Auteur : Fire Serendipity

Bêta-lecture : Lyly u

Genre : Romance, threesome, humour

Disclaimer : Rien à moi, tout à Square Enix. Mon seul profit là-dessus réside dans vos reviews, plus que bienvenues.

Pairing : RAR (Moi aussi, je me serai laissé avoir !)

Note : Il y a une nouvelle référence à une illustration de Nijuuni dans ce chapitre )


Lovin' you is easy 'cause you're beautiful

Everyday of my life I'm more in love with you

Lovin' you is more than just a dream come true

And everytime I breathe, oh, I'm more in love with you

(Minnie Riperton 'Loving you')


Chapitre 10 : Equilibre précaire

Alors la première rencontre Roxas/Reno, j'vous raconte même pas le cauchemar !

… Bon, allez, si, j'vous raconte. Au fond, ça s'est bien passé, quand même… Dans une certaine mesure.

Déjà il faut savoir qu'il s'est passé exactement ce que je redoutais : Roxas s'est pointé chez nous sans prévenir un dimanche matin à onze heures. L'horreur, j'vous dis.

Ça faisait deux semaines depuis la première fois qu'il m'avait – ou plutôt qu'ils m'avaient tous les deux – demandé de les présenter. J'étais encore en train de me préparer psychologiquement à l'idée qu'ils se voient. Et puis je suis pas comme Reno, moi, je suis pas allé lui déclarer de but en blanc que je couchais souvent avec mon meilleur ami avec lequel je vis. Bonjour le malaise. A sa place j'aimerais pas savoir ça. Donc il est pas au courant.

On s'était revu deux ou trois fois, tous les deux. On a beaucoup parlé. Je sais pas si c'est dû à moi ou au fait d'avoir repris contact avec son frère, mais il est joyeux quand je le vois. Il sourit, il est de bonne humeur. On a revu Terra et Ven, on a passé une après midi ensemble à quatre. Ça a été coincé au début, mais j'ai fini par réussir à briser la glace – oui, moi ! J'suis fier ! – en leur racontant notre premier rendez-vous. Oh rassurez-vous, j'ai parlé que de l'épisode douche. Mais ça les a fait hurler de rire, surtout que Roxas en a rajouté une couche en disant que j'avais eu un air de chat mouillé, à ce moment-là, déconfit et dépité – ce sont ses mots. C'est sans doute vrai, et puis bon, après que tout le monde se soit bien foutu de ma gueule, l'atmosphère a été beaucoup plus détendue et on a tous passé un bon moment. Ils doivent venir à la maison un de ces jours.

Donc dimanche matin, je venais de me lever, je buvais tranquillement un café, vautré en caleçon sur le divan – mode décomatage, quoi. Et là, tout à coup, on a toqué à la porte. À ce moment-là, j'ai pas stressé, j'ai pensé à la voisine du dessus qui vient souvent nous demander de lui ouvrir des bocaux trop durs pour elle et d'autres trucs qu'une femme seule demande à ses voisins – une fois Reno est même monté chez elle pour déloger une grosse araignée de sa baignoire. Les femmes… En contrepartie, elle nous donne parfois des biscuits faits maison qui sont canons – surtout les cookies chocolat-noisette !

C'est donc en rêvant d'un muffin ou d'un sablé pour accompagner mon café que je suis allé vers la porte sans me méfier. J'ai regardé distraitement par le judas et là… , je me suis dit que j'aurais mieux fait de rester au lit. Puis j'ai pensé qu'en fait je dormais encore. Du coup, je me suis convaincu que j'étais en train de faire un cauchemar, j'ai tourné les talons pour retourner me coucher…

Et là, je me suis explosé l'orteil contre la boîte à outils qui était ouverte par terre.

Vous pourriez compatir un peu au lieu de vous marrer ? Rien que d'y repenser j'ai encore mal… Vous vous demandez pourquoi y avait une boîte à outils au milieu du hall d'entrée, hein ? La réponse est simple, parce que je suis un gros bordélique et que j'ai pas écouté Reno quand il m'a dit de la ranger après que je m'en suis servi pour retaper un des tiroirs de la table du salon. A partir de maintenant, je ferai toujours ce qu'il me dit.

