Note : un énorme merci, du fond du cœur, pour vos derniers retours. Pour celles et ceux à qui je n'ai pas encore répondu, FanFiction m'envoie une fois sur deux l'email de notification quand une review est postée, alors je suis encore en train de vérifier à qui j'ai déjà répondu ou non.
Aussi, l'histoire touche bientôt à sa fin (plus qu'un chapitre... !). Séquence émotion. ;)
Bêta : Maya Holmes et Mugen que j'adore. Un immense merci les filles !
Le ciel n'est plus totalement noir. Il a cette espèce de couleur grise et bleue sale, où les derniers rêves s'enfoncent avant que le soleil ne vienne effacer le calme de la nuit. Le moteur de la Ford tremble ; pas Hank. Il est assis côté passager, c'est Stéphanie qui conduit. Il a décollé son dos du siège et il plisse ses yeux derrière ses lunettes pour reconnaître la route dans la pénombre. Il lui indique quand il faut tourner et ils n'échangent pas d'autres mots. Dani et Warren discutent très bas, derrière, et il ne distingue pas leurs paroles. C'est d'un respect incroyable et Hank le remarque malgré l'angoisse qui le bouffe. Il les remerciera plus tard, quand il sera sûr que Charles va bien. Il reconnaît le petit chemin entre les pins à droite et déjà il pose sa main sur la portière. La voiture ralentit, même s'il a envie de hurler qu'il faut qu'ils accélèrent et quand le bruit caractéristique des graviers les noie, il sait qu'ils y sont.
« Arrête-toi là. »
Il sort de la voiture et court. La porte d'entrée n'est pas fermée à clé, c'est à la fois une bonne et la pire des nouvelles. Il n'y a pas une lumière allumée et l'ambiance est d'une froideur fiévreuse. Ce sont les derniers rayons de la lune qui découpent les formes des meubles. Au centre du hall d'entrée, la table basse est au sol. Il manque un pied et les bibelots qui étaient dessus se sont brisés à terre.
« Professeur ? »
Il grimpe les marches. Il ouvre la porte de la chambre mais la trouve vide, le lit défait. Non, non, non.
« Professeur Xavier ! », il hurle, confus entre le couloir où il veut que sa voix porte et la chambre où il veut voir Charles allongé, endormi, sain et sauf.
Il revient vers les marches et il y a Dani et Warren qui le rejoignent.
« Faites le deuxième étage. Stéphanie, » appelle-t-il en la voyant plus bas, « fais le rez-de-chaussée. »
Ils hochent la tête et se mettent à courir. Il crie le nom de Xavier et ils créent l'écho. Ils ne le connaissent pas, ne l'ont jamais vu, mais il n'y a que lui ici. Hank le sent, l'odeur de l'Allemand est partie, définitivement. Ce qu'il n'ose pas s'avouer, c'est que celle du professeur dépasse à peine l'odeur de la poussière. Il enfonce les portes des salles de bains, des chambres, des bibliothèques et du bureau. Rien. Hank n'est pas bien sûr à quel moment son cœur lâchera définitivement.
Ils se retrouvent en bas des marches et tous ont des yeux qui s'excusent. Hank passe ses mains sur son visage, sous ses lunettes et réfléchit. Charles lui a demandé de revenir, il a dit qu'il avait besoin de lui, pourquoi est-ce qu'il...
« Oh mon Dieu… », comprend Hank en ouvrant les yeux et cette fois il sort de la demeure. Il court à travers le parc, vers le bâtiment en contre-bas et la porte est ouverte. Ça fait des mois qu'il n'est pas venu dans son laboratoire et c'est étrange de se rapprocher de ce qui a été son sanctuaire, avec une envie de ne jamais voir ce qu'il y a dedans. Il pousse la porte, manque de vomir en sentant l'odeur chimique dans laquelle la pièce baigne et regarde le champ de ruine. Les tables ont été renversées, le verre sur lequel il marche est celui où il contenait ses expériences, ses découvertes. Sa vie des dix dernières années. Il grimpe par-dessus une étagère écrasée au sol et manque de s'effondrer à son tour, rien qu'une seconde, avant qu'un truc ne s'enclenche en lui et qu'il n'accélère le pas.
