Disclaimer : Assassination Classroom appartient à Yûsei Matsui.

Personnages : Okuda, Karma, Kayano, Kanzaki et Asano pour les plus importants. Koro-sensei (sous sa forme humaine, parce que je vois mal un poulpe patiner), Aguri, Irina, Karasuma, Nagisa, Sugino, Isogai et Hayami en second plan. Et tout le reste de la 3-E, en fait.

NdA : Comment ça, j'ai déjà plein de fics en cours ? Mais non, pas du t- *évite les tomates* En vrai cette fic est un don du ciel parce qu'elle me permet d'affronter le syndrome de la page blanche. Je l'aime tellement. :'(

Bonne lecture !

PS : Je tiens à remercier Rin-BlackRabbit pour ses encouragements, sache que je t'aime peu importe à quel point tu détruis ma vie. ;;


S'écraser au sol


Dans la lenteur et la douceur habituelles, les premières notes de musique s'élèvent.

Manami les fredonne du bout des lèvres, d'une voix si basse qu'elle-même ne s'entend pas. Elle les a écoutées tant de fois qu'elle les connait maintenant par cœur. Le rythme s'accélère, et elle se tait de peur de briser la magie de l'instant ; elle n'a même pas conscience d'avoir cessé de respirer.

Triple salchow.

Kanzaki s'élève dans les airs, si haut qu'elle pourrait presque s'envoler. La rotation, aussi bien que la réception sur la glace, sont gracieuses et élégantes et s'accordent parfaitement à la musique qui se fait de plus en plus rapide. Cette prestation, bien que répétée très souvent par la jeune fille, ne manque jamais d'impressionner son public. Son visage, autour duquel virevolte de longs cheveux noir de geais, ne laisse pas transparaître le moindre signe de fatigue ni la moindre émotion, alors que son corps bouge comme s'il était né pour vivre cet instant.

Dans les regards de ses camarades se reflètent émerveillement et désir et envie. Sur la glace, Kanzaki est une reine que ses fervents admirateurs ne peuvent que contempler, ivres de pouvoir se saisir de sa grâce et de sa sensualité pour se les approprier.

La performance se termine sur une nouvelle note douce, que Manami ne manque pas de chantonner faiblement avant que le silence ne gagne l'assemblée. Les joues de la jeune patineuse sont si rouges qu'on aurait dit qu'elles avaient attendu la fin de la danse sur glace pour manifester leur fatigue. L'enchantement semble se dissiper lentement lorsqu'elle se laisse tomber à genoux à même le sol pour pouvoir reprendre son souffle.

Applaudissements et acclamations fusent de toutes parts, et Kanzaki dépense le peu d'énergie qu'il lui reste dans un petit rire dont l'écho résonne à travers les ovations du public. Kayano enfile ses patins à toute vitesse et se précipite vers elle pour l'aider à se relever, mais dans sa hâte, elle s'emmêle les pieds et tombe sur la glace la tête la première. La bouche de Manami forme un « o » parfait l'espace de quelques secondes, avant qu'elle n'éclate à son tour d'un rire qui contamine l'ensemble des personnes présentes.

Kayano, en dehors de ses propres performances, peut se révéler être une véritable catastrophe sur pattes – comme à l'instant. De nature aimable et serviable, elle n'en reste pas moins particulièrement appréciée par l'ensemble du club de patinage artistique.

C'est Irina-sensei, l'un de leurs entraîneurs, qui va à son tour sur la patinoire pour les aider à se relever, sans manquer de féliciter Kanzaki et de faire remarquer son manque de sérieux à l'autre, dont l'air boudeur déclenche à nouveau l'hilarité générale.

Le lycée Kunugigaoka est l'un des nombreux lycées de Tokyo à proposer un large amalgame de sports sur glace, dont le patinage artistique. Le club dédié à cet effet comprend plus de dix membres et nécessite trois entraîneurs, tous plus compétents les uns que les autres ; d'anciens patineurs de renom ayant dû mettre fin à leurs carrières respectives, Irina-sensei pour des raisons de santé, Karasuma-sensei et Koro-sensei en prenant leur retraite.

Les deux derniers sont étrangement absents, aujourd'hui, et Manami trouve ça dommage qu'ils n'aient pas pu assister à la mise au point de la performance de Kanzaki. Koro-sensei l'aurait très probablement félicitée en lui tapotant affectueusement la tête, et Karasuma-sensei se serait contenté d'un sourire discret.

