Note : Un énorme bisou à Maya Holmes pour sa bêta et j'en profite aussi pour remercier Rhea : Quel plaisir de te voir sur ce fandom aussi ! Je t'embrasse fort et te remercie chaudement pour tes reviews :)
"Bonjour, bonjour."
Hank ouvre les épais rideaux, les uns après les autres. Il fait un soleil radieux et assez bon pour qu'ils accueillent le responsable des travaux dans le jardin cette l'après-midi. Il a bien remarqué Erik, toujours dans la pièce, qui semble avoir dormi ici vu la couverture d'appoint qu'il garde sur ses jambes, mais n'a pas fait de commentaire. Il espère que c'est la culpabilité qui lui rappelle de manière pernicieuse ou même totalement explosive, que c'est à cause de lui qu'ils en sont là.
"Bien dormi ?", demande Hank en se rapprochant de Charles.
"Il ne s'est pas réveillé.", lui informe Erik avant même que Charles ne réponde.
"Super.", se réjouit Hank, Même si ce n'est pas à toi que je parle.
Il attrape la boîte de la seringue et remarque un hématome sur le bras de Charles qui dépasse de la couverture.
"Merde, désolé, professeur, j'ai dû mal piquer hier. J'étais persuadé de l'avoir bien fait cette fois."
"Ne t'en fais pas.", le rassure-t-il en baissant sa manche.
Hank n'est pas médecin, les erreurs arrivent, mais il pensait avoir assez pris l'habitude pour ne plus le blesser légèrement lorsqu'il lui administre le traitement, celui-là même qu'il se déteste d'avoir mis au point. C'est un pacte avec le diable : redonner ses jambes à Charles, mais le priver de ses pouvoirs. Mais Charles a signé, paraphé et a encadré puis posé le contrat au-dessus de son lit.
"C'est cet après-midi qu'on reçoit le jardinier."
"Ah, oui. Est-ce que tu pourras sortir les photos s'il-te-plait ?"
"C'est déjà fait."
"Heureusement que tu es là.", sourit Charles et bien sûr, ça fait sourire Hank aussi.
Il reprend ses affaires et dit d'une voix exagérément forte :
"Bien, nous allons vous laisser vous préparer."
Un coup d'oeil appuyé à Erik - très appuyé, l'Allemand ne semble jamais vouloir faire ce qu'on lui demande, question de principe - et les voilà qui quittent la chambre du premier étage. Ils se séparent arrivés au rez-de-chaussée et Hank passe par le parc pour rejoindre son bureau-laboratoire qu'il s'est créé au fil des années. Il veut travailler un peu avant que le jardinier n'arrive.
Hank n'a jamais été particulièrement intéressé par l'architecture ni par la bonne tenue d'une maison, même une aussi grande et majestueuse que la demeure Xavier. Mais étrangement il n'a jamais reconsidéré tout ce travail en plus qu'il entreprend chaque jour, pour essayer de maintenir debout Charles et sa propriété. C'est quelque chose de naturel qui s'est installé petit à petit sans qu'il ne pourrait dire précisément comment tout a changé.
Charles et lui n'étaient pas réellement proches quand ils sont revenus de Cuba. Leur relation avait toujours été celle d'un élève et d'un professeur. A l'époque, Charles était même un mentor, l'aidant non seulement à développer ses capacités mais aussi à accepter ce qu'il est, en se libérant de son lui un peu trop jeune et maladroit. Hank l'a toujours respecté, bien sûr, mais leurs années d'écart et, peut-être aussi, leur différence de milieu a créé entre eux cette distance nécessaire, ponctuée de politesses qu'il n'arrive pas vraiment à quitter ; Bonjour professeur, Bien professeur, Bonne soirée professeur. Il y a quelques années de ça, et sans lire dans son esprit, Charles avait compris son attrait pour Raven mais jamais Hank ne s'est permis de commenter à son tour la vie amoureuse de son aîné, même lorsque Moira est partie.