« Charles... »
C'est lui, allongé face contre sol, c'est son corps inerte. Hank le retourne lentement et grimace en voyant le vomi dans lequel il est couché. Il essuie sa bouche avec sa manche et le tient dans ses bras en le redressant comme il peut. Il approche son visage de ses lèvres entrouvertes et sent un maigre filet d'air. Il pose sa main contre le cou et cherche de ses doigts le pouls qu'il trouve, faible. Charles est en vie. Il le soulève et le porte. Ses pieds avancent entre le verre, les notes déchirées et les liquides mélangés. Il sort du laboratoire et se dirige vers la maison caressée par les premiers rayons du soleil. Warren, Dani et Stéphanie l'attendent sur le perron.
« Dani, dans le salon à gauche après le hall, il y a une petite table avec du marbre dessus. Dans le carnet bleu, cherche à la lettre D le numéro du Docteur Kurtis. Dis-lui que Charles Xavier est inconscient et qu'il doit venir à la demeure. »
Elle regarde Charles, les yeux légèrement exorbités, puis hoche la tête et court.
« Tu as besoin d'aide pour le porter ? », demande Warren en s'approchant, puisque les bras de Hank tremblent.
« Non. »
Il monte les marches, traverse le couloir et amène Charles sur son lit. Il retire les couvertures, s'assure que sa tête est assez soutenue par les deux coussins qu'il a entassés et va dans la salle de bain. Il prend une bassine, un gant de toilette. Quand il revient, Stéphanie se tient dans l'embrasure de la porte. Elle regarde le corps aussi blanc qu'inconscient et mâche sa lèvre inférieure.
« Est-ce que ça va aller… ? », demande-t-elle.
« Oui. »
Il n'y a pas d'autre issue possible de toute façon. Hank remonte ses manches et humidifie le gant de toilette en regardant le visage sali du professeur. Stéphanie l'informe qu'elle le laisse et Hank attend qu'elle ait fermé la porte derrière elle avant de murmurer :
« Tout va bien se passer, Charles. »
Il essore sommairement le gant de toilette au-dessus de la bassine et le passe autour de la bouche entrouverte. Ses gestes sont précis et délicats. C'est quelque part entre le réflexe, comme s'il avait fait ça toute sa vie ou plutôt comme si toute sa vie l'avait préparé à faire face à ce moment, et la découverte angoissante et instable. Il nettoie rapidement sa mâchoire, le cou et regarde la chemise humide de vomi et de solutions chimiques. Il soupire et va chercher des vêtements propres. La chambre aussi a été complètement retournée, il y pensera plus tard. Il trouve par terre un pantalon lâche et un pull pas trop froissés et déshabille Charles en répétant des mouvements qu'il n'avait pas fait depuis qu'une chaise roulante parcourait encore la demeure. Il balance les vêtements sales dans la baignoire et se tient debout près de la tête de lit, sans réussir à décrocher son regard du visage de Charles, qui semble si triste alors qu'il est inconscient. On frappe à la porte et c'est Dani qui rentre cette fois.
« Le docteur arrivera dans quarante-cinq minutes. »
« Merci. », sourit-il légèrement.
Elle lui rend son rictus et regarde pudiquement la chambre, le lit, Charles. Hank lui fait signe de la tête qu'elle peut entrer alors elle se l'autorise, avançant entre les vêtements et les pièces d'échiquiers. Elle s'arrête quand leurs corps sont à quelques millimètres l'un de l'autre. Ils ne parlent pas.
La voiture du Docteur Kurtis s'éloigne et Hank quitte le perron. Il entend dans le salon la télé qui a été allumée. C'est lui qui a dit à ses amis de s'installer et de se mettre à l'aise. Ils lui demandent continuellement ce qu'ils peuvent faire pour lui, pour son ami, mais il faut juste attendre pour le moment. Il passe la tête par la porte et ils se retournent en le voyant.
« Alors ? »
« Le docteur l'a ausculté, il n'a aucun signe de chute ou de coup. Les gaz dans le laboratoire l'ont sans doute rendus inconscient mais les effets devraient bientôt se dissiper. D'ici vingt-quatre heures, environ. »
« Il ne faut pas qu'il aille à l'hôpital ? », s'inquiète Stéphanie.
