'est le serveur de la Taverne… Tu m'avais laissé ta carte. J'm'appelle Axel.
- Oh.
Comment ça, « Oh. » ? C'est tout ? J'me suis senti blessé. C'était au tour de mon orgueil d'homme de mordre la poussière. Il m'avait reluqué de façon presqu'indécente et ébloui de ses sourires et de ses regards pendant deux heures avant de m'laisser sa carte, tout ça pour un « Oh. » ? Non mais c'était quoi c'plan foireux ?
… Non, j'avais rien espéré ! Qu'est-ce que vous imaginez ? C'est juste que j'm'attendais peut-être à un autre accueil !
- Allô ?
Ah, merde, je l'avais presqu'oublié, lui…
- Je m'excuse de te déranger…
- Non, tu ne me déranges pas du tout, il m'a interrompu un peu vivement. Sa voix était moins froide. Désolé, j'ai cru que c'était mon ag- mon patron qui me rappelait. Je suis content que tu m'appelles !
Ah, je préférais déjà ça… Un peu plus à l'aise, j'me suis adossé confortablement dans le fauteuil en jouant avec la chaîne en argent, la faisant cliqueter – c'est un bruit que j'aime bien.
- En fait, j'ai retrouvé ta gourmette. Tu n'es pas revenu depuis alors j'ai pas pu te la rendre.
Je m'suis étonné de l'aisance avec laquelle je lui parlais alors. Comme si j'le connaissais bien.
- Oh, a-t-il fait à nouveau, mais cette fois son intonation était déçue.
- Tu peux passer la récupérer à l'occasion. J'travaille tous les jours sauf le mardi et le dimanche.
- D'accord. Merci.
Il avait vraiment une petite voix. Il avait même pas eu l'air content ou soulagé quand j'lui avais dit que j'avais son bracelet. Juste déçu. Déçu… que j'l'appelle pour ça ?
- Bon, ben… Commença la voix au bout du fil.
Je me suis jeté à l'eau.
- Je comptais t'appeler de toute façon, j'ai jeté un peu brusquement.
J'ai pensé à ce moment là qu'il me plaisait énormément. J'ai juste totalement perdu l'habitude de tout ça… Les jeux de séductions, approcher une personne, l'apprivoiser… et les émois que ça provoque.
- C'est vrai ?
Sourire perceptible dans sa voix… J'revoyais ses iris lumineux, ses yeux trop beaux pour être vrais. Et pourtant j'suis habitué à la beauté masculine. Déjà, j'vis avec Reno, argument de poids s'il en est. Et en plus, j'travaille avec Demyx, Tidus et Ienzo qui sont tous les trois canons à leur façon, mais j'avais jamais rencontré quelqu'un comme Roxas. Il avait quelque chose d'éthéré.
- Oui. J'suis content que t'aies oublié ce bracelet, ça m'a servi d'prétexte… J'suis pas sûr que j'aurais osé t'appeler sans ça...
Avec le recul j'pense que j'aurais pas dû dire ça. J'me suis foutu à poil, pour ainsi dire, j'ai rendu les armes sans me battre, j'ai capitulé devant l'ennemi avant le début des hostilités, j'ai… BON C'EST FINI LA-BAS AU FOND ? Evidemment qu'non, j'parle pas de cet Ennemi-là ! Enfin vous m'avez compris. J'me suis mis en position de faiblesse.
… Bah, de toute façon, sentimentalement et sexuellement j'suis pas un dominant. S'il me gonfle j'le verrai plus et puis c'est tout…
Mais il a pas eu l'air de prendre ça avec calcul. Il a juste répondu, d'une voix joyeuse, que ça lui faisait plaisir et que lui-même n'osait plus remettre les pieds à la Taverne depuis ce jour-là. Il avait été stupéfié par sa propre audace et trop gêné pour revenir, même s'il se doutait qu'il avait oublié sa gourmette là. C'était la première fois qu'il faisait ça, laisser sa carte à un inconnu. Ce n'était pas dans ses habitudes. Il bafouillait presque et j'trouvais ça adorable. Il doit être plus jeune que moi, à mon avis. Mais quelle différence avec le garçon qui avait décroché !