Il ne sait pas bien pourquoi ça s'est fini comme ça mais quelque chose lui dit que ce n'est pas à cause du fauteuil. Moira est une femme bien trop intelligente pour s'arrêter à ce genre de détail. Parce que Charles Xavier handicapé n'a changé le regard de personne sauf celui de Charles Xavier. Pernicieusement, son sourire s'est inversé, son regard mutin s'est éteint et ses paroles d'espoirs ont été remplacées par le leitmotiv le plus pourri qu'il soit : "Comme vous voulez". Hank se souvient encore de ces mois où Charles avait touché le fond. Il ne montrait plus aucune motivation, ne disait plus Je et ne prenait plus aucune décision. Rien ne lui faire plaisir et les choses de la vie semblaient être devenues une corvée pour lui. Manger à table le faisait râler car cela l'obligeait à se faire descendre par un élève jusqu'au rez-de-chaussée. Accueillir des nouveaux mutants à l'école le faisait se présenter sous cette appellation qui rendait Hank et Moira amers : "Bonjour. Charles Xavier, propriétaire de la demeure. Oui, vous pouvez m'appeler Charles et oui, je suis handicapé."
Puis, la guerre au Viet Nâm s'est empirée et les généraux ont fini par frapper à l'immense porte en bois pour ramener avec eux les mutants les plus jeunes, les plus naïfs. La première fois, Charles avait hurlé. Réellement. Hank n'avait jamais entendu quelqu'un crier de la sorte. Il avait déblatéré tout ce qu'il pensait de cette guerre, de ceux qui la menaient, leurs culs vissés sur leurs chaises, loin des combats. La deuxième fois, Charles était resté cloîtré dans sa chambre. La troisième fois, Moira partit avec eux pour aller soutenir Joseph MacTaggert dans ses ambitions de sortir les USA de la guerre avant la fin de 1969. Projet raté mais quand Hank avait lu dans le journal que Moira Kinross était devenue Moira MacTaggert en février 1970, il se rappelle s'être dit que son départ avait au moins servi à une personne.
Ils n'étaient plus que cinq, début 1970, quand le petit groupe éclata définitivement et que les derniers mutants rentrèrent chez eux. Hank ne se souvient pas s'il a vraiment considéré s'en aller ou si ça ne lui a jamais traversé l'esprit. Mais ce qu'il n'oubliera jamais, c'est le premier soir où Charles et lui se tenaient sur le perron pour regarder les derniers élèves partir dans la Chevrolet grise de Mona. Hank avait proposé à Charles qu'ils se fassent des burgers et des frites maison, en regardant Tatort. Charles ne regardait pas habituellement la télévision mais avait longuement considéré Hank avant d'avouer, dans un sourire, que l'idée le séduisait beaucoup.
Les frites n'étaient pas assez cuites et Charles les avait mangées avec une fourchette mais, au final, ça avait été une des meilleures soirées qui avait animé la demeure depuis bien longtemps. Hank était prêt à s'endormir sur le canapé lorsque Charles lui avait demandé :
"Hank ? Est-ce que tu veux bien m'amener à ma chambre, s'il te plaît ?"
Ça n'était pas la première fois que le scientifique le portait mais c'est à ce moment là qu'il avait compris que, maintenant que tous les autres étaient partis, il était le seul qui pouvait aider Charles. Il avait souri pour le rassurer, l'avait soulevé et avait parlé pour dire des choses assez inutiles, en y repensant, jusqu'à la chambre au premier étage où il avait posé son aîné sur le lit. Charles l'avait remercié avec son habituelle politesse britannique et Hank était allé se coucher. Le lendemain, à onze heures, il avait fini par remonter jusqu'à la chambre pour voir ce que faisait Charles. Il était assis au bord du lit défait et lisait un livre, manifestement fatigué mais heureux de voir Hank entrer dans sa chambre.
"Professeur, pourquoi ne m'avez-vous pas appelé pour que je vous aide à descendre ?"
"Oh, ne t'en fais pas Hank. Je ne voulais pas crier à travers la maison."
"Ce n'est pas comme si vous alliez déranger grand monde… Mais vous pouvez m'appeler par la pensée si vous le souhaitez, ça ne me dérange pas."