« Ce n'est pas la peine. »
Ils sourient, rassurés, et lui conseillent de venir regarder la télé avec eux, mais il élude la proposition en leur indiquant les chambres qu'il va leur préparer. Une fois qu'il a posés les draps propres sur les lits, il remonte à la chambre de Charles. Il est maintenant sous sa couverture, ses deux bras le long de son corps. Hank reprend le fauteuil dans lequel il a passé des nuits entières à surveiller Charles après une énième soirée d'ivresse et appuie ses coudes sur ses genoux en se penchant en avant.
« Je suis là. »
Il fait assez chaud dehors pour que Hank ait ouvert les fenêtres de la chambre. Il est à peine quinze heures et Warren est dans le parc, en train de lire un livre avec Dani assise à ses côtés, Hank les voit d'où il est. Il n'a pas dormi de la nuit mais l'adrénaline le fait tenir comme si le sommeil n'avait jamais été important dans sa vie. Stéphanie est en train de noter sur une carte qu'elle a trouvé en bas, les points où elle pourra aller faire les courses, dictés par Hank, assis sur le rebord de la fenêtre.
« Et des légumes, okay… Autre chose ? Des bières ? »
« Pas d'alcool. », ordonne Hank.
« ... Noté. Est-ce que tu veux que je passe chercher des médicaments pour ton ami ? »
« Le docteur a déjà apporté ce qu'il fallait. Je te remercie. »
Elle lui sourit et sort de la pièce en le saluant de ses doigts fins. Il se retourne une fois que la porte a été fermée et il regarde le parc. Les travaux sont finis et la disproportion entre l'extérieur magistral et l'intérieur dévasté est juste triste. Erik n'est plus là, c'est une certitude. Tout comme ce chaos est signé de sa main. Hank a commencé à ranger, aidé des autres étudiants. Il n'est pas retourné dans le laboratoire par contre, c'est un peu trop douloureux. C'est Warren qui y est allé, un mouchoir sur le visage, pour ouvrir les fenêtres. Hank inspire à pleins poumons, devant celle de la chambre, et se retourne. Charles a la tête légèrement tournée vers lui. Et ses yeux sont ouverts.
« Charles ! », s'exclame-t-il avant de réaliser qu'il a parlé peut-être un peu trop fort.
Il s'approche et s'assoit sur son fauteuil avant de poser sa main sur celle inerte. Charles ne cligne pas des yeux, même s'ils ont l'air faibles, et réussit à étirer à peine ses lèvres.
« Alors… comme ça on fait l'école buissonnière ? »
Hank fronce les sourcils une seconde avant d'exploser de rire. Les mots Pardon, Je suis là, Charles, se bousculent dans sa tête sans qu'il n'arrive à en choisir un.
« Qui était la fille qui parlait de légumes ? Ta petite amie ? »
« Non, non c'est Stéphanie, une amie que j'ai rencontrée à l'université. Elle est venue avec moi quand j'ai reçu ta lettre. Et deux autres amis m'ont accompagné. Warren et Dani. Je te les présenterai plus tard. »
Les lèvres de Charles se pincent légèrement et ses yeux ne semblent toujours pas vouloir cligner, même pour une seconde, alors qu'ils sont déjà un peu rouges.
« Ma lettre… ? »
« Tu m'as envoyé une lettre me demandant de venir. », confirme Hank.
Cette fois, les yeux du professeur se ferment plusieurs fois avant qu'il ne tourne la tête vers le plafond. Sa voix s'affaiblit.
« Je ne m'en rappelle pas... «
Il pose avec peine une main jusqu'à ses tempes et Hank serre plus fort celle qui n'a pas bougé.
« Ce n'est pas grave. »
« J'ai mal à la tête… », gémit-il.
Hank sort un cachet d'une petite boîte orange qu'il donne à Charles, accompagné d'un verre.
« Le Docteur Kurtis est venu hier, il a dit que ça risquait d'arriver. »
Charles pose le cachet sur sa langue et l'avale en finissant le verre longuement. Il repose son dos contre les coussins et pousse un soupir, épuisé par le simple fait de s'être redressé. Il ne parle plus et semble s'être déjà rendormi, alors Hank se lève mais la main de Charles se referme désespérément autour de ses doigts.
« ... Je veux juste remonter la couverture sur toi. », le rassure Hank, pour lui faire comprendre qu'il ne partira pas.
Charles hoche la tête difficilement. Il laisse Hank le couvrir et ne reprend pas sa main dans la sienne, même si ses doigts sont tendus vers le scientifique. Ils ne disent rien pendant près de cinq minutes, avant que Charles ne demande.