De nouveaux crissements de patins la tirent de sa rêverie. À nouveau, c'est la chevelure verte de Kayano, tressée à la perfection, qui se démarque sur la patinoire. Se dégagent d'elle une assurance et une joie de vivre qui transparaissent aussi bien sur son visage que dans ses mouvements, inimitables. La musique s'élève, pas spécialement lente, mais d'emblée incroyablement entraînante. Urban Chrome*, reconnait Manami pour avoir observé son amie s'entraîner dessus des dizaines de fois. La performance douce et suave de Kanzaki est déjà effacée par celle plus ardente et dynamique de Kayano, qui évolue sur la glace avec véhémence.

Triple lutz, triple boucle piqué.

Avec une certaine frustration, Manami tapote le sol en rythme avec la musique. En voyant l'euphorie qui se peint petit à petit sur le visage de son amie aux cheveux verts, elle n'a plus qu'une envie : enfiler ses patins, se laisser glisser sur la glace, tournoyer sur elle-même jusqu'à en avoir le vertige, sauter aussi haut que Kanzaki pour se sentir pousser des ailes et s'envoler.

La mélodie ralentit petit à petit, jusqu'à disparaître totalement ; à la dernière note, Kayano pose une main sur sa hanche et tend l'autre en direction du public que constituent ses camarades pour le saluer. Plus que la fatigue, c'est la gaieté qui se reflète sur son visage enfantin, alors que même de loin, ses yeux brillent d'une lueur indescriptible. Les ovations mettent cette fois-ci moins de temps à retentir alors que la jeune fille retourne auprès de ses camarades. Manami réussit à se frayer un chemin à travers la foule des élèves qui la complimentent et lui prend la main – elles se connaissent depuis suffisamment longtemps pour savoir que ce simple geste signifie Félicitations.

Bien qu'Irina-sensei n'émette pas le moindre commentaire, un sourire narquois danse sur ses lèvres : le contraste entre les performances de Kayano et sa maladresse habituelle l'a toujours amusé. D'un simple claquement de mains, elle l'invite à aller se reposer sur un banc prévu à cet effet, donnant par la même occasion aux autres membres du club l'autorisation de patiner à leur tour.

La patinoire finit très vite par grouiller d'élèves venus entraîner aussi bien leur danse que les sauts, et Manami se mêle à eux avec une certaine excitation. (Ses lunettes trop rondes sont abandonnées avec ses affaires, quelque part derrière la patinoire, et sont remplacées par des lentilles de contact.)

Elle voudrait pouvoir créer une chorégraphie sur une musique de son choix, mais elle sait que ce privilège ne lui est pas – ne lui est plus réservé et que seules Kayano et Kanzaki en bénéficient, parce qu'elles sont celles qui représenteront Tokyo au tournoi inter-lycées d'été pour les performances féminines.

– Manami ! s'écrie Irina-sensei plus loin, la faisant sursauter. Tu dois encore entraîner tes axels !

Lorsque tous les regards convergent irrémédiablement vers elle, elle sent le peu de confiance en elle qu'elle a réussi à accumuler s'évaporer dans l'air comme s'il n'avait jamais existé. À son plus grand soulagement, l'attention se détourne bien vite d'elle et elle peut tenter ses sauts sans être dérangée.

– Kimura, les lacets de tes patins sont défaits ! Maehara, je t'ai déjà dit de ne pas tenter de quadruples…

Elle inspire longuement. S'élance. (La voix d'Irina-sensei et les crissements des patins de ses camarades lui semblent maintenant lointains.)

Double axel.

Ses pieds quittent le sol l'espace de quelques secondes. La rotation est parfaite, la sensation délicieuse. Ces ailes qui me poussent dans le dos me feront prendre mon envol.

La chute n'en est que plus affreuse.

La griffe de l'un de ses patins se penche brutalement sur la glace, la faisant basculer de tout son poids sur le côté ; elle a beau tenter de se rattraper avec une main, elle ne fait que s'étaler encore plus par terre.

À travers ses yeux embués de larmes de douleur, elle peut voir Irina-sensei se frapper le front du plat de la main. Les autres sont trop habitués à la voir tomber pour lui accorder la moindre attention.

– Manami… Je ne comprendrais jamais comment tu fais pour danser si bien mais rater absolument tous tes sauts…

– J-Je suis désolée… bégaye-t-elle pour toute réponse. (Ses yeux la picotent ; elle n'aurait peut-être pas dû mettre ses lentilles pour un simple entraînement.)

