Titre : Collision
Rating : M
Bêta du chapitre : Angedescieux
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Je l'entends transplaner à la porte de son appartement.
Alors, doucement, sans ne plus penser à rien, je me lève. J'ai mal partout sans trop de raison, j'ai la nausée, et je ne me sens pas capable de transplaner. Alors je sors du bâtiment, à pied, et je marche. Je marche et, au bout d'un moment, machinalement, sans le vouloir, je me retrouve devant la petite boulangerie et je me vois dans la vitrine pleine de pâtisserie. Et comme un con, comme l'abruti fini que je suis, je pleure. J'ai des larmes plein la face, et comme elles coulaient silencieusement quand je ne les savais pas là, maintenant que je les vois, je suis pris de hoquets violents et je me met à chialer comme un gosse. Je cache mon visage dans mes mains, complètement mortifié. Les gens me regardent et j'ai honte.
Je m'inquiète toujours de ce qui n'a pas d'importance. Je perds ce qui compte vraiment. Draco. Draco et moi. Mon couple : le truc le plus normal qui me soit jamais arrivé. Le meilleur truc.
Franchement. Que quelqu'un m'achève.
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Chapitre 9.
Hermione a appelé ça mon complexe du héros. Une fois, il y a longtemps. Cette sale manie que j'avais de sauver la peau des autres. Cette habitude que j'ai perdue.
Plus l'envie. Par manque de conviction, surtout.
Je regarde les gens autour de moi, les articles de Rita dans la gazette et puis les préjugés dans la rue... Et je désespère. Rien ne change. Ca changera, mais pas maintenant. Il faut du temps pour effacer l'empreinte profonde de la guerre. Et les idées reçues ne meurent qu'avec plusieurs générations d'hommes : plusieurs millions de cerveaux enterrés, de mémoires décomposées et de souvenirs perdus dans le gouffre profond de l'Histoire. Un jour, sûrement.
Trop loin de mon existence pour que je m'en préoccupe.
Je vais m'en aller.
J'irais vers d'autres préjugés, d'autres histoires qui n'ont rien à voir avec la mienne. Et je vivrais là.
Je ne m'en fais plus, je pars.
- Harry ? Tu es sûr ?
- J'ai pris ma décision. Ici je n'arrive à rien. Je veux tout reprendre à zéro.
Hermione m'observe tristement. Elle est enceinte de deux mois. Un vrai bonheur pour Ron et elle, et les meilleures circonstances pour s'en aller. Le nouveau venu aura vite fait de combler mon absence. Et puis, c'est pas comme s'ils me voyaient souvent.
Ron me regarde perplexe. Enfin, avec cet air halluciné qu'il maîtrise si bien. Certains croiraient alors qu'il est abruti. Moi je le connais. Il a juste le visage le plus honnête de la planète. Il ne sait pas mentir, même pas avec sa tronche.
- Mais... Et ce type ? interroge Ron en se tournant vers sa compagne, Hermione m'a dit que...
- C'est fini, je le coupe.
C'est un peu trop frais là. Je ne veux pas y penser. Et pourquoi tu me regardes comme ça, Hermione ?
- Pourquoi est-ce que tu es soudainement parti quand Ron est passé chez toi l'autre samedi ?
- Ah, ouai mon vieux, j'ai rien compris. C'était quoi ce hibou ?
Des excuses foireuses. Il m'avait attendu chez moi. En rentrant, je l'ai jeté dehors et suis allé vomir dans la salle de bain. J'ai justifié mon comportement bizarre en lui envoyant un message : "Désolé. Evénement inattendu. Tout va bien."
Un magnifique mensonge. Tout va bien ? Faites moi rire... Enfin, il y a eu un événement inattendu. Mais c'était lui, ça.
- Tu t'es trouvé un boulot ? C'est pour ça que tu pars ?
Ron. Oh, Ron. Je n'ose espérer une telle crédulité de la part de ta chère moitié.