« Il n'y a personne d'autre que tes amis et nous, ici ? »
Hank regarde le visage fatigué, les paupières fermées. Ça sera plus facile à dire sans affronter son regard.
« Non. »
Charles inspire. Quand il se rendort, son visage se tourne par réflexe vers la droite, vers le fauteuil qui porte encore l'odeur faible de l'Allemand. Hank reste dormir à côté de Charles cette nuit-là encore.
Assis dans la salle à manger, ils sont en train de jouer à Chicago quand Dani ramène du thé. Stéphanie se lève pour aller répondre au téléphone qui sonne, mais elle revient tout aussi vite puisqu'il n'y avait personne au bout du fil et Warren réfléchit tout à haut à la meilleure tactique pour déplacer son pion Voleur. Dani en profite pour maintenir ses yeux verts dans ceux de Hank. Ils ne se sont pas réellement parlé ou touché depuis qu'ils sont arrivés à la demeure il y a cinq jours de ça. Il faut dire qu'Hank passe la majorité de son temps avec Charles, à lui apporter à manger ou à surveiller que ses maux de têtes n'empirent pas. Dani semble comprendre, ou du moins, elle respecte. Elle et ses amis ne montent plus à l'étage. Ils se tiennent à l'écart de la chambre où Charles reprend petit à petit des forces. Ils ne posent d'ailleurs aucune question sur la maison, sur Xavier, sur l'état dans lequel ils ont trouvé l'ensemble. Hank est très reconnaissant pour ce point.
Warren relance les dés en s'exclamant avoir trouvé la solution pour les battre tous. Ils rient de bon cœur et se retournent lorsque la porte s'ouvre à nouveau et cette fois c'est Charles qui l'a poussée. Il se tient maladroitement contre l'embrasure, l'autre main aidée par une canne. Hank n'avait pas vu ce spectacle depuis tellement longtemps.
« Bonjour… », leur sourit-il assez faiblement.
« Bonjour monsieur. », répondent-ils tous en se levant.
Ils hésitent à le saluer, pour ne pas gêner Charles, mais c'est lui qui leur présente sa main. Il serre les leurs et Hank ne se lève pas, puisqu'ils se sont déjà vus dans la matinée.
« Alors c'est vous que je dois remercier pour avoir permis à Hank de venir ici ? »
« C'est normal, monsieur. », sourit Dani et Charles lance un regard entendu à Hank, rien qu'une seconde.
« Vous vous sentez mieux ? », demande Stéphanie, alors que Warren tire une chaise pour l'aider à s'asseoir.
« Oui, je vous remercie. Mais je ne vais pas vous déranger pendant que vous jouez, je dois passer à mon bureau. »
« Restez avec nous ! On a acheté le jeu à New Rochelle la dernière fois, c'est pas mal ! »
Charles hésite encore mais ils insistent tous alors il se laisse convaincre et s'assoit au bout de la table, à côté de Hank qui le regarde, ravi. Lui n'a même pas à ouvrir les lèvres, ses amis s'appliquent déjà à expliquer les règles au professeur. Charles semble se détendre et accepte du thé que Dani lui sert. Il étend ses jambes sous la table et ses pieds se posent contre ceux de Hank. Ils se sourient.
Ils mangent ensemble ce soir-là. C'est Warren qui cuisine, même si ça étonne tout le monde. Il s'est proposé parce que Stéphanie et Dani sont lancées dans un débat passionnant et passionné avec Charles qui les écoute avec une ferveur qui lui est propre. Elles lui parlent de leurs études, de la difficulté d'être une femme dans le milieu de la recherche et il boit leurs paroles, s'indigne avec elles et se permet quelques conseils qui sont - comme à chaque fois - d'une pertinence rare. Dani est magnifique ce soir. Elle a laissé retomber ses longs cheveux noirs qu'elle attache d'habitude en queue de cheval et ses yeux plein de malice sont accrochés à Charles avec une admiration qui semble prendre de l'ampleur à chaque instant. Hank connaît ça.
Lui ne parle pas beaucoup. C'est finalement apaisant de voir le professeur parler avec d'autres gens et d'entendre son rire, quoi que discret. Même la présence de la canne n'est pas suffisante pour les attrister.