J'ai donc poussé un rugissement de douleur qui a dû s'entendre jusqu'en Sibérie – faut dire que ça m'a fait mal jusqu'à la racine des cheveux. Et avant que mes yeux aient eu le temps de finir de se remplir de larmes de douleur, j'ai entendu Roxas derrière la porte qui m'appelait d'une voix inquiète.

Bon, à ce moment-là, j'avoue que j'avais un peu eu l'intention de jouer les abonnés absents. Après la gueulante que je venais de pousser, c'était fumé. Alors j'ai ouvert en essayant d'avoir l'air cool.

- Axel, ça va ? Je t'ai entendu crier.

J'ai eu envie de lui dire « Non, sans blague ? » mais je me suis retenu. Après tout, c'était pas sa faute.

- Oh non, tout va bien.

J'ai tenté l'air stoïque sans grand succès. Il m'a regardé, perplexe.

- Ah bon, c'est pour ça que tu es rouge comme une tomate et que tu as une grosse veine qui palpite sur ton front et les yeux qui pleurent ?

J'ai senti qu'une larme coulait le long de ma joue, quant à la veine, je suppose qu'elle battait la mesure de la douleur qui pulsait dans mon pied. J'étais en train de regretter amèrement de n'pas être né cul-de-jatte en affichant un essai d'air décontracté – j'essayais plus ou moins de lui barrer la porte mine de rien. Je suppose que j'espérais gagner du temps pour que l'appart' se range tout seul ? J'avais pas les yeux tout à fait en face des trous à ce moment-là…

- Sérieusement, qu'est-ce que tu as ?

J'ai craqué face à son regard inquiet et j'ai levé mon pied pour le lui montrer. Mon orteil ressemblait à une prune – taille et couleur. Bien mûre, la prune.

- Aïe ! Il a dit.

- M'suis cogné.

Il m'a souri.

- Désolé de passer à l'improviste mais j'étais dans le quartier et bon… comme j'avais du temps, je me suis dit…

Pfffff. Le regard de l'innocence-même, je vous jure, ce comédien ! Mais c'était ma faute, aussi, j'aurais dû prendre les choses en main, j'aurais évité ça.

- Tu ne me fais pas entrer ?

J'ai cherché mes mots, une excuse, n'importe quoi, mais rien ne m'est venu alors j'ai simplement dit :

- Ne… Essaye de pas regarder le désordre, s'il te plaît…

J'ai refermé la porte derrière lui et j'ai commencé à le guider vers le salon en boitant. J'aurais voulu rentrer dans un trou tellement j'avais honte – comme si ça suffisait pas de claudiquer comme un papy, il fallait qu'en plus je le fasse dans l'appart' qui m'avait jamais donné autant l'impression de ressembler à une décharge publique. Je sais que ce sentiment a été renforcé par ma gêne sur le moment, mais quand même !

Mais Roxas a été parfait. Il m'a pris par la taille et soutenu pour m'aider à marcher – je suis plus grand que lui mais il a un peu plus de carrure, il pourrait me soulever et me porter, je crois. Il a rien dit quand on a failli se casser la gueule parce qu'il s'était pris les pieds dans un jean qui traînait au milieu du couloir. On a tourné, et il m'a laissé m'assoir dans le divan. En fait, il n'a pas eu tellement l'air de s'intéresser à l'endroit, au début, il s'est surtout occupé de moi.

- Montre un peu ton pied.

En grand blessé stoïque – arrêtez de rire ! – j'ai levé mon pied pour le déposer entre nous, sur les coussins du fauteuil. Il l'a regardé avec intérêt et circonspection, fallait voir la couleur du truc aussi…

- Tu peux le plier ?

- J'en sais rien et j'veux pas le savoir !

Qui m'a traité de mauviette ? Ça faisait un mal de chien !

- Si jamais ça enfle et que ça vire au bleu, c'est que c'est cassé. Tiens ça à l'œil, d'accord ?

J'ai ouvert la bouche pour répondre et… Vous croyez que la situation pouvait pas être pire ? Grosse erreur. Devinez qui a débarqué dans le salon pile au moment où j'allais répondre à Roxas que je risquais pas d'arrêter de penser à mon orteil vu le mal de gueux qu'il me faisait, d'autant qu'il était déjà violet et qu'il avait aussi déjà doublé de volume ? Avec sa tête « tombé-du-lit », vêtu uniquement d'un de mes caleçons, exactement le même que celui que je portais ?