Tout le monde a le droit d'être en rogne, j'me prends le chou pour rien.
On a donc décidé qu'il passerait à la fin de mon service le lendemain soir, vers vingt heures. Comme ça il récupèrerait son bijou, puis on irait prendre un verre.
Et le voilà donc assis au comptoir de la Taverne, avec un des ses inévitables verres de jus fraîchement pressés (par moi, sous le regard légèrement moqueur de Demyx) posé devant lui. Quand j'l'ai vu arriver, j'ai été soulagé – et surpris de l'être – de voir qu'il était d'bonne humeur. J'me rends compte qu'il est bizarre, comme mec. Donner comme ça deux impressions totalement différentes et en si peu de temps, j'avais jamais vu ça, et j'avais craint qu'il soit mal luné. Mais c'n'est pas le cas.
J'finis mon shift, j'vais ranger mon tablier et pointer. Et on s'retrouve ensemble dans la rue, les mains fourrées dans nos poches pour les protéger du froid. C'est l'hiver. On reste un instant sans rien trouver à se dire, puis mes doigts touchent le métal de son bracelet, chauffé par le contact prolongé avec mon corps. J'le sors de là, j'sens le froid mordre ma peau encore agréablement chaude de la température douillette qui régnait dans la Taverne et j'le lui tends. Il se fend d'un grand sourire.
- Merci beaucoup. J'ai craint de ne jamais la récupérer quand je me suis rendu compte que je ne l'avais plus…
Il me la prend et ses doigts touchent les miens. Je remarque qu'il porte des mitaines en laine avec un motif en damier noir et blanc et j'me souviens qu'il en portait aussi les deux fois où j'l'avais déjà vu. Vu la finesse du tissu, c'est surement décoratif. Il se débat avec la chaînette pour essayer de la refermer sur son poignet et j'lui souris.
- Attends…
J'prends la gourmette et la lui attache.
- Voila.
- Merci.
Et nous voila comme deux cons, debout dans le froid sans bouger ni pied ni patte, à se sourire bêtement. Ma langue est comme collée à mon palais. Seigneur, faites qu'il dise quelque chose !
- Bon… on y va ?
… Merci mon Dieu pour tes petites gentillesses. Je hoche la tête.
- Okay, je réponds.
Le bout de mon nez commence à s'insensibiliser lentement.
- Tu veux aller où ?
- Où tu voudras, ça m'est égal.
Je travaille dans un café, alors je n'en fréquente plus d'autres depuis des années, ça me donne l'impression d'être au boulot. Et j'me vois mal y rentrer maintenant pour boire un verre avec Roxas, avec Demyx qui va passer la soirée à m'lancer des regards équivoques et à m'faire des sourires lourds de sous-entendus dès qu'je risquerai un œil dans sa direction.
C'est comme ça qu'on s'retrouve assis à une table au fond d'un bar enfumé et bruyant qui n'ressemble en rien à ce à quoi la Taverne a fini par m'habituer. Après quelques secondes de flottement et un léger malaise, on trouve très rapidement nos marques et on commence à discuter. Je lui demande de me parler de lui.
J'apprends que Roxas fait partie de ces personnes qu'on peut connaître de nom ou de vue et désirer rencontrer - ou désirer tout court - pendant toute sa vie sans jamais les croiser sur sa route. Il est mannequin. « Amateur ! », il a précisé tout de suite quand j'ai haussé les sourcils en l'entendant, mais il gagne sa vie comme ça donc c'est sans doute pas seulement de l'amateurisme. Il est très modeste, mais pas faussement. Il dénigre pas sa beauté pour s'attirer des compliments, il n'en dit rien. Il se plaint pas de son travail pour s'entendre dire à quel point c'est classe d'être modèle, il dit que les gens avec lesquels il bosse sont sympa et qu'il y a plein d'avantages. Par exemple, en ce moment, il travaille pour une marque de jean. J'l'ai vu sur une affiche dans une aubette de bus, c'est pour ça que son visage m'était familier. J'm'en rappelle maintenant.