Charles avait eu un rictus aussi pénible qu'une grimace et avait avoué, la voix plus frêle.
"Je ne voulais pas te demander ton aide."
Hank avait compris et n'avait pas rajouté un mot. Chaque jour qui avait suivi avait été rythmé par la gymnastique mentale qu'il se forçait à maîtriser : se réveiller, préparer le petit déjeuner, monter le petit-déjeuner à Charles, prendre sa douche, attendre que Charles soit prêt pour le redescendre, travailler au labo, passer dans le bureau de Charles pour vérifier s'il avait besoin de quelque chose, et cetera. Ça ne lui prit pas plus de deux semaines pour que cet entraînement devint une routine.
Cela marchait même plutôt bien, jusqu'à l'hiver 1971 où le dégât des eaux à cause de la gouttière mal fixée toucha la salle de bain de Charles, si bien qu'ils n'eurent pas d'autres choix que celui de faire se laver le professeur dans la salle de bain d'une autre chambre. Une qui n'était pas adaptée à son fauteuil. Hank l'avait déposé sur une chaise, le plus proche possible de la baignoire déjà remplie et avait longuement regardé les jambes fines, encore habillées, collées contre la faïence avant de sortir de la pièce sur la demande que Charles voulait rassurante. Il avait fermé la porte et n'avait pas réussi à décrocher sa main de la clenche. Au lieu de quoi, il avait fermé les yeux et avait attendu. Quelques bruits lui parvenaient sans qu'il n'essaya de les interpréter. Il faillit partir quand il entendit le clapotis de l'eau mais la voix de Charles avait résonné :
"Hank."
Il avait ouvert la porte dans la seconde même. Toujours assis sur la chaise, une serviette épaisse verte le couvrant sommairement, Charles avait eu un sourire désolé, sa main serrée autour de la faïence froide.
"Je n'y arrive pas.", avait-il dit en essayant de se moquer de lui-même et c'était ça ce qui leur fallait, de la distance sur tout ça.
Hank s'était forcé à rire aussi et s'était approché en gardant ses yeux ancrés sur ceux du professeur pour ne pas regarder son torse nu.
"Il faudra vraiment penser à vous muscler les bras."
Charles avait ri - faussement lui aussi, Hank ne lui en tint pas rigueur - et les deux s'étaient regardés, une gêne si palpable autour d'eux que Hank n'osa plus s'approcher du corps seulement couvert de la serviette.
"Comment voulez-vous qu'on…"
"... Oh, fous-moi à l'eau !", s'était exclamé Charles d'une voix perdue entre l'humour et le désespoir.
Hank s'était penché pour le soulever, en se concentrant sur la baignoire plutôt que sur la sensation de la peau contre sa chemise et, en un temps record, avait glissé Charles dans le bain. Il se recula en se félicitant mentalement de n'avoir pas embarqué la serviette et de n'avoir pas non plus regardé l'intimité du professeur.
"Bien joué.", l'avait complimenté Charles en exagérant un sourire impressionné.
Hank avait hoché la tête et s'était reculé pour quitter la salle de bain. Avant de fermer la porte derrière lui, il précisa d'une voix neutre :
"Appelez-moi quand vous aurez fini, que je vous aide à en ressortir."
Ils ont fait ça si souvent maintenant que Hank n'en est plus gêné. Mais ce n'est pas tout à fait vrai. Le fait est que ça ne l'a jamais dérangé. C'est une aide, un acte humain. Ce n'est pas être son infirmier, ou sa boniche, (quoi que puisse en penser Erik) c'est plus que ça. Et c'est prouvé par le simple fait que Charles ne le remercie pas à chaque fois. Il l'a fait une fois, un des premiers soirs où Hank l'avait couché dans son lit et Hank avait demandé à ce que ça ne devienne pas habitude. Parce que c'est normal.
Rien d'autre que normal.