Evidemment ma question est purement rhétorique. Vous savez très bien de qui je parle.

Y a eu un gros blanc. Reno, la main sur la bouche pour étouffer un bâillement figé, le regard fixé sur nous, moi, pétrifié d'horreur – pourquoi fallait-il qu'il se pointe presqu'à poil, avec MON calcif, et pourquoi, bordel, fallait-il qu'il soit aussi canon ? – et Roxas dont le regard allait de lui à moi et de moi à lui avec stupeur. Quoique j'ai eu l'impression que c'était plutôt nos sous-vêtements qu'il regardait, mais passons. J'étais en train de me demander comment j'allais expliquer ça – non, parce que Roxas sait que je vis avec mon meilleur ami, ok, mais je lui ai pas précisé que, petit un, il est gay, petit deux, comme je l'ai dit plus haut, j'ai couché avec lui pendant des années, et jusqu'à tout récemment encore, petit trois, qu'il est super beau et petit quatre, qu'on se pique mutuellement nos fringues depuis qu'on se connaît et qu'on le fait parce qu'on est fichus pareil et que c'est tout simplement pratique ! - quand tout à coup, au milieu de ce silence de mort, un bruit de gloussement réprimé s'est fait entendre, et on s'est tous les deux tournés vers Roxas. J'en ai pas cru mes yeux : une main plaquée sur la bouche, les yeux rivés sur la tête de l'autre énergumène, il essayait de se marrer en silence. Il a fini par laisser tomber et par éclater de rire. Il en pleurait, les yeux fermés, renversé dans le divan en se tenant les côtes.

- Haaaaaaaaaah, non ! C'est t-trop…

Il était en train de s'étouffer. J'en suis resté baba pendant quelques secondes, c'était la première fois qu'il riait devant moi – vraiment rire, comme ça, aux éclats. Puis comme je me suis rendu compte qu'il allait finir par s'asphyxier s'il continuait à se poiler, je me suis tourné vers Reno :

- Mais reste pas comme ça enfin, va t'habiller !

Ce qui a eu pour effet de redoubler l'hilarité de Roxas. Reno a tourné les talons et il est sorti, l'air hagard. Le pauvre, quel réveil, un dimanche matin…

Quelques instants plus tard, il revenait, habillé. Roxas s'était calmé, même s'il avait encore les joues très rouges, les yeux brillants et les coins de la bouche qui tressautaient convulsivement. Ils se sont serré la main et je les ai présentés. Roxas s'est excusé d'avoir ri, il a dit qu'il avait trouvé la scène irrésistible et que je l'avais prévenu qu'on se ressemblait mais qu'il s'était pas attendu à ce que ce soit à ce point-là. Puis, je les ai regardés commencer à discuter. Reno était assis en face de nous. J'ai été très surpris de voir à quel point ils étaient à l'aise, après quelques minutes ils parlaient boulot comme s'ils se connaissaient depuis longtemps, on aurait vraiment pas cru qu'ils venaient de se rencontrer. Je me suis même pas mêlé à la conversation, j'étais pensif. J'avais tellement craint qu'ils ne s'entendent pas ! J'avais du mal à y croire. Surtout que bon, autant Reno est une bonne nature, ouvert et aimable avec tout le monde, autant Roxas, c'est une autre paire de manches… Il est compliqué, et difficile à approcher. C'est le genre de mec qui devrait être fourni avec un mode d'emploi, sans déconner. Moi j'ai toujours l'impression, comment dire ? C'est comme si en restant naturel, j'avais appuyé complètement par hasard sur les bons boutons, avec lui. Un énorme coup de chance.

Au bout d'un moment, J'ai fini par juger que je pouvais m'absenter deux minutes pour aller m'habiller sans les mettre mal à l'aise – ils s'en sortaient très bien tout seuls. Je me suis donc levé et mon orteil s'est rappelé à mon bon souvenir dès que j'ai posé le pied par terre, mais j'ai mordu sur ma chique – je savais que Reno pourrait pas s'empêcher de me faire une remarque quand il saurait que je m'étais niqué le pied sur la boîte à outils alors qu'il m'avait prévenu.