Son entraîneuse soupire bruyamment et se dirige lentement vers elle pour l'aider à se relever, comme elle l'a fait quelques minutes plus tôt avec Kanzaki. Yada, l'une des managers du club, vient lui proposer une bouteille d'eau fraîche, qu'elle accepte avec plaisir : sa gorge brûle ; ce n'est que le début de l'entraînement.

Elle se laisse tomber mollement sur le banc sur lequel sont installées Kanzaki et Kayano et leur offre un léger sourire pour les saluer. Elle ne comprend toujours pas comment ces deux filles talentueuses ont pu devenir ses meilleures amies, alors qu'elle est la patineuse la plus faible de tout le club. Elle a déjà posé la question à Kayano – sur LINE, bien sûr, parce qu'elle aurait été bien trop effrayée de le faire en vrai – mais elle lui a seulement répondu de cesser de manquer de confiance en elle. « Le patinage n'a rien à voir avec notre amitié, d'accord ? Il nous a seulement permis de nous rencontrer. »

Manami veut y croire. Qu'elle n'est pas un boulet.

Comme à leur habitude, elles l'encouragent et lui certifient que les efforts qu'elle fournit porteront bientôt leurs fruits ; elles mentent, elle le sait, parce que cela fait plus de deux ans qu'elle s'entraîne dur mais qu'elle ne fait que s'écraser au sol.


Le soleil commence tout juste à disparaître à l'horizon, partagé entre le jour et la nuit, lorsque les activités du club se terminent. Sur le chemin du retour, Manami a tout le loisir d'observer la couleur bleue du ciel se faire remplacer par un orange plus doux et plus chaleureux, moins agressif. Cela a pour effet de l'apaiser du trop-plein d'émotions qui la tenaillent depuis quelques temps maintenant, sans pour autant le faire disparaître totalement.

Elle veut virevolter dans les airs comme Kanzaki, rayonner sur la glace comme Kayano.

Cesser de s'écraser.

Le ciel s'assombrit de plus en plus. Elle ralentit le pas pour être certaine d'arriver après la fermeture à la patinoire située à quelques rues de son lycée. La patronne, Aguri-san, la connait assez bien pour accepter de la laisser profiter de la tranquillité qui règne dans sa patinoire le soir et lui offrir un entraînement particulier – elle n'en a pas l'air, mais elle est arrivée première à un tournoi lors de ses années lycées, et n'a depuis jamais laissé tomber le patinage. Sa danse, autant que ses sauts, sont empreints d'une douceur inimitable. Manami peut bien passer des heures à la contempler évoluer sur la glace sans jamais s'en lasser.

Lorsqu'elle arrive à destination, la jeune femme l'accueille comme à son habitude avec un large sourire et lui remet une paire de patins à sa taille. Aucun regard de jugement ne pèse sur elle, ici ; elle enfile ses patins, dépose ses lunettes sur les rebords de la patinoire (Au diable les lentilles, se dit-elle) et s'élance sur la glace.

– Je lance le thème principal de Pirates des Caraïbes, comme d'habitude ? lui crie Aguri-san au loin.

Elle acquiesce d'un simple hochement de tête. Sa voix ne porte pas assez pour qu'elle puisse répondre assez fort, de toute façon.

La violente musique qui retentit immédiatement dans la pièce fait exploser ses tympans, jusque-là habitués au silence de la pièce. La seconde de retard qu'elle cumule peut lui devenir fatale pour le reste de sa performance, mais, en danse, elle est capable d'accomplir l'impossible.

Le rythme de ses mouvements accélère légèrement, imperceptiblement, assez pour lui permettre de combler son retard. La musique est rapide, si rapide qu'un sentiment de contentement s'empare d'elle alors qu'elle tournoie sur elle-même en rythme. Se contenter de danser ne lui permet pas de s'envoler, mais seulement de calmer la frustration qui grandit chaque jour un peu plus en elle.

Avancer la cheville gauche, plier le genou. Déployer la jambe droite en avant. Se pencher légèrement.

Pirouette assise.

– C'est parfait, Okuda-san ! croit-elle entendre. (Elle n'en est pas sûre, la musique est trop forte.)

Elle ramène un pied au-dessus de sa tête tandis qu'elle continue de glisser de sa jambe libre ; si Kayano peut réaliser cette spirale inconfortable avec une aisance prodigieuse, alors pourquoi pas elle ? Sa souplesse est meilleure ; sa danse est meilleure.

– Okuda-san, double axel !

Irrémédiablement, ses mouvements ralentissent. Saute, ordonne-t-elle à son corps, s'ordonne-t-elle à elle-même. Saute avec la grâce de Kanzaki et la fougue de Kayano. Saute. Saute.

