On ne dort pas dans ces cas là. Hank ne sait pas comment ça serait autrement possible.
Il s'est réveillé à deux heures du matin, à trois heures et demie, puis à quatre heures. A chaque fois qu'il a ouvert les yeux, il a regardé la chambre plongée dans le noir, les rideaux pas assez opaques, habillés d'un bleu tendre où les rayons de la lune se cachent chaque nuit. Quelques secondes de calme où son cerveau, plus lent que son corps, ne comprenait pas ce poids comme une plaque de béton sur ses poumons, l'impression d'oublier quelque chose, de ne pas…
Charles.
Et à chaque fois, le souvenir de ce qu'il passé il y a quelques heures de ça, à quelques mètres de là. Il a pris une douche avant de se coucher mais il a encore l'impression que la peau qui le couvre n'est pas la sienne, que son corps n'est pas celui qu'il a toujours connu. C'est à cause d'Erik, encore et toujours par sa faute. Parce qu'il a tiré le bracelet pour obliger la main de Hank à se poser sur le torse du professeur. Parce qu'il l'a forcé. Et que ça a pris une seconde - une seconde - avant que Hank ne la recule.
Il ne sait pas s'il est exténué ou simplement triste, alors il sort de son lit même si ses gestes semblent bailler. Il passe à côté du bracelet laissé sur la commode et se dirige vers sa salle de bain. Il allume la lumière en tirant sur la petite cordelette à côté du miroir où il finit par se regarder, les mains appuyées sur le lavabo. Il inspire et baisse la tête. Ce n'est pas bien et ça ne va pas. Il ne peut même pas regarder les doigts qui ont touché Charles. Ils ne l'ont pas touché pour l'aider, pour le relever, pour l'accompagner. Ils l'ont caressé. Il secoue la tête, lentement, puis de plus en plus vite. Il garde ses yeux fermés et sent le fourmillement sous son épiderme, sa mâchoire le brûler et l'impression qu'il s'ouvre en deux pour renaître le fauche pour la première fois depuis près d'un an. Il ouvre les yeux et respire en s'observant. Bleu. Vierge. Fauve.
Il lâche le lavabo, allume la radio par réflexe et rentre dans le bain avant de fermer le rideau en plastique. Il fait couler l'eau chaude qui glisse sur sa fourrure, son visage, ses yeux fermés, ceux là même qui ont regardé Charles. Non, pas regardé, vu.
Et toi, qu'est-ce que tu lui veux ?
Qu'est-ce que Hank veut ? Mais tout serait plus simple s'il le savait. Sa vie serait une putain de bénédiction si quitter le Westchester ne le terrifiait pas autant qu'aller à Bucknell le tente. Alors oui, Hank aime être ici, il aime passer du temps avec Charles et ne regrette pas une seule seconde d'avoir fait le choix, un jour, de rester à ses côtés, plutôt que de se lancer dans sa propre aventure. Mais jamais il n'a voulu le toucher de cette manière. De la façon dont ses doigts se sont arrêtés sur sa peau hier comme s'ils avaient trouvé leur autel. C'est au-delà du fait que Charles soit un homme (et jamais Hank n'a vraiment été séduit par autre chose que le corps d'une femme), c'est un tout. C'est son professeur, celui qui est venu lui dire qu'il n'était pas le seul à être différent, celui qui l'a sauvé et sauvé tellement d'autres comme eux. De tous les sentiments que Hank ressent pour Charles, le respect est sans aucun doute celui qui domine le reste.
Toujours est-il qu'il y a un reste.
Et que c'est peut-être ce reste qui a fait que Hank n'a pas retiré sa main du corps de Charles tout de suite.
Il inspire, coupe l'eau et sort de la douche.
Dans le jardin d'hiver, il fait tiède. Le ciel commence à se dégager et Erik observe au-dessus d'eux les quelques percées de lumière qui lui font plisser un œil. Charles lit, assis dans son fauteuil en osier rond, les jambes croisées, le regard concentré. Ce matin, quand Charles a ouvert un œil et qu'il a compris qu'il dormait, à moitié nu, contre Erik, il s'est enchanté de voir son amant rentré et lui a demandé s'il avait fait bonne route. Il n'a vraiment aucun souvenir de la veille mais Erik se demande s'il ne se rappelle pas non plus que c'est Hank qui lui a donné son traitement et que c'est sa main qui a caressé son front. Ou peut-être qu'il tait cet événement, pour ne pas énerver l'Allemand. Ils n'en parleront pas. Pour une fois, Erik peut prendre sur lui.