Charles et Erik n'ont pas vraiment reparlé depuis l'épisode de la seringue mais le principal a changé : lorsqu'ils se croisent, l'Allemand n'a pas le sentiment que Charles veut lui sauter à la gorge. Charles a même accepté sa présence silencieuse, lorsque la semaine dernière le plombier a exposé ses projets sur la table de la salle à manger. Erik s'était tenu à l'écart et ne s'était autorisé aucun commentaire, bien conscient qu'il ne fallait pas trop en faire. Il avait regardé Charles, son dos, sa façon de se tenir, légèrement en avant, les mains sur le bureau. Il avait repensé à sa voix le suppliant, à son regard lorsque l'aiguille s'était plantée dans son bras.
Il est un peu moins de vingt-deux heures ce soir et la porte de la chambre de Charles est encore ouverte. Erik se tient dans l'embrasure et fait rouler ses phalanges contre le bois. Charles est assis près de la cheminée, en train de consulter son agenda.
"Je peux entrer ?"
"Si c'est absolument nécessaire...", répond Charles en fermant le calepin qu'il pose à côté de lui.
Erik s'approche et ne quitte pas du regard le plus jeune qui s'appuie dans le fond de son siège avant de croiser ses jambes.
"Tu es content de l'avancement des travaux ?", demande-t-il en prenant place face à Charles.
"Oui. C'est assez plaisant de voir le tout prendre vie, finalement.", répond-il, manifestement étonné par ses propres paroles.
Erik hoche la tête. Il regarde sur la tablette le verre rempli d'un liquide brun et se penche pour s'en servir un à son tour. Charles le laisse faire sans esquisser le moindre signe de désapprobation. Être celui qui lui a administré le traitement la semaine dernière a définitivement changé quelque chose entre eux.
"Tu sais ce dont je rêve ?"
"Est-ce que je dois réellement savoir ?" grimace Charles.
"De faire une partie d'Echecs.", enchaîne quand même Erik. "Je ne sais pas pour toi mais je n'y ai pas joué depuis…"
"La veille de Cuba.", l'interrompt Charles en se levant pour aller chercher le plateau coincé entre un globe percé et une pile de livres, dans un coin de la pièce.
"... Voilà. Tu y joues souvent ?", demande Erik, pour essayer de détendre l'atmosphère.
"Nous sommes en 1973, Erik, plus personne ne veut jouer aux Échecs. Les jeunes aujourd'hui veulent des jeux vidéos. Comme ce Pong…", critique Charles en secouant la tête, posant le plateau sur la table entre eux avant de reprendre sa place.
"Je ne comprends pas trop l'intérêt d'appuyer sur un bouton pour faire bouger un rectangle, mais bon."
"Nous sommes vieux, Erik. Demande à Hank, il aime jouer à ces choses là.", sourit Charles pour la première fois de la soirée.
Erik n'a pas franchement envie qu'ils parlent encore du gamin alors il continue de descendre son verre et se rapproche du plateau de jeu qu'il se met à épousseter en même temps que Charles.
"Tu te souviens de la partie de Poker à Philadelphie ?"
"Oh mon Dieu, oui. Mais nous ne pouvons pas appeler ça du Poker, Erik, c'était simplement et purement de la triche." manque de rire le professeur, une dent pinçant sa lèvre inférieure.
Ils partagent un rire discret et se mettent à jouer en silence. Charles avec les blancs, Erik avec les noirs, comme avant, et pour un instant seulement, c'est comme si rien n'a jamais changé.
L'histoire du Poker de Philadelphie avait eu lieu des années auparavant, lorsqu'ils cherchaient encore des mutants et qu'ils s'étaient perdus dans un quartier minable. La femme qu'ils cherchaient n'était pas encore arrivée et, pour tuer l'ennui, les deux hommes avaient accepté la proposition d'un Canadien de jouer aux cartes avec lui et ses collègues. Ils s'étaient trouvés face à un jeu auquel ils n'avaient jamais joué et Erik avait mentalement demandé à Charles qu'ils quittent la table mais le plus jeune avait trouvé l'occasion trop amusante pour en rester là. Alors, il avait jonglé entre les pensées des hommes autour d'eux et les siennes, combinées à celles d'Erik pour lui transmettre les informations qu'il arrivait à retenir. Aucun des deux ne comprenait ce qu'ils faisaient mais, guidé par les réactions du plus gros d'entre eux, Charles ordonnait à Erik des Si tu as deux cartes similaires, deux valets par exemple, sors les maintenant ! Euh non, non, au prochain tour !, Relance, Lâche ton sept. Ils avaient un peu perdu de l'argent ce soir-là mais avaient estimé s'être assez bien défendus pour se rappeler de cette histoire pour les années à venir. Ce soir, devant leur jeu favori, Erik se sent un peu rassuré de constater que Charles n'a pas supprimé de sa mémoire tout ce qu'ils ont partagé.