- Ron m'a dit qu'il a croisé Malfoy ce jour là, dit Hermione l'air de rien.
Je respire difficilement. Je remus sur ma chaise. De l'air !
- Tu ne l'as jamais vu ? elle ajoute suspicieusement. C'était vraiment pas loin de chez toi.
J'ai chaud. Je crois que je rougis. J'ai la nausée.
Ma gêne est mon aveu.
- C'était Malfoy, n'est-ce pas ?
J'agite la tête vers le bas dans une négation absurde, comme un grand angoissé pris d'une crise de panique. Ah, oui, c'est ça : je panique.
- Je...
- C'est lui, j'ai raison ? elle jubile.
Elle comprend vite. Foutue mademoiselle je-sais-tout.
- Quoi "lui" ? Je comprends rien ! Ron nous dévisage successivement avec l'air agacé du type qui n'a pas saisi la blague.
Hermione me transperce du regard et j'acquiesce maladroitement. Je ne veux pas en dire plus. Je ne veux pas qu'elle sache.
- Mais de quoi vous parlez ?
- Ron, Hermione soupire bruyamment. Malfoy. Harry.
- Quoi "Malfoy Harry" ?
- Ron, si tu ne peux pas deviner tout seul, essaye au moins de suivre le fil de la conversation !
- Mais quel fi- Ron se tait. Malfoy ? Il demande, comme pris d'une idée idiote. MALFOY ! il se tord le cou pour me jeter un coup d'oeil égaré. Nooooon. Non. Non, c'est stupide, je veux dire, Harry et-
J'acquiesce en fuyant son regard et il se tait d'un coup. Il devient rouge, puis blanc.
- Mais... Mais pourquoi ? Je veux dire : Malfoy ? il rit nerveusement. C'est une blague c'est ça ?
On reste silencieux et, ça, Ron comprend ce que ça signifie.
Comme au ralenti, à la façon d'un poisson échoué hors de l'eau, Ron ouvre la bouche. Et il ne la referma pas. Du moins pas avant que je m'en aille avec mon bagage accroché à l'épaule.
Je pars. Et ça, je le fais maintenant.
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Dans le monde magique aussi, il existe de ces paradis pour les hors-la-loi mondiaux, un ou deux coins où personne ne peut vous chercher. Ou du moins, où on aura beaucoup de mal à vous trouver. Les sorciers gardent de l'histoire une trace plus cuisante que les moldus. Et une législation plus complexe.
En tant qu'Auror de formation, c'est une chose que je sais. En fait, c'est une chose que j'ai assimilée, étudiée et mémorisée avec soin. Un instinct sage m'a poussé à lire au moins deux lourds manuels concernant le sujet.
La Thaïlande, enfin, ce qui porte cette dénomination chez les moldus, représente par exemple, une suite de petits Etats magiques à la stabilité politique chancelante. Et dans tout ça, un chapelet d'îles s'est vu doté de tout un tas de quartiers indépendants, perdus au milieu des zones touristiques moldues. Un coin où des sorciers de toutes nationalités se fondent dans la masse de moldus et compagnie, abrités dans des ruelles magiques perdues entre les bâtisses des hôtels de l'île.
Je veux y vivre. Au pire, si le coin ne tient pas ses promesses, j'irais m'installer un peu plus loin, sur un autre continent ensoleillé. L'intérêt des quartiers magiques de la région où je me rends réside dans le fait que la population s'y fait très internationale, la conversation pour un anglais s'en trouvant soudainement grandement facilitée, et il y a de grandes chances pour que s'y déroule un tournoi de Quidditch local, un truc à faire qui me manque quand même un peu.