Il somnole dans son fauteuil et oublie le thé que Charles a fait, le bruit insupportable des oiseaux et se concentre sur le moment présent, sur ses mains sur son ventre qui se lève en rythme avec sa respiration et sur la présence de son amant à ses côtés. Il ne s'en rend pas compte, mais ça doit être la première fois que ce qu'il vit maintenant et ici n'a rien à voir avec ce qu'il s'est passé là-bas. Parce qu'aujourd'hui, Erik n'a rien à défendre et rien à venger.
"Professeur ?"
Il ouvre un œil même si ce n'est pas à lui qu'on parle. Hank est debout face à eux. En contre-jour, il ne voit pas toutes les subtilités qui se dessinent sur le visage du plus jeune.
"Oui, Hank ?", sourit Charles en relevant son visage, posant sa main comme une visière au-dessus de ses yeux.
"J'ai accepté la formation à Bucknell. Il fallait le faire maintenant, la prochaine ouverture est dans trois mois. Je vais partir samedi pour avoir une semaine pour me trouver une chambre et m'installer."
Erik regarde la réaction de Charles qui, quoi que subtile, est évidente. Il fronce un peu plus les sourcils et courbe légèrement le dos comme si un poids venait de lui tomber dessus. Il sourit sans montrer ses dents et c'est cette grimace qui exprime tous les sentiments de son répertoire, sans jamais s'approcher du plaisir.
"C'est formidable, Hank. Je suis très heureux pour toi.", il s'apprête à se lever mais Hank lui fait signe de ne pas se déranger.
Il lui dit que c'est une amie d'un certain Warren qui passera dans le coin et viendra le chercher en voiture. Il ne regarde que Charles et semble triste, et Erik pense ressentir de la culpabilité, même si ça le tue de le comprendre. Il y a beaucoup de silence parce que tout ce qui veut être dit n'a pas sa place entre eux trois.
"Vous me donnerez des nouvelles, s'il vous plaît ? Et faites attention à vous."
"Mais bien sûr, Hank, ne t'en fais pas, tout se passera bien.", rit Charles en un son adorable et Erik se penche légèrement pour poser sa main sur la cuisse du professeur.
Charles se tend et regarde ses doigts avant de remonter jusqu'à son visage, le sien marqué par le choc. Hank arrive enfin à décoller ses yeux de Charles et à les poser sur l'Allemand, sans rien exprimer.
"Et je serai là.", rajoute Erik, parce que c'est vrai.
Charles pince les lèvres, regarde encore la main qui exprime enfin ce qu'ils cachent depuis des semaines et adresse un sourire désolé - de quoi ? - à Hank. Il veut dire quelque chose mais aucun son ne sort de sa bouche et ses yeux se fixent avec plus de force encore sur le plus jeune. Ils doivent communiquer mentalement et Erik les laisse, puisque de toute façon, ce sont des adieux. Ça dure quelques secondes et Hank hoche la tête avant de partir.
"Qu'est-ce que tu lui as dit ?", demande Erik quand Charles se rassoit dans le fond de son siège et reprend son livre en main.
"Rien.", ment Charles.
Hank vérifie encore dans quelle poche il a mis son passeport (la première, il a vérifié mille fois) et se redresse. Il ne quitte pas le pays mais il a toujours ce réflexe idiot de se promener partout avec son passeport, au cas où il doive partir du jour au lendemain. L'héritage d'être né différent, avec un secret à ne surtout pas divulguer. Il compte ses sacs, s'en veut de ne pouvoir prendre tous ses livres mais sait qu'il pourra les faire rapatrier s'il en a besoin. Il ne fait pas de dernier tour dans la maison, parce que ça reviendrait à dire adieu pour de bon et il n'est pas prêt pour ça. Il ouvre la porte d'entrée, vérifie que Linda n'est pas encore arrivée et pousse les sacs sur le perron. Ils feront route de nuit, ce n'est pas très agréable, mais les péages sont moins chers. Linda est étudiante et ça va être ça son mode de vie à lui aussi, désormais. Hank ne s'en plaindra pas. Il a tiré son dernier sac quand on l'appelle.
"Hank."
Il se retourne et voit Charles descendre les marches à petite foulée. Ils se sont déjà dit au revoir pendant le dîner et avant qu'Erik et lui n'aillent se coucher, mais le voilà qui vient quand même.
"Ton amie n'est pas encore arrivée ?"
"Je ne la connais pas encore, professeur, et non, elle ne devrait pas tarder."