La photo était très belle, et lui aussi. Une image très « jeune », sur laquelle il arborait un look de skater avec un bonnet noir dont ses mèches blondes dépassaient. Les mains enfoncées dans les poches du jean savamment délavé et élimé, il regardait dans le vague sur fond de ciel d'orage. Malgré l'aspect volontairement rebelle de cette image, j'l'avais trouvée romantique et c'est pour ça que j'm'en souviens.
C'est pas d'la haute couture, mais c'est une marque qui s'vend bien, il est donc pourvu d'un stock impressionnant de vêtements en jean en tout genre. Il me parle d'une veste en particulier, qu'il met pas mais qu'il verrait très bien sur moi. J'sens son regard sur moi quand il dit ça. J'ai chaud.
On sirote lentement nos verres. J'ai pris un manatthan, même si j'avais pas l'intention de boire de l'alcool à la base. Mais j'adore ce cocktail, et la première chose que j'ai repérée en entrant dans ce gourbi infect – j'le pense, la Taverne c'est vraiment autre chose – c'est la bouteille de scotch William Grant posée sur les étagères derrière le comptoir. J'ai reçu une leçon sur le fait de ne pas juger les choses sur leur apparence ce soir : c'est le meilleur manatthan que j'aie jamais bu, public !
Lui, il boit un Coke Light. Ils ne pressent pas d'oranges, ici. J'aurais voulu lui offrir un manatthan, ou n'importe quoi d'autre, mais il a refusé poliment, avec une certaine réserve, en me disant qu'il ne buvait pas. Il s'est contenté de la cerise confite qui flottait dans mon verre. Il l'a saisie par son pédoncule, qui s'tenait droit à la surface du liquide comme un long cil rose, et il m'a regardé en la mangeant, et j'ai dégluti en le regardant la manger.
On a pas joué les innocents très longtemps. On est plus des mômes. C'est lui qui fait le premier pas en m'demandant, avec une finesse remarquable, qui j'préférais entre les Spice Girls et les Backstreet Boys quand j'étais jeune. J'ris aux éclats, en partie pour cacher un léger embarras : quand j'avais douze ans, j'trouvais Nick Carter super mignon. Un hétéro aurait trouvé la question bizarre mais n'aurait pas saisi le sous-entendu. C'était un peu comme d'enfoncer une porte ouverte, bien sûr : si on était pas du même bord, lui et moi, on serait pas assis dans un bar à neuf heures du soir à s'bouffer des yeux comme ça – vous aussi, vous avez remarqué ? Bah, s'pas grave… Un silence confortable s'installe entre nous. Même si la chose semble évidente, on se sent plus à l'aise maintenant qu'on l'a explicitée.
J'ai conscience de plein de trucs, et j'ai conscience qu'il en a aussi conscience. J'ai l'impression de pétiller. Ça fait tellement longtemps que j'ai plus ressenti ça… être simplement attiré par quelqu'un et sentir que c'est réciproque. 'Y a comme un courant de compréhension muette qui flotte entre nous, comme un consentement tacite, comme un accord implicite. J'aime ces sensations. J'les avais oubliées et j'les retrouve avec plaisir.
Comme il s'est courageusement jeté à l'eau le premier en c'qui concerne l'épineuse question du placard – dont nous sommes donc tous les deux sortis depuis longtemps – j'me lance à mon tour avec la tout aussi épineuse question du :
- Et sinon, tu as quelqu'un ?
Encore une fois c'est un grand coup de pied plein de conviction dans une porte en papier de riz. Et commencer cette phrase par « Et sinon » me semble risiblement comique mais je n'sais pas bien pourquoi. Evidemment qu'il n'a personne, sinon qu'est-ce qu'il ferait là ? Avec moi, à m'regarder comme il le fait avec ses grands yeux séraphiques dont l'expression n'est pas sans me rappeler celle de Reno certains matins dans la cuisine - vous voyez très bien c'que j'veux dire. Il baisse les paupières un bref instant avant d'me regarder à nouveau.