Il n'y a plus un sérum dans la demeure. Hank a fouillé chaque tiroir, chaque bureau. Il a réussi à passer une demi-heure dans son laboratoire l'autre jour, mais Erik a tout détruit, que cela ait un rapport avec le sérum ou non. Il ne sait pas ce qu'il s'est passé (ils n'en parlent pas avec Charles). Peut-être que Charles a fini par lui dire. Ou peut-être qu'Erik l'a compris.
La majorité des instruments est maintenant en morceaux. Il ne sait même pas s'il pourrait refaire un traitement pour Charles. Ou pour lui. A vrai dire, ça ne lui traverse même pas l'esprit.
Ils vont tous se coucher et Hank accompagne Charles à l'étage, se tenant derrière lui pour vérifier qu'il ne trébuche pas. Devant la porte de la chambre, il lui souhaite une bonne nuit et lui précise qu'il peut l'appeler s'il a besoin de quoi que ce soit. Avant qu'il ne reparte en bas, la main de Charles se pose sur son avant-bras.
« Hank… »
Il titube un peu et se rapproche pour prendre un meilleur appui. Ainsi si proches, l'odeur de Charles, un mélange musqué d'eau de Cologne et de la signature de sa peau, revient envahir l'esprit de Hank comme une comptine qu'on n'oublie jamais vraiment.
« J'ai… mh… », il ferme un œil, sourit et reprend plus bas, « C'est assez douloureux. S'il te plait. »
C'est tout. Il ne dit rien d'autre. Il regarde Hank et compte sur sa moue et ses yeux suppliants pour lui exprimer le reste. Hank répond, la voix sûre et douce :
« Il n'y a plus de sérum. Et je n'en ferai plus. »
Charles inspire longuement et hoche la tête. Il attend encore quelques secondes et lui offre un grand sourire avant de lâcher son bras.
« Bien sûr, je comprends. »
« ... Tu veux que je reste ? », propose Hank.
Les yeux de Charles crient Oui.
« Non. », ment-il.
Hank attend encore, parce que Charles ne rentre pas dans sa chambre. Ce n'est pas une question de fierté, mais il veut que Charles utilise ses mots et ose dire s'il a besoin d'aide. Pas de sérum mais de soutien. Charles lui sourit encore et finit par lui souhaiter une bonne nuit à son tour, avant de fermer la porte derrière lui.
Le calme ne dure pas trois jours complets. Charles n'a pas quitté sa chambre aujourd'hui et Hank est venu voir si tout allait bien. Le professeur est toujours allongé sur son lit, même s'il s'est habillé. Il cache son visage tendu dans le creux de son coude et serre entre ses doigts la couverture sous lui. Il a des convulsions qui semblent venir de son bassin, qui le font sursauter en gémissant. Hank s'approche pour sortir des cachets qu'il montre à Charles. Le professeur ouvre un œil et repousse violemment la main.
« Ça ne fait rien ! », aboie-t-il en essayant de se redresser.
Hank se penche pour l'aider et Charles le repousse encore. Ses gestes sont violents mais ne lui appartiennent pas ; c'est la douleur qui parle.
« Aide-moi, Hank… », supplie-t-il, les jambes pendantes hors du lit, ses doigts massant son visage avec une force détestable.
Hank inspire et prend cette fois place sur le fauteuil qui ne quitte plus la gauche du lit. Il voit tous les jours l'état de Charles qui se dégrade. Son corps est battu par le manque et par la douleur de son dos qui s'installe inéluctablement. Ils n'ont toujours pas parlé d'Erik ni de ce qui s'est passé pendant l'absence du plus jeune. Lui n'en a pas besoin. Sur les avant-bras de Charles, il y a trop de marques d'aiguilles qu'on a enfoncées. Ce n'est vraiment pas quelque chose que mérite Charles Xavier.
« C'est ce que je fais. », dit Hank d'une voix neutre.
« Non ! Non, tu me laisses souffrir comme un chien ! Fais quelque chose… », gémit le professeur d'une voix rauque.
« Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? »
« Tu le sais très bien ! »
Charles croit avoir gagné parce qu'il relève son visage rouge de l'avoir trop maltraité mais Hank ne peut rien faire d'autre que de secouer sa tête à la négative. Il n'y aura plus de traitement. C'est allé trop loin et c'est ce qui a failli tuer Charles. Mais ça ne semble pas être quelque chose dont il ait conscience, puisque ses lèvres se pincent avant que son regard ne se fasse plus déterminé. Il se penche en avant et pose ses mains sur les cuisses de Hank, les doigts si hauts que le plus jeune en ressent l'écho étrange dans son ventre.