"C'était une belle époque.", conclue Erik en observant discrètement la réaction de Charles qui ne quitte pas des yeux ses pions qu'il bouge.
"Oui.", sa voix est neutre, impossible à interpréter. Erik renchérit :
"De tous les pouvoirs qu'on a vus, lequel t'a vraiment fait penser J'aurais aimé avoir ce pouvoir là ?"
Cette fois, Charles lève la tête et pouffe d'un rire pas très élégant. Il passe sa main dans ses cheveux longs pour libérer son visage et répond :
"Je ne sais pas, c'est bizarre comme question."
"Tu n'y penses jamais, à tout ce qu'on a pu voir ? Moi oui. Tu te rappelles la gamine qui arrivait à se faire pousser un majeur supplémentaire ?"
"Je me rappelle surtout du commentaire grossier que tu lui avais rétorqué." s'amuse Charles en haussant un sourcil avant d'avancer son cavalier en B4.
"Ça aurait été vraiment dommage de ne pas en profiter. Et l'Indien qui pouvait rendre n'importe quelle langue bleue ? On a quand même vu des pouvoirs inutiles…", Erik avance son fou et reprend puisque Charles ne lui a toujours pas répondu. "Alors, le pouvoir que tu aurais aimé avoir... ?"
"Je ne sais pas, je te l'ai déjà dit…", soupire le professeur, un peu irrité.
"Tu n'es pas drôle. Bien, à moi de répondre alors. Le pouvoir que j'aurais aimé avoir, c'est le tien."
Cette fois, Charles relève la tête et plonge son regard dans celui d'Erik. Il ne sourit pas, n'émet aucune expression. Erik reste silencieux et se concentre sur le jeu puisque Charles ne semble pas vouloir parler pour l'instant. Il faut encore quelques secondes où seul le toc de leurs pièces en bois touchant le plateau résonne avant que Charles n'ironise d'une voix amère :
"Ça aurait été absolument formidable si tu avais mes pouvoirs de télépathie. Formidable ai-je dit ? Ah, non. Apocalyptique, plutôt." se corrige-t-il en lançant un rictus mauvais à l'Allemand.
"C'est sûr que si tu avais mes pouvoirs, tu ne saurais pas quoi en faire. Peut-être que tu en profiterais pour construire des abris pour les chats errants du coin."
"Ce qui est quand même mieux que d'en profiter pour faire régner la terreur et le chaos."
"Ne sois pas si mélodramatique…", soupire Erik qui commence à perdre patience.
"Oh, je ne suis absolument pas mélodramatique mais simplement réaliste, Erik. Tu es mauvais, c'est tout."
"J'ai une vision. Contrairement à d'autres, je ne vis pas comme un assisté en attendant de trouver un but minable qui pourrait remplir ma vie.", corrige-t-il en retour, en se penchant en avant.
Charles inspire par le nez si fort que ses narines se gonflent et soudain, son corps se jette en avant. Il renverse le plateau qui s'enfonce dans ses côtes et frappe de son poing le visage d'Erik qui se recule sous la violence du choc. Charles tombe contre lui et s'accroche à son pull ; désorienté, il l'entraîne au sol et Erik gémit en massant sa mâchoire qui le brûle. Charles grimpe sur son torse et si Erik s'apprête à lui rendre son coup, les mains du plus jeunes se posent contre son cou et serrent. Les yeux d'Erik s'ouvrent en grand et ses mains se lèvent pour tenter de repousser le visage qui le domine, avec tous ses cheveux en pagaille qui couvrent la peau rouge de rage de son ami. Erik essaye de parler mais sa pomme d'Adam râpe contre le pouce de Charles et la douleur est impardonnable.