Ca fait un mois que c'est arrivé, ce gros ratage avec Draco. Le coup de tête qui a amené à ma décision actuelle de m'en aller pour de bon, il date d'hier matin. L'idée n'a pas traîné : rien ne me retient. Hier, je faisais ma valise, ce matin, j'abandonnais mon appartement avec un regard amer, plein de souvenirs de lui. Un passage à la banque pour déposer quelques affaires et faire transférer mes biens - les Gobelins ont au moins la qualité d'être discrets -, un détour chez Ron et Hermione pour les tenir au courant, et direction l'aéroport, enfin.
Avec quelques sorts de confusion et de l'argent moldu, j'ai pu trouver une place dans un vol direct pour ma vie future.
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Ca fout des frissons dans le dos de se sentir si paumé. C'est excitant, ça vous pousse à des prouesses d'ingéniosité pour vous faire entendre, et il vous pousse un deuxième cerveau à force de concentration pour simplement comprendre. Je me sens un peu comme l'été de mes onze ans, errant dans la gare de King Cross à la recherche d'un truc qui n'est pas vraiment là. Mais en ayant beaucoup, beaucoup plus chaud. Finalement, j'ai trouvé.
Grâce à l'aide précieuse du routard sorcier, acheté il y a des années de ça, dans une période de ma vie pleine de belles illusions, je traverse le passage vers l'avenue principale du quartier sorcier de l'île paradisiaque.
Le soir tombe et je cligne des yeux à la vue de la rue colorée qui s'étend brusquement sous mes yeux, pleine d'un fourmillement incessant d'individus hétéroclites qui se pressent sous mon nez. Des lanternes et divers éclairages sorciers illuminent l'endroit comme on le ferait dans les rues pour un grand carnaval. J'avance, les yeux brillants, et je regrette soudain de ne pas avoir quelqu'un avec qui partager un tel enchantement.
L'avenue est plus étroite que le chemin de Traverse et une infinité de ruelles la transperce de part et d'autre. Les boutiques ont d'ailleurs toutes un air un peu bancal, et tandis que j'avance en titubant parmi la foule bronzée de sorciers, sorcières, chamans et autres créatures douteuses, la nuit prend définitivement place sans que personne ne semble s'en soucier.
Hormis la température, les palmiers et la bonne odeur de vacances qui règne aux alentours, l'endroit n'a absolument rien à voir avec la partie moldue de l'île. Cet endroit n'a sans doute rien à voir avec où que ce soit d'autre.
Voilà, je vais essayer ça. Peut-être que ça ira cette fois : on fait ce qu'on a à faire en espérant que tout finira par s'arranger.
Et parfois, tout s'arrange.
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Les premières nuits, je les ai passées dans un petit hôtel sorcier tout droit sorti des plus gros clichés du touriste moyen : petit bâtiment monté sur pilotis du côté plage du quartier, construit tout de bois et de bambou, avec des insectes et des lézards qui viennent vous lorgner pendant votre sommeil. Il y avait même un type à l'accueil, avec le chapeau de paille et la chemise à fleur de mise dans ce genre de délire tropical. Et un tas de jeunes sorciers aventureux venus découvrir la culture locale et les plages de sable fin. Des gens de tous les âges : un japonais, des étudiants américains de l'université magique de Salem, et un tas d'individus aux origines confuses et à la mine réjouie.
Personne ne m'a reconnu. Ou du moins, personne n'en a fait la remarque. Je me suis présenté "Harry Potter", et ils s'en foutaient.
Très vite, je connaissais tous les vacanciers du coin, et bientôt, les sorciers locaux. En un mois, je m'étais trouvé un boulot : apprenti d'un vieux botaniste dans une de ces charmantes ruelles transversales à la grande avenue. Une auberge confortable est devenue mon nouveau foyer et, tous les matins, en arrivant au boulot, je dis bonjour à la serveuse slave qui me sourit en se démenant au café d'en face.