- Non, il me répond simplement.
Mon cœur fait un bond de joie dans ma poitrine.
- Et toi ?
- Moi non plus. Ça fait deux ans.
J'éprouve une vague répulsion à prononcer cette réponse. J'peux pas m'empêcher d'la trouver un peu malhonnête. Bien sûr je mens pas, puisque Reno et moi on n'est pas ensemble, mais bon… si j'étais une personne extérieure et qu'je nous regardais objectivement, lui et moi… Ouais, j'ai quand même un peu l'impression de pas être franc.
Il hoche lentement la tête.
- Et toi, depuis quand ?
Il hausse les épaules et prend une gorgée de son soda allégé.
- Je n'ai jamais vraiment eu quelqu'un, je suppose. Je n'ai rien vécu de sérieux.
Il dit ça d'un air dégagé et j'ai l'impression qu'il ment, ou en tout cas qu'il cache quelque chose. Mais c'est son droit, on vient de se rencontrer lui et moi, j'vais pas exiger qu'il me raconte sa vie ce soir. Qu'il me dise c'qu'il veut bien me dire, on aura tout l'temps d'apprendre à se connaître…
On discute encore un peu. Il me dit qu'il vit dans un petit appartement, il glisse mine de rien que c'est pas loin. J'réponds que j'vis en colocation avec mon meilleur ami – encore ce malaise à le dire, comme si pour être honnête il faudrait que j'présente Reno autrement que comme ça... J'lui demande quel âge il a.
- Vingt et un ans.
J'hausse les sourcils. Il penche la tête sur le côté.
- Tu t'attendais à une autre réponse ?
- Non… pas vraiment. C'est juste que… t'as l'air plus jeune.
L'aspect angélique de son visage est trompeur, j'suppose. Et il n'est pas très grand pour un mannequin, j'ai une demi tête de plus que lui. N'empêche. Il est trop beau.
J'regarde ma montre. Il est onze heures du soir. On a ri et appris des choses l'un sur l'autre… J'sais quel âge il a, son nom et son métier, j'sais qu'il aime le jus d'orange fraîchement pressé et qu'sa façon d'parler est très soutenue et qu'il est lunatique. J'sais qu'il vit seul, j'sais qu'une de ses amies d'enfance est devenue son agent et qu'c'est elle qui l'a poussé là où il est aujourd'hui, je sais… Oh, je n'sais presque rien. Rien qu'un éclair sur la nuit d'sa personnalité, rien qu'un éclat d'son existence, mais je m'demande… Non. Je sais que j'oserai pas.
Son humeur est restée constante, ce soir. Il a été souriant, taquin, plein d'humour. Il a de l'esprit. Mais c'est toujours pas l'garçon qui m'a souri, ni celui qui m'a dit au téléphone qu'il était content que j'l'appelle. Ce soir, j'suis avec celui qui m'a laissé sa carte calée sous un verre et un billet de 10. Un garçon qui manque pas d'culot.
Il se fait tard. J'me dis qu'il est plus l'heure de rester là. Il reste plus personne dans le bistrot, à part nous et la barmaid qui fait l'tour de la salle et rassemble sur son plateau les verres vides ou encore à moitié pleins qui encombrent les tables désertées.
J'regarde Roxas, nos yeux s'croisent et s'accrochent. J'n'ose toujours rien dire, j'prends le pari de m'lever en n'disant rien et d'prier pour qu'il le fasse. Il m'imite et enfile sa veste. Un bruit de tintement m'arrête, j'regarde par terre et j'vois qu'mes clés sont tombées.
J'm'agenouille pour les ramasser, les rempocher, et j'me redresse.
Ma tête heure une surface plane qui tremble sous le choc puis bascule. Et puis tout à coup… Ah, c'est quoi c'délire ? J'suis gelé ! Une douzaine de verres s'écroule sur moi avant d'aller s'fracasser au sol, en prenant quand même bien l'temps de m'couvrir de bière tiède, de glaçons à d'mi fondus en eau bien glacée et d'limonade plate au passage. Puis le plateau en aluminium tombe à grand bruit sur le carrelage.