"D'accord. Et bien sûr qu'elle et toi finirez par devenir amis. On ne peut pas ne pas t'apprécier."
Charles sourit, Hank essaye d'en faire de même.
"Tu n'as rien oublié ?", demande Charles en se penchant sur la pointe des pieds pour regarder les valises.
"Je pense que j'ai le principal."
"Où est ton bracelet ?"
Hank cligne des yeux une fois et lève sa main droite, paume vers le ciel. Il regarde la peau nue, se rappelle de la chaleur du torse de Charles et ment avec une aisance assez remarquable :
"Dans un de mes sacs."
Charles sourit et hoche la tête, comme rassuré que Hank n'a pas laissé derrière lui ce cadeau qu'il lui a fait lorsqu'ils étaient allés en Floride il y a six ans de ça. Charles savait que ça n'allait servir à rien mais Hank avait entendu parler du docteur Benett comme étant le faiseur de miracle pour les patients paralysés. Ils étaient restés deux semaines, dans un hôtel au bord de la mer (où ils n'étaient jamais allés se promener, puisque ni les roues du fauteuil de Charles, ni les pieds de fauve de Hank n'étaient fait pour toucher le sable ou se dévoiler à des vacanciers innocents), le temps que Charles subisse une série de tests médicaux (dont certains avaient ressemblés à de la torture, compte tenu des larmes qu'il versait aussi silencieusement que possible, écrasé par la fierté). Mais les résultats n'avaient pas été bons et Benett avait certifié que la médecine moderne ne pouvait rien faire pour rendre ses jambes au professeur. Ils étaient passés par l'hôtel, Charles avait attendu Hank au rez-de-chaussée tandis que le scientifique préparait leurs affaires. Avant qu'ils ne rentrent dans la voiture, Charles avait tendu une petite pochette en papier kraft à Hank en précisant Pour te remercier. Hank se sentait con, il lui avait dit. C'était lui qui avait insisté, poussé par l'espoir qu'une opération redonne sa mobilité à Xavier, mais ça n'avait servi à rien. Charles avait juste ri (sans avoir l'air réellement amusé) et avait insisté pour que Hank accepte le cadeau. C'était un bracelet simple, d'un centimètre de largeur et circulaire, qui fermait par un système assez ingénieux qui avait tout de suite plu à Hank. Charles lui avait dit qu'il avait voulu finir sur une note positive, Hank l'avait remercié. Depuis, le bracelet ne l'avait quasiment jamais quitté. A l'exception d'aujourd'hui, puisqu'il siégeait maintenant dans le premier tiroir de la table de chevet de l'ex-chambre d'Hank.
Ils restent silencieux encore un peu et comme Hank n'a qu'une peur, que les phares d'une Ford débarquent au bout de l'allée, il se lance :
"Professeur, promettez moi de poursuivre les travaux."
Ça semble le surprendre puisqu'il hausse les sourcils et émet un petit rire intrigué.
"Oui, je ne comptais pas les faire arrêter…"
"Comme je suis celui qui a insisté pour les commencer, je me disais que…"
"Ça va, Hank. Tout va bien se passer."
Ça serait bien que ça soit vrai.
"Est-ce que je peux vous demander un service ?", rajoute-t-il, puisqu'il n'a plus rien à perdre.
"Bien sûr, tout ce que tu veux."
"Promettez moi d'au moins réfléchir à rouvrir l'école. Je sais qu'Erik trouve que c'est une idée stupide et qu'il… enfin, qu'il va vivre ici aussi désormais mais… Pensez-y. J'attendais que vous alliez mieux pour vous en parler et je sais que maintenant vous en êtes capable, vous en aurez la force et imaginez tout ce que vous pouvez faire. Les travaux sont pratiquement finis et il y a encore tellement de gens comme nous, perdus ou seuls que vous pouvez aider, comme vous m'avez aidé. Je refuse de croire que plus jamais l'école Charles Xavier n'ouvrira ses portes. Ça ne semble pas juste."
C'est sorti d'un coup et Hank se trouve essoufflé de ne s'être même pas arrêté pour respirer. Charles le regarde, l'air touché et surpris, et au moins l'idée semble s'être implantée dans son cerveau. Il hoche la tête et répond d'une voix très calme :
"J'y réfléchirais, je te le promets."