Je travaille tous les jours et, certains weekends, je sors avec des amis. Presque tous les soirs, je vais admirer le coucher de soleil sur la plage avec un bouquin entre les mains. Parfois j'écris une lettre - j'ai découvert que le hibou local est un immense oiseau tropical, comme celui que m'avait envoyé Sirius un jour ; ça me plaît, l'idée qu'il ait pu connaître cet endroit. Pendant la saison des pluies, je me contente souvent de regarder la nuit tomber depuis ma fenêtre.
Et puis j'ai quitté l'auberge : maintenant, je vis au dessus de la boutique. Le vieux botaniste a pris sa retraite il y a quelques mois et il m'a vendu son échoppe et l'appartement du dessus. Ça fait presque un an que j'ai quitté Londres. C'est une des meilleures décisions que j'ai jamais prises. Draco me manque, mais je n'ose rien y faire. J'ai eu une aventure ou deux ici : des hommes, mais rien de très intéressant.
Ron et Hermione sont venus me voir avec leur fille. Ils m'avaient manqué. Ils reviennent cet été. Entre temps, j'ai aussi revu George Weasley. Ses frères me l'ont envoyé pour qu'il se change les idées, et j'ai réussi à me débarrasser de quelques-uns de mes plus vieux fantômes avec lui. Il a fini par ouvrir une boutique sur place et a ramené dans ses bagages pour Londres une charmante cubaine rencontrée ici, et puis moi, pour passer Noël en famille.
J'y retourne l'an prochain.
En attendant, je profite de la chaleur encombrée de ma nouvelle vie. Je l'aime bien celle-ci.
Comme ce matin : en saluant Katya, la serveuse souriante du café d'en face, je me suis dis qu'elle était drôlement jolie. Et qu'elle me sourit beaucoup. Une gracieuse blonde aux yeux bleus que j'entends parfois s'engueuler avec les clients.
Draco me manque, mais ça s'estompe. Comme tous les regrets, ça s'oublie un peu. On prend l'habitude.
Je profite d'une de mes dernières soirées au bord de l'eau avant que la pluie saisonnière ne vienne consciencieusement noyer la région. Même si j'ai toujours préféré la plage ensoleillée entre deux averses violentes...
Allongé sur un vieux paréo effiloché, je me réchauffe au contact du sable tiède. Ce soir, je n'ai pas de livre ni de lettre à écrire. Mes notions de botanique, je les maîtrises parfaitement, et j'ai répondu à tous mes courriers. J'ai même écrit une lettre pour Draco. Il y a plusieurs mois que je l'ai écrite, en fait ; je ne la lui ai toujours pas envoyée.
Je grogne et remue sur le bout de tissu abîmé : ce n'est pas la première fois que je pense à lui aujourd'hui. C'est un peu trop à mon goût. Je m'étais résolu à me le remémorer une fois par mois, tout au plus. C'est assez difficile : je me sens terriblement bien, et ça, c'est une condition que j'avais découvert en sa présence. La mémoire sait nous jouer de drôles de tour.
Et l'instinct, l'instinct aussi.
Je ferme lentement les yeux pour profiter de la dernière vague de lumière que le soleil, posé comme une moitié de pamplemousse sur l'horizon, daigne nous donner. Il n'y a plus trop de monde sur la plage à cette heure-ci, les vacanciers venus profiter de la saison sèche s'en vont déjà. Les vagues s'écrasent mollement sur le sable gris tandis que les barrissements confus d'un éléphant, échoué par mégarde dans le quartier sorcier, se font entendre depuis la rue commerçante. Et soudain, la lumière rouge imprimée derrière mes paupières disparaît.
J'ouvre les yeux, prêt à chasser la personne qui a eu l'idée de se foutre entre le soleil et moi, mais les mots se bousculent et se coincent lamentablement dans ma gorge contractée.
- Bonsoir Potter.
Draco me sourit, son beau rictus posé devant ses dents blanches avec ironie. Il a son teint de lait et un costume à gilet gris dont il tient la veste suspendue par dessus son épaule. Il est splendide. Et il est là.
- Hh.
Merlin.
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Review ?