Quelques instants plus tard, en repassant habillé devant le salon, je les ai entendus rire, alors j'en ai profité pour aller servir deux cafés. En revenant, je me suis efforcé de boiter le plus discrètement possible. Ils m'ont remercié en prenant les tasses, et une fois que je me suis assis, Reno m'a souri, moqueur, avant de désigner mes pieds nus – j'avais bien essayé de mettre des chaussettes mais j'avais vite renoncé.

- Je t'avais bien dit de la ranger ! Il m'a dit.

J'ai jeté un regard noir à Roxas qui s'est contenté de me sourire, l'air innocent.

- Oui, maman, j'ai répliqué à Reno qui a ricané avant de prendre une gorgée de café.

- Fais-moi voir ?

J'ai posé mon pied sur la table du salon et il l'a regardé avec le même air inquisiteur que Roxas un peu plus tôt.

- Il faut faire désenfler cette horreur. Je vais chercher de la glace.

J'ai grimacé mais pas répliqué – il avait raison. J'allais devoir aller bosser avec mon pied comme ça, le lendemain, donc…

Une fois qu'il a eu quitté la pièce, je me suis tourné vers Roxas qui affichait un air parfaitement dégagé.

- Traître ! Je lui ai dit sans élever la voix. Judas ! Pourquoi tu lui as dit ?

- Tu crois que ça lui aurais échappé ? Tu vis avec lui ! Et tu peux à peine marcher.

J'ai grogné en guise de réponse. Pourquoi c'est jamais moi qui ai réponse à tout ? Si ces deux-là s'entendent trop bien, je vais peut-être le regretter, finalement.

- Tu ne m'avais pas dit qu'il te ressemblait autant.

- Je t'ai dit qu'on s'est connus comme ça. On se ressemble tellement qu'on nous prenait pour des frères. C'était…

Je me suis interrompu, surpris par des bruits de coups sourds qui venaient de la cuisine. Un instant plus tard, Reno revenait et me tendait un essuie propre un peu humide.

- Mets ça dessus, il m'a dit en se rasseyant.

Je me suis exécuté avec réticence – l'idée des cubes de glaces durs et pleins d'arêtes et de coins sur mon orteil martyrisé ne m'emballait pas, mais quand j'ai posé le baluchon glacé sur mon pied, il en a épousé la forme et je n'ai eu que la fraîcheur bienfaisante de la glace.

- Tu l'as pilée ?

- Un peu.

- T'es génial !

- Je sais.

A moins que je me plante de proverbe, et je crois pas que ce soit le cas, vous savez ce qu'on dit du naturel. Dans notre cas, celui de Roxas a fait son comeback au triple galop quelques minutes plus tard. Ça a commencé doucement d'abord, quand il a ramassé deux mégots de clopes qui traînaient sur la table pour les mettre dans le cendrier tout en discutant mine de rien – je crois même pas qu'il l'aie fait consciemment. Quelques minutes plus tard, il a machinalement vidé ledit cendrier dans la petite poubelle qui est posée à côté du divan. Quand il s'est levé pour aller vider cette poubelle dans la grande de la cuisine, en emportant au passage deux verres vides, Reno m'a regardé, perplexe.

- Qu'est-ce qu'il fout, là ? Il m'a demandé à voix basse. J'ai ri sous cape en entendant Roxas ranger les verres dans le lave-vaisselle.

- C'est vrai que j'te l'avais pas dit. Il est maniaque ! C'est pour ça que je voulais pas qu'il vienne ici.

Il est revenu de la cuisine et s'est rassis après avoir remis la poubelle en place. C'est là que ça a commencé à devenir vraiment gênant. Il était distrait, regardait sans cesse autour de lui, les mains crispées. Je pouvais presque le voir suer ! On aurait dit qu'il était en train de prendre conscience de son environnement, de se rendre compte du désordre sans nom qui l'entourait. Il ne fait jamais vraiment sale chez nous. Y en a toujours un qui va se dévouer pour passer l'aspirateur quand il le faut vraiment. Par contre, laisser traîner nos fringues là où on les a enlevées – je pense notamment aux tas de sapes qui ont encombré la table de la cuisine – ne pas ranger ce qu'on utilise au point de plus rien retrouver, laisser le courrier s'empiler pendant deux semaines et l'ouvrir que quand on commence à recevoir des rappels de factures, ne faire les poussières que quand l'écran de la télé en devient presqu'opaque, ça, c'est un peu notre mode de vie.