« Je te donnerai tout ce que tu veux, Hank. Je t'en supplie. Un dernier traitement, le dernier… »
Ils se regardent et il y a le mot Tout qui flotte entre eux. Hank ne craque pas car rien ne pourra le faire changer d'avis. Il y a au fond de lui le regret inguérissable d'avoir vu, il y a des mois de ça, Charles en manque et de s'être laissé corrompre par la sensation grisante d'être celui qui pouvait l'aider. C'est ce soir-là où tout s'est mélangé et où Erik lui a fait comprendre ce que Hank aurait préféré qu'il n'existe jamais entre le professeur et l'Allemand. Mais ça n'a pas été le vrai drame, bien sûr. Ce qui a été le plus méprisable c'est la façon dont Hank, apeuré par ses propres sentiments, a préféré fuir et laisser derrière lui Charles qui avait besoin de sa présence. De son aide.
Il tait cette faute qui le grignotera encore pour les années à venir et se dégage de l'emprise de Charles très lentement. Il retrouve par terre les trois cachets qui sont tombés lorsque le professeur l'a repoussé et lui présente à nouveau. Charles gémit et lui tourne le dos, en se cachant cette fois sous la couverture.
Hank le veille toute la nuit. Il surveille les convulsions, la température.
Il est trois heures du matin quand Charles se redresse et récupère les cachets qu'il avale sans même prendre de verre d'eau.
Ça ne sera pas suffisant pour calmer l'envie et la douleur. Mais c'est déjà ça.
Les jours passent et même si aucun ne l'exprime, Warren, Dani et Stéphanie restent à la demeure. Ce n'est pas ce qu'ils avaient prévu pour leurs vacances mais c'est finalement comme ça qu'ils les passent. Charles est de plus en plus souvent avec eux. Il a fini par leur dire qu'il était professeur avant, sans leur dire de quoi et sans leur parler de ses pouvoirs. Maintenant, chacun passe au moins une heure par jour à lui poser des questions sur la vie en général. C'est assez dingue de voir à quel point Charles Xavier s'adapte à chaque personne, comment il comprend même l'être humain le plus opposé - que ce soit dans son éducation ou dans ses idées. Ses pouvoirs ne sont toujours pas revenus. Hank et lui essayent quelques exercices parfois mais ça n'aboutit à rien. C'est uniquement l'altruisme de Charles qui le pousse à aider les étudiants.
Avec Hank, ce n'est pas pareil. Il ne lui parle que rarement et passe la majorité de son temps à le regarder. Au début, Hank n'a aucune idée de ce qui passe par la tête du professeur et puis, petit à petit, il y a un tendre sourire qui naît sur les lèvres de Charles à chaque fois qu'ils passent du temps ensemble. Ils s'assoient toujours l'un à côté de l'autre à chaque repas. Quand ils se promènent dans le parc et qu'ils font une pause, Charles ne s'appuie pas seulement sur le bras du scientifique. Si les autres se sont arrêtés plus loin ou s'ils regardent l'antenne de Cerebro, il repose sa tête contre l'épaule de Hank. Il se recule toujours avant qu'on ne les voit.
Ça ne dérange pas Hank qui a l'impression de vivre deux réalités désormais. Celle joyeuse et reposante avec ses amis ; celle nécessaire et profonde avec Charles. Parce qu'il ne laisse pas seulement Charles faire.
Ça commence un soir où ils dînent tous ensemble dans la grande salle à manger. Warren parle du polar conseillé par Charles, et Dani et Stéphanie sont fascinées par sa façon de raconter l'intrigue. Du coin de l'oeil, Hank remarque les grimaces de Charles. Il sait que le professeur préfère avoir les jambes en hauteur pour calmer la douleur de son dos. Alors, discrètement, il étire sa main sous la table, attrape les chevilles de Charles pour les poser sur ses propres genoux. Personne ne le remarque et si Charles ne le regarde pas dans les yeux, il ne retire pas ses jambes pour autant.