Charles, arrête, hurle-t-il mentalement, faisant tout ce qu'il lui a appris pour tenter d'accéder à sa tête. Mais Charles semble s'en foutre puisque ses articulations deviennent blanches à force de serrer et cette fois Erik tend ses doigts. Il appelle le premier objet qu'il trouve - une petite statue cylindrique qu'il fait s'écraser violemment contre l'arrière de la tête de Charles qui s'effondre sous la douleur. Il se glisse hors du corps qu'il surplombait et pose son front à terre, ses mains encerclant sa nuque en grognant sa souffrance. Erik se redresse et masse sa poitrine en se forçant à tousser pour ramener l'air dans ses poumons. Il presse ses paumes sur ses yeux et se retourne pour regarder Charles, recroquevillé sur le tapis plein de poussière.
Erik voudrait faire quelque chose mais à part écraser encore et encore la statuette contre le corps de ce Charles qu'il ne reconnaît plus, il ne sait pas quoi faire d'autre. Alors il se lève et titube jusqu'à la porte qu'il claque derrière lui.
Hank hoche la tête en rythme, sur la musique qu'il écoute dans son casque. Il tourne la page de son comic et soupire en lisant la dernière case. Il doit encore attendre un mois pour avoir la suite. Il se redresse sur son lit et retire son casque, prêt à aller éteindre pour dormir lorsqu'il entend des coups timides contre sa porte. Il fronce les sourcils et va ouvrir.
"Professeur ?"
"Je ne te réveille pas ?", demande Charles, un oeil fermé, un sourire forcé qui déforme son visage blanc, sa main gauche entourant l'arrière de sa tête.
"Non… Entrez.", l'invite-t-il en se reculant, avant de réaliser que sa chambre est dans un bordel monstre.
Il repousse d'un pied les vêtements qui traînent mais Charles ne les remarque même pas puisqu'il s'avance et ça fait oublier à Hank tout le reste ; les doigts du professeur sont couverts de sang.
"Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Vous êtes tombé ?"
Il le guide par le coude jusqu'à son lit sur lequel il le fait s'asseoir lentement, vu que son fauteuil est déjà occupé par ses livres. Charles prend place et retire lentement sa main en grimaçant. Hank se penche pour vérifier sa plaie.
"Oui... J'ai trébuché dans les marches. Je suis désolé de te déranger mais j'ai désinfecté et ça n'arrête pas de saigner. Est-ce que tu peux me dire si c'est profond, s'il te plaît ?"
"Bien sûr."
Hank s'assoit à son tour sur le lit, ce qui fait rebondir mollement Charles sur le matelas. Il approche ses mains et lève aussi lentement que possible les longues mèches pour essayer de voir la plaie. Charles gémit tout bas.
"Désolé, désolé, désolé...,", répète Hank à chaque fois qu'il écarte d'un millimètre les cheveux qui gênent sa vue. "Ça m'a l'air superficiel... Si vous voulez, je peux vous amener à la clinique mais je ne crois pas que…"
"Non, non, c'est bien ce qui me semblait mais je n'arrivais pas à voir, même avec un miroir…", le rassure Charles en se rasseyant droit sur le lit. Il tourne la tête pour regarder le plus jeune et lui sourit.
"Merci, Hank."
"C'est normal.", répond-il en hochant la tête.
Charles le regarde encore quelques secondes et demande, la voix plus basse :
"Puis-je te demander un autre service ?"
"Oui, bien sûr."
"... Tu veux bien me couper les cheveux ?"
Hank scrutte face à lui les yeux aussi bleus que sérieux et explose de rire.
"Non ! Non ça va être ridicule, je ne suis pas coiffeur. Demain je pensais aller à New Rochelle, je pourrais vous déposer chez…"
"Prends la tondeuse et coupe, Hank, ce n'est que des cheveux, ça va repousser. Je n'en peux plus, ils sont trop longs."