Pauvre Roxas ! Une vraie crise d'angoisse, il avait l'air d'être au supplice… Il faisait peine à voir. Au bout d'un quart d'heure, il a craqué. Il s'est excusé, il s'est levé et il a ramassé tous les vêtements qui traînaient dans le salon, soit un pantalon, sept chaussettes dépareillées, deux chemises et un T-shirt. Il a demandé où se trouvait la salle de bain et on l'a plus revu pendant cinq minutes. Ni Reno ni moi n'avons osé aller voir, mais plus tard ce jour là, après son départ, on a retrouvé nos lits faits au carré et plus aucun vêtement ne traînait par terre. Le panier débordait – cote d'alerte atteinte, je vous avais dit que mon accès de courage face à l'Ennemi avait été passager ! – mais rien ne traînait par terre, il s'était arrangé pour que ça aie l'air relativement en ordre quand même…

- Il est entré dans ma chambre ! A protesté Reno à ce moment-là, avec un sourire incrédule.

- Je suppose qu'il a fait les deux parce qu'il savait pas laquelle était la mienne…

Ce soir-là, mon orteil avait bien désenflé et j'ai pu aller travailler le lendemain. J'ai souffert le martyre, mais j'ai pu !

Je vous parle de ça, c'était il y a plus d'un mois. J'ai perdu l'habitude de le ramener chez nous parce qu'à chaque fois c'est la même chose. J'ai son attention quinze minutes, puis il se met à ranger et à faire le ménage. A chaque fois il me dit « je ne fais que ça », ou « juste une minute » puis le temps passe et il rentre chez lui. Une après midi, il a changé les draps des lits – et quand je dis les lits, c'est le mien (depuis, il sait où est ma chambre…), celui de Reno et même le clic-clac ! – et il a fait toutes les poussières de l'appartement. La fois d'après, il a affronté l'Ennemi, avec une vaillance qui imposait le respect. Il a même décroché et lavé les rideaux – on l'avait jamais fait ! – redressé tous les cadres pour qu'ils soient droits et retapé les coussins des fauteuils. En deux semaines, il a démêlé tous les câbles dans le meuble télé, rangé tous les placards, y compris les armoires de la cuisine, trié la pharmacie qui contenait deux tiers de produits périmés, et replié et re-rangé tous nos vêtements. Reno lui avait donné sa bénédiction, « si ça l'amusait ». Plus rien ne traînait nulle part.

C'est après qu'il aie passé deux heures à classer tous les livres de la bibliothèque dudit Reno par ordre alphabétique et de taille que j'ai fini par décider de ne plus l'amener chez nous tant que ce serait pas tout à fait rangé et propre. Parce que le temps que je devais passer avec lui, il le passait avec l'aspirateur et les produits ménagers entreposés sous l'évier de la cuisine et auxquels on touchait si rarement Reno et moi. Est-il nécessaire de préciser que cet évier n'a jamais été si propre ? Il est désespérant. En plus on ne retrouve plus rien ! Il a donné son numéro de téléphone à Reno. Bien obligé ! Puisque maintenant c'est lui qui sait où sont nos affaires ! La première fois qu'on a eu un problème de ce genre – enfin, « on », c'était pas moi ! – c'était le lendemain de sa troisième visite (ou « La terreur des garde-robes en désordre et des vêtements froissés ») quand Reno s'est rendu compte qu'il avait rangé ses cravates. Et quand je dis rangé, ça veut dire déplacé ! Et comme la fois d'avant il avait fait la lessive, il ne pouvait même pas dire d'en récupérer une dans le panier à linge, il était pour ainsi dire vide. Alors il m'a appelé (j'étais déjà parti travailler), j'ai appelé Roxas qui m'a dit où trouver les cravates en question et s'est excusé. Il était penaud, c'était mignon… Il m'a demandé le numéro de Reno pour pouvoir l'appeler à son tour (on aurait dit qu'on se renvoyait la balle à tous se téléphoner à qui mieux-mieux), ce qu'il a fait. Du coup, ils se parlent régulièrement. Je me suis demandé si ça n'allait pas finir par me rendre jaloux, mais j'ai pas l'impression.