Il y a cette autre fois où ses amis et lui reviennent de New Rochelle où ils ont fait les courses. Ils vident la voiture aussi vite que possible, à cause du vent et de la pluie, encouragés par la voix de Charles qui les attend sur le perron. Quand Hank revient avec le dernier sac en papier et qu'il passe devant lui, il attend que le reste du groupe soit à l'intérieur pour passer sa main sur la nuque de Charles pour lui faire signe de rentrer à son tour.
« N'attrape pas froid. », il murmure, et ça fait sourire Charles.
C'est innocent. Jusqu'à ce que ce ne le soit plus.
Quand ça arrive, Hank est encore trop naïf pour s'en être préservé. Il est assez tard ce soir-là, puisqu'ils ont enchaîné les parties de cartes et ont tous parlé autour de verres de vin que ni Hank ni Charles ont touché. Warren s'est confié sur ses années difficiles au lycée, sur le rejet perpétuel des autres gamins de son âge. Dani a parlé du divorce de ses parents et de la honte que cela a apporté à la famille. Stéphanie leur a raconté ce que c'est de suivre des études scientifiques à cause de la pression de sa famille qui ne reconnaît pas sa passion, la danse, comme étant un vrai métier. Ça aurait pu être triste, mais ça ne l'a jamais été. Parce qu'ils se sont tous écoutés et ont assez partagé pour créer entre eux un soutien aussi silencieux qu'indéfectible qu'ils savent ne pas pouvoir trouver ailleurs. L'été à la demeure Xavier soignent les plus blessés.
Ils sont tous allés se coucher maintenant et Hank est encore assis sur le canapé, en train de finir le roman policier qu'il a commencé en début de semaine, encouragé par Warren. Charles est allongé à ses côtés, le dos soutenu par l'accoudoir. Ses jambes lui répondent de moins en moins. Elles semblent plus lourdes qu'avant. Il faut bien connaître Charles Xavier pour savoir combien il souffre, caché derrière ses sourires, et Hank le connaît très bien. Il ne fait rien de spécial et il semble même à un moment à Hank que le professeur s'est endormi, mais son impression s'annule quand il voit du coin de l'œil son corps s'approcher. Hank tourne la tête et le visage de Charles est plus proche qu'il ne l'aurait cru. Il veut lui demander si tout va bien, mais il y a une fragilité dans le regard de Charles qui l'empêche de parler.
Charles inspire et regarde le corps de Hank, comme s'il le voyait pour la première fois. Il inspecte chaque articulation, la peau de ses avant-bras et ses mains viriles autour du livre déjà oublié. Il s'aide de ses mains et tire sur ses cuisses jusqu'à s'asseoir à califourchon sur Hank qui pose le livre en perdant la page qu'il était en train de lire. Un bras sur l'accoudoir, l'autre à ses côtés, il ne touche pas Charles. A la place, il fait face à son regard et ça lui demande déjà beaucoup de concentration.
C'est instantané, il repense à cette nuit horrible où Erik et lui s'étaient retrouvés perdus et aimantés à Charles. Il a enfoui ça en lui pendant tout ce temps mais à voir ainsi, si proche de lui, le torse de son ami se lever à chaque respiration, lui rappelle de la sensation de sa peau sous sa paume. Et indéniablement, Hank se souvient de cette seconde, de cette seule et unique seconde, où tout son corps a voulu rester contre celui de Charles, pour toujours.
Charles le regarde encore et sans rien dire, il lève les mains pour retirer les lunettes du plus jeune. Ça ne le dérange pas, il voit assez bien de près pour distinguer encore dans les moindres détails le visage du professeur. Charles penche son visage et colle son front au sien. Il entrouvre les lèvres et en sentant ainsi son souffle contre les siennes, Hank en fait de même. Son cœur ne bat pas particulièrement fort dans sa poitrine. Tout est comme toujours, en plus doux. Les mains de Charles se posent sur son torse et remontent jusqu'à sa nuque, avant qu'il ne s'y accroche. Hank ferme les yeux et serre contre lui le corps qui retrouve chaque jour un peu plus sa chaleur mais qui perd aussi sa force.