La barmaid pousse des cris d'excuses, consternée. Elle a sauvé deux verres du cataclysme que j'ai provoqué en donnant un coup d'boule dans son plateau. Roxas a rattrapé une chope d'un d'mi-litre par son anse et la lui tend du bout des doigts. J'comprends. J'ai beau être serveur, j'aime pas l'odeur d'la bière, moi non plus…
La serveuse, qui n'en finit plus de s'confondre en mortifications, à la limite de la flagellation morale – on dirait qu'elle va s'jeter à mes genoux et m'supplier de pas la faire pendre par les doigts d'pieds, j'vous jure c'est inquiétant– ramène les quelques rescapés derrière le comptoir et revient avec de quoi nettoyer. Elle me tend une serviette éponge qui a connu des jours meilleurs, mais elle est propre. J'm'essuie le visage sans oser regarder Roxas. J'ai pas envie d'le quitter maintenant, j'veux passer encore du temps avec lui… Mais après une averse coca-bière-glaçons, j'me vois mal l'approcher de quelque façon qu'ce soit.
La vie, quelle chienne !
J'rends le malheureux essuie à la barmaid. Elle a l'air d'être sur le point de fondre en larmes.
- Vous voulez un coup d'main, mademoiselle ? Je finis par proposer pour essayer d'la calmer.
Mal m'en prend. Elle se récrie deux fois plus. J'sens Roxas qui m'tire doucement par la manche. On sort. Le froid mord ma peau gelée et mouillée. J'enfile rapidement ma veste par-dessus mes vêtements mouillés.
Putain, je pue la bière. Je me tourne vers Roxas. Il se mordille les lèvres en me regardant et moi j'dis rien. Qu'est-ce que vous voudriez que j'lui dise ? Avec mes cheveux dégoulinants et mon corps entièrement tassé sur lui-même, arc-bouté contre le froid. Cette saloperie s'insinue sous ma veste et se glisse sur ma peau, véhiculé par l'humidité. Je frissonne, j'dois avoir fière allure…
- Tu veux passer chez moi boire un dernier verre ?
J'me tourne vers lui, surpris par sa proposition. Il a l'air embarrassé, comme s'il avait du mal à assumer son audace. J'affiche une mine contrite.
- Crois-moi, j'aurais été ravi. Mais je crois qu'je ferais mieux de rentrer chez moi m'laver.
J'me force à écarter les bras pour me montrer dans toute ma splendeur transie. Dans l'éclairage artificiel jaunâtre du lampadaire au-dessus de nous, il me semble voir la gêne quitter ses traits et il me répond en souriant narquoisement :
- Tu sais, j'ai une salle de bain. Il y a même l'eau chaude ! Et du shampooing, et tout le confort que notre beau monde moderne a à offrir.
Je scrute son visage pour essayer d'retrouver son expression d'il n'y a même pas une demi-minute mais il reste plus qu'un éclat de rire au fond de son regard. J'renonce à essayer d'le rattraper ou même le suivre, il va trop vite pour moi. J'me contente de hocher la tête et de dire :
- Avec joie.
J'm'arrête là pour aujourd'hui, cher public ! La suite au prochain numéro ! D'ici là n'hésitez pas à m'envoyer vos questions et impressions. A votre avis, que va-t-il se passer ? Roxas et moi allons-nous nous faire agresser par des lamas mafieux sur le chemin de chez lui ? Vais-je me rendre compte que mon charmant mannequin blond comme un ange est en fait un dangereux psychopathe qui veut juste m'étriper pour se faire un porte-jarretelles avec mes intestins pour accompagner sa guêpière en peau humaine ? La serveuse va-t-elle finir exécutée en place de Grève pour m'avoir inondé de bière et de soda plat ?
Pour le savoir, guettez vos boîtes mail ! I will be back !
Axel Lee, fin de transmission.