Tout ça pour dire qu'à la maison je fais le ménage à fond – j'aurais jamais cru faire ça un jour, comme quoi l'amour nous change vraiment – avec l'aide de Reno quand il est là. En fin de compte on aime bien comme ça, alors c'est pas une mauvaise chose. Avec Roxas, on se voit à l'extérieur.

On est allés au cinéma, il y a deux semaines. Ça a été… bizarre.

A la base on voulait aller voir un blockbuster qui faisait tête d'affiche et qui venait de sortir, mais on a été ralentis sur le chemin à cause du verglas. Autant Reno est le dernier des casse-cous quand il roule – heureusement quand y a du verglas il prend le bus ! – autant Roxas est un conducteur prudent. Mais quand on est arrivés au cinéma y avait plus de place pour le film qu'on voulait voir et la séance suivante était deux heures plus tard. Alors on a regardé quels films commençaient à ce moment-là et on a eu le choix entre un dessin animé pour jeunes enfants et une… comment ils appellent ça déjà, ces films cousus de fil blanc avec des acteurs « jeunes et branchés » dans le rôle du couple qui fait l'objet de l'histoire ?

Ah ! oui, une comédie romantique. Bon, force m'est faite d'avouer que j'en ai déjà vu des vraiment drôles, mais quand on est passés au comptoir pour acheter les tickets, je me suis senti profondément ridicule. Ça fait tellement cliché, le couple d'homos qui va au cinéma pour regarder un film dans ce genre…

Mais bon, au fond qu'importe le film tant qu'on peut se goinfrer de pop-corn et profiter de l'obscurité? Au début je voulais pas mentionner la deuxième partie de cette phrase, mais je savais que vous le penseriez de toute façon, alors c'est pas grave, j'assume ! J'adore le cinéma.

Sauf que ça a été un peu bizarre. J'ai pas franchement trouvé que ça cassait des briques, ce film, mais Roxas, lui, n'a pas arrêté de rire, et à certains moments je comprenais même pas pourquoi. C'est même pas que le gag ou la réplique n'était pas drôle, c'est juste qu'il riait alors qu'il n'y avait rien de drôle ! Il a piqué un vrai fou rire au moment où l'héroïne, qui est dans le cabinet d'un médecin, lui dit un truc du genre « il est beau ce vase, vous l'avez acheté où ? ».

Aux deux tiers du film plus ou moins, il s'est calmé. Moi j'avais fini le pop-corn – Roxas, en bon mannequin qu'il est, n'en a que très peu mangé, il allait pas s'avaler cinq cent grammes d'un truc qui abîme les dents et fait grossir, hein… Mais il était super bon, ce pop-corn.

Je m'étais complètement désintéressé du film depuis un moment déjà, par contre, au moment de la scène tire-larmes coutumière – celle qui annonce que la fin du film est pour une vingtaine de minutes plus tard et dans laquelle les deux protagonistes se sentent trahis/seuls/abandonnés/au bord du suicide chacun de leur côté (rayez les mentions inutiles, de toute façon ils vont quand même se retrouver et s'aimer pour toujours à la fin !) – j'ai regardé Roxas et Dieu m'en soit témoin, il pleurait ! J'ai cru avaler mon certificat de naissance en voyant ça, les larmes qui coulaient le long de ses joues, brillant légèrement dans la faible lumière que la toile réverbérait vers nous, il avait l'air tellement triste !

- Hé, Roxas…, J'ai chuchoté en passant mes bras autour de ses épaules pour l'attirer contre moi et l'enlacer et il s'est blotti dans mon étreinte sans un mot.

J'ai toujours pas compris ce qui l'a rendu si triste à ce moment-là. Il a refusé de me le dire. On a pas regardé la fin du film – de toute façon ça cassait pas trois pattes à un canard. Il continuait de pleurer doucement dans mes bras et j'ai commencé à caresser son dos, ses bras et ses épaules comme Reno l'a fait avec moi quand j'allais mal, et ça a marché pour lui aussi. Il s'est calmé et je lui ai fait relever la tête pour baiser ses paupières puis sa bouche. On s'est embrassés longtemps, et quand les lumières se sont rallumées j'ai été déçu. J'aurais voulu rester encore, mais la sensation enveloppante d'obscurité humide et chaude s'était dissipée et Roxas semblait naturel, comme s'il n'avait pas pleuré dans mes bras à cause d'un film à l'eau de rose.