Il descend ses mains sous les fesses de Charles et le soulève. Il ne l'a jamais porté ainsi mais ça semble être tout aussi naturel que de mettre un pied devant l'autre. Il vérifie qu'il n'y a personne dans le couloir et se dirige à l'étage. Dans la chambre de Charles, les lumières sont déjà allumées. Il l'assoit sur le lit et ne pense même plus à ce qui va suivre. Il se laisse guider, par ses envies, par celles de Charles. A moins que ce ne soit une question de besoin. Charles commence à se déshabiller et peine à retirer son pantalon, puisqu'il n'arrive même plus à se pencher en avant. Assis à ses côtés, Hank l'aide. Il dénude ses jambes et plie sommairement le jean avant de le poser sur le rebord du lit. Hank l'accompagne souvent quand il n'arrive pas à se mettre en pyjama, c'est presque une soirée comme une autre finalement. Sauf que Charles, seulement habillé de son boxer, ne le sort pas de sous son oreiller et regarde encore Hank. Il rapproche à nouveau son visage du sien et caresse ses joues. Leurs bouches sont si proches mais il ne l'embrasse pas encore parce que ce qui habille les lèvres face à lui, c'est un sourire qui incarne à lui seul toute la délicatesse qui anime Charles Xavier et Hank veut continuer à voir ce tableau.
Ce désir qui est là, en lui, n'a pas eu de plan. Il n'est pas arrivé par un coup de foudre et n'a jamais été prévu. Mais les années passées à côté de Charles ont su apporter à la vie de Hank ce qu'il sait ne pas pouvoir trouver ailleurs. Plus que la différence d'âge, c'est le fait qu'il soit un homme qui est le plus étonnant dans tout ça parce que Hank ne rêve de poser ses mains que sur des courbes féminines. Mais Charles échappe à la règle de l'habitude. Charles est la question et la réponse à la fois. Charles est un tout.
Il prend délicatement sa main dans la sienne et colle leurs paumes. Hank le laisse faire et regarde le geste. Les doigts du professeur glissent sur les siens et voilà qui contemple la taille de leurs mains. Hank est un Fauve ; il sourit de comparer les doigts si petits aux siens. Ça n'empêche pas Charles de les agripper juste assez pour les attirer à lui, plus proche, encore plus proche. Jusqu'à les poser sur son torse.
Et Hank a envie de demander pardon.
Les yeux de Charles, si beaux ce soir, semblent soudain perdre de leur éclat. Il cligne des paupières deux fois, le regard fixé sur ce geste qui se répète. Il inspire par le nez et finit par tourner sa tête vers le fauteuil à droite du lit, celui où l'Allemand s'était assis cette nuit là. Puis il murmure, la voix brisée :
« Je me souviens... »
Et quelque chose meurt en Hank. L'illusion que cette soirée où Erik avait forcé Hank à le toucher n'a pas existé. Que jamais des sentiments autres qu'amicaux qui le lient à Charles l'ont empêché de retirer ses doigts du corps inconscient. L'espoir que Charles n'ait jamais autant aimé Erik.
Peut-être que Hank se complaisait dans l'incertitude de ce qui aurait pu se passer, si Charles avait su que c'était sa main à lui qui l'avait touché, ce soir-là. Mais aujourd'hui il n'y a plus de doute, puisque leurs lèvres sont si proches mais les voilà si loin ; alors ils savent tous les deux qu'Erik habite encore les pensées de Charles, comme il n'y aura que son corps qui aura su aimer le sien.
Charles cligne encore des yeux et lâche la main d'Hank qui se penche automatiquement en avant pour le prendre contre lui. Il embrasse son front et le serre entre ses bras. Charles ne peut pas en faire de même, ce n'est pas grave. Il semble soudain si triste et vide. Il n'y a que les larmes qu'il verse qui font secouer son corps. Hank le tient avec plus de tendresse encore. Il sera assez fort pour eux deux. Il sent contre lui la cage thoracique du professeur s'abaisser, cogner. Mais Charles ne fait pas un bruit. Puis, quand les larmes se calment, Hank l'installe lentement à sa place. Charles s'allonge sur son flanc droit et sa main se pose à l'endroit où le corps d'Erik a dormi, tellement de fois.
Hank reste assis à côté de lui, une main sur son dos, même si Charles ne la sent pas.
Quand Charles dort, Hank se lève et enlève les coussins vides, sur lesquels l'odeur de l'Allemand est faible mais toujours présente. Il tire hors de la pièce le fauteuil de la droite du lit.
Il y a des amours qui s'éteignent. Pas celui de Hank.