Il lève sa main et la pose sur l'épaule d'Hank et ce geste ne les a pas lié depuis au moins deux mois. Hank serre la mâchoire et fait un pas en avant, lève les bras pour laisser Charles la possibilité de reculer, mais il ne bouge pas. Alors il s'approche encore et le serre dans ses bras, une embrassade virile et un peu confuse, puisqu'ils ne se sont jamais enlacés de la sorte avant. Charles tapote son dos et Hank en fait de même, parce que c'est ce que les mecs font sans grande subtilité. Ça devrait suffire, trois secondes devraient être déjà trop. Mais ce n'est pas assez. Alors, Hank serre plus fort encore et penche son visage contre le cou de Charles et oui il respire son odeur comme le Fauve qu'il est, et oui il veut se l'approprier, pour quelques secondes, pour qu'elle l'accompagne pour toutes ces prochaines années. Leurs mains ne tapotent plus inutilement, elles sont les ancres qui les maintiennent. Même si la poigne d'Hank est la plus forte, il sent avec une force certaine les bras de Charles qui le serrent tout autant. Et si cette fois Hank veut que Charles ait retrouvé tous ses pouvoirs, c'est pour qu'il puisse lire dans son esprit.
Qu'au moins un de nous deux comprenne ce que je ressens.
Ils se lâchent lentement et se sourient, un peu gênés de s'être laissés aller et Charles est celui qui semble le plus confus par ce qu'il vient de se passer. Il tapote à nouveau l'épaule du plus jeune et s'enchante en voyant la voiture arriver. Il parle avec la jeune femme tandis que Hank met ses sacs dans le coffre comme il le peut. Charles leur souhaite une bonne route, précise encore à Hank qu'il veut des nouvelles dès que possible et reste sur le perron quand la voiture s'en va en roulant sur les graviers comme sur le cœur d'Hank.
Erik se recule et ferme le rideau. Hank est parti et enfin les voilà seuls Charles et lui. C'est une victoire au prix inestimable. Charles rentre au même moment dans la chambre avec rien d'autre sur le corps que ses vêtements trop grands et un air confus - et Erik lui arrachera les deux avec la même passion. Il s'approche et l'aide à déboutonner son pull en penchant son visage pour lui voler des baisers.
"Une partie d'Echecs ?"
"Non merci, pas ce soir.", refuse poliment Charles en se laissant déshabiller, les gestes mous.
Une fois hors de son pull, il se dirige vers le lit et récupère son pyjama plié sous son oreiller pour se changer. Erik vient debout face à lui et le regarde faire. Charles a les yeux dans le vague et semble triste. Mais ce n'est pas qu'une impression, il l'est que le Fauve soit parti. L'Allemand connaît la solution, elle est liquide et se trouve dans la table de chevet. Il fait le tour du lit, va préparer la seringue. Il revient face à Charles et se met à genoux, en lui montrant la seringue.
"Non, je n'ai pas mal, merci…", sourit Charles en caressant sa joue.
"Je sais, mais ça va toujours mieux quand tu en prends."
Charles fronce les sourcils et semble confus. C'est pour soigner le mal physique, ils le savent, mais si Charles est malheureux et souffre ce soir, alors, autant que ça ne s'installe pas. Erik profite que son amant n'ait pas encore enfilé le bas de son pyjama pour embrasser ses cuisses et les caresser de sa main libre.
"Ça va te faire du bien…"
Il embrasse la peau chaude, remonte jusqu'à l'aine, et soulève le tee-shirt pour poser un baiser sur son ventre, avant de remonter jusqu'aux lèvres. Charles ne répond pas réellement au baiser, il semble réfléchir à la proposition et quand Erik lui fait étendre le bras, il le laisse faire et finit par s'allonger en arrière. Erik retire ses chaussures, l'une après l'autre et grimpe sur le lit, à califourchon par dessus le corps de son amant. Il tient d'une main le bras tendu et presse l'aiguille qui s'enfonce dans la peau claire. Charles grimace à peine et Erik l'embrasse avec beaucoup de douceur, sans même que leurs lèvres se touchent, sa langue caressant juste celle immobile. Il lui administre tout et une fois fini, guide par la pensée la seringue dans sa boîte. Charles ferme les yeux et inspire profondément. Son visage se contracte toujours un peu quand le liquide envahit son corps et Erik ne le quitte pas du regard. Il caresse de son index sa joue qui se tend, ses sourcils qui sursautent, sa mâchoire. Puis ses mains descendent sur le torse encore nu, puisque Charles n'a pas encore boutonné son haut de pyjama. Erik déglutit en regardant ses doigts traverser la peau qui blanchit sous la pression, avant de se glisser entre ses cuisses. Charles halète en tendant son visage en arrière. Erik sourit.
Ce soir, il les veut heureux. Juste tous les deux.