Bien sûr, je me doute qu'il n'a pas été ému par le film en lui-même, que ça a dû remuer en lui un souvenir douloureux, je sais pas, j'ai même pas capté ce qui se passait à l'écran à ce moment-là, mais j'ai essayé de lui en parler et comme je vous l'ai dit, il a dit qu'il préférait ne pas en parler. Je respecte ça.

… Bon, d'accord, je suis bouffé de curiosité ! Mais moi aussi je lui cache des choses, et pas des petites. Si ça devient sérieux entre nous, il faudra que je lui dise un jour pour Reno et moi – même s'il n'y a jamais vraiment eu un « Reno et moi », je vois pas bien comment y référer autrement… Et j'ai vraiment aucun moyen de savoir comment il le prendra. Alors je file doux, 'comprenez ?

Il est resté un peu déprimé, cet après-midi là, mais la fois suivante où je l'ai vu, il était de nouveau de bonne humeur et souriant. Il venait de recevoir les photos et les cut-scenes de ses shootings à l'étranger et on est allés chez lui pour les regarder.

Les photos étaient belles, bien sûr, et lui aussi, évidemment. Mes préférées sont celles qui ont été prises en boîte de nuit – il m'a dit que c'était à Berlin. Les éclairages vert, rose et bleu lui donnaient une apparence encore plus irréelles que d'habitude et j'adorais les vêtements qu'il portait dessus – jean taille basse et débardeur noir – et les bâtonnets fluorescents qu'il tenait au bout des doigts. Vous voyez de quoi je parle ? Ces espèces de petites éprouvettes en plastique remplies de liquide fluo qu'on distribue dans les soirées.

- Je les ai ramenés, il m'a dit en allant les chercher dans un tiroir pour me les montrer. Prends-en un !

J'ai pris un rouge et j'ai regardé la photo à regret. Elle était vraiment, vraiment belle – il était seul à l'avant plan, et le photographe avait vraiment réussi à saisir son mouvement alors qu'il dansait. J'avais envie de la garder, à la fois pour l'avoir et aussi pour empêcher d'autres de la voir.

- Tu la veux ? Il m'a dit en souriant. J'ai ri un peu.

- Tu lis dans mes pensées. Oui, j'aimerais bien.

- Tu la veux, juste pour toi ? Il a insisté.

- C'est pas vrai ! Comment tu fais ?

Il a haussé les épaules.

- L'instinct. J'ai un droit de veto sur mes photos et je peux aussi avoir des doubles si j'en demande. Alors prends-la et je demanderai à ce qu'elle ne soit pas utilisée pour la campagne, il y en a assez d'autres…

Il m'a fait un regard qui a fait battre mon cœur beaucoup plus fort.

- Je te trouve bien trop sexy sur cette photo.

- Oh, jaloux ?

- Peut-être.

Je l'ai remercié, et il m'a embrassé. On a refait l'amour pour la première fois et j'ai réalisé que j'étais complètement et irrémédiablement dingue de lui. J'ai dormi chez lui, ce soir là, pour la première fois aussi, et quand on s'est embrassés pour se dire bonne nuit, j'ai eu des papillons plein l'estomac. Sur le moment j'en ai eu trop envie, et l'instant m'a semblé tellement parfait, tellement idéal, que j'ai pas cherché à résister. Je l'ai retenu dans mes bras et je lui ai dit :

- Je t'aime.

Il m'a regardé longuement, et son expression était indéchiffrable. J'ai posé ma main sur sa joue et il s'est appuyé contre ma paume, les yeux fermés.

- Je n'ai jamais dit ça à quelqu'un avant toi. Pas sérieusement, en tout cas.

C'était presqu'un aveu, mais je voulais qu'il le sache. Il a rouvert les yeux.

- Tu es sérieux, alors ?

- Oui.

Il m'a souri, l'air un peu ému, puis il a déposé un baiser léger sur mes lèvres.

- Je crois que je suis amoureux de toi, Axel. Moi aussi.

Et même s'il était avec moi depuis un certain temps déjà, ça m'a rendu vraiment, vraiment heureux de l'entendre. Parce qu'au fond, je m'étais posé la question, et que j'avais éprouvé des doutes et le besoin de savoir.