Ce n'est pas envisageable, ça va être grossier, mais Charles se penche légèrement vers lui et le regarde par-dessous ses longs cils en osant un demi-sourire que Hank n'avait jamais vu avant. Ce n'est pas un sourire qui lui plaît beaucoup car c'est le genre de chose à laquelle il sait qu'il ne pourra jamais dire non.
".. .Bon d'accord, mais avec un sabot. Hors de question que vous soyez chauve par ma faute."
"Effectivement, j'aimerais éviter.", grimace Charles en se levant pour qu'ils se préparent.
Hank va chercher la tondeuse et retire les quelques poils bleus qui restent dessus. Parfois, lorsqu'il se transforme, il trouve les mèches devant ses yeux trop longues et se les coupe - heureusement, ses poils ne poussent pas trop vite. Il y accroche un sabot et va chercher une serviette. Il s'assoit à nouveau sur son lit et Charles se met par terre entre ses jambes. Il récupère la serviette qu'il met sur ses épaules et lui sourit en relevant légèrement son visage vers le sien.
"Je te fais confiance."
"Je ne sais pas si c'est censé me rassurer.", geint Hank avant de mettre la tondeuse en marche.
Il inspire et passe une première fois sur le côté gauche, loin de la blessure. Les mèches tombent en paquet sur la serviette et le pull du professeur qui ne dit rien. Il en attrape une entre ses doigts et joue distraitement avec. Hank attend d'être sûr qu'aucun cri de réalisation de ce qu'ils sont en train de faire n'envahit la pièce et poursuit.
C'est un peu étrange de faire ça sur quelqu'un d'autre que lui, mais il s'y fait assez vite et c'est finalement assez plaisant. Il fait très attention autour de la plaie que Charles s'est faite et met sa main au-dessus lorsqu'il passe la tondeuse sur le sommet de son crâne, pour que des petits cheveux n'y tombent pas. Il coupe assez de mèches pour avoir une meilleure vue de la blessure et se rend compte qu'elle est encore moins large qu'il ne le pensait. Il rassure à nouveau Charles et finit quelques minutes après.
"Voilà… Enfin, je crois.", dit-il, peu sûr de lui.
Charles passe une main dans ses cheveux maintenant courts et se retourne pour lui faire face, à genoux devant lui.
"Alors ?"
Hank sourit.
"Ça vous va bien."
Et c'est vraiment un euphémisme parce que Charles est beau. C'est très étrange à constater - et impossible à dire à haute voix - mais avec sa barbe de quelques jours et ses cheveux courts comme il y a quelques années de ça, le professeur parait plus jeune, moins inaccessible. Hank a toujours suspecté que ses cheveux longs était une manière de cacher son visage au monde, mais il n'est pas psychologue et ne veut pas essayer de l'être.
Charles sourit, assez pour dévoiler ses dents et que des petites rides se creusent autour de ses yeux, et pose ses mains sur les genoux d'Hank.
"Je savais que tu pouvais le faire."
Il se lève et se dirige vers la salle de bain, sans doute pour s'observer dans un miroir puisqu'il s'extasie en complimentant encore et encore les talents cachés du scientifique, qui n'a toujours pas bougé du lit.
"C'est parfait, Hank, merci beaucoup."
Il réapparaît et de face, debout devant à lui, la vision n'aide vraiment pas Hank à décider ce qu'il pourrait possiblement répondre. Charles attrape la serviette et va la secouer au-dessus de la poubelle avant de se mettre à ranger ce qu'ils ont sorti pour cette coupe improvisée. Il semble plus léger, rayonnant.
"Qu'est-ce que je ferais sans toi ?", demande-t-il en s'approchant de Hank qui cette fois réussit à étirer légèrement ses lèvres.
Charles lui souhaite une bonne nuit et quitte la pièce aussi discrètement qu'il y est entré.
Hank reste sur son lit et regarde la chambre qui n'a plus aucune trace de ce passage inédit. Puis ses yeux s'arrêtent sur ses genoux et son coeur loupe un battement.