Je veux m'envoler, lui répond son corps, se répond-elle à elle-même alors qu'elle s'élève dans les airs. Pas m'écraser.

Les ailes qui lui poussent dans le dos l'espace de quelques secondes disparaissent sitôt que les griffes de ses patins rencontrent à nouveau la glace, d'une brutalité à laquelle elle n'est que trop habituée. À nouveau, l'un d'entre eux s'incline plus que de raison et elle culbute violemment sur le côté, sans aucune possibilité de se rattraper. Le contact dur et froid de la glace contre ses quelques parcelles de peau mises à nues la ramène à la réalité, brusquement, fatalement, inévitablement, fatidiquement.

A-t-elle réellement cru qu'elle pourrait égaler cet idéal que représentent Kanzaki et Kayano et prendre son envol ?

Les larmes lui montent aux yeux sans qu'elle ne tente de les refouler (À quoi bon, si je finis par craquer plus tard ? se dit-elle) et un rire nerveux lui échappe, tous deux révélateurs du surcroît de sentiments négatifs qui la hantent depuis trop longtemps maintenant. La musique cesse aussitôt, sans doute interrompue par Aguri-san, qui se précipite sur la patinoire après avoir enfilé à la va-vite une paire de patins.

– Okuda-san, tout va bien ? demande-t-elle en se penchant sur elle, puis elle semble réaliser la stupidité de sa question car elle lui tend la main et ajoute : Viens, on va s'arrêter là pour aujourd'hui.

Manami acquiesce d'un simple hochement de tête. Dans un reniflement bruyant, elle prend la main d'Aguri-san (s'y accroche comme si sa vie en dépendait) et tente d'ignorer la sensation de malaise qui vient se saisir d'elle.

Ce n'est pas la première fois qu'elle rate un saut. Ce n'est pas si grave.

Aguri-san l'aide à quitter la glace et à retirer ses patins et la force à s'installer sur l'un des nombreux bancs qui bordent la patinoire alors qu'elle va lui chercher une gourde d'eau. La lycéenne n'y voit pas grand-chose, sans ses lunettes (elle a oublié de les récupérer en sortant), alors elle reste sagement assise à attendre le retour de son aînée. Les battements effrénés de son cœur commencent petit à petit à se calmer, mais les larmes continuent à couler à flots sur son visage.

Elle a honte.

Bien qu'elle sache que cela est inutile, elle se cache le visage de ses deux mains ; elle ne veut pas que la patronne de la patinoire voit ses yeux bouffis et rougis, ses joues inondées, sa figure déformée par une horrible grimace de tristesse.

Rompant le silence platonique de la salle, ses sanglots se font de plus en plus forts, et ce même si elle tente de les stopper. Elle se déteste de ne pas pouvoir voler, de ne savoir reproduire que des mouvements basiques qui ne lui permettront jamais de se dresser parmi les meilleurs.

La main qui vient se glisser dans son dos la fait sursauter. Mais elle ne veut pas se retourner, si c'est pour montrer à Aguri-san à quel point elle est ridicule et pitoyable et affronter son regard qui ne l'a pourtant jamais jugée.

– Okuda-san.

Sa voix n'est qu'un murmure, mais elle reste empreinte de son habituelle chaleur, douce et rassurante.

– Ne baisse pas les bras.

Elle marque une petite pause, avant d'ajouter :

– Est-ce que tu penses pouvoir venir, demain soir ? J'aimerais te montrer quelque chose.

Manami veut refuser parce qu'elle consacre d'ordinaire ses soirées de week-end à ses études, mais la proposition est assez intrigante pour qu'elle finisse par accepter, d'un simple hochement de tête hésitant.

Les deux mains qui recouvrent son visage se baissent lentement alors que ses sanglots se tarissent, sans doute grâce à la chaleur de la main qui effectue de lents mouvements de va-et-vient le long de son dos. Elle ose un coup d'œil hésitant vers Aguri-san. De si près, la jeune femme est encore plus ravissante que sur la glace. Ses traits, notamment la courbe de sa mâchoire, lui rappellent quelque peu ceux de Kayano, ce qui lui tire un léger sourire car elles partagent également cette maladresse touchante qui les caractérisent si bien.

Cette position douce et réconfortante retire à la lycéenne toute envie de rentrer chez elle. Elle voudrait pouvoir rester plus longtemps ainsi, bercée par le silence quasi-religieux de la patinoire et la main d'Aguri-san, mais elle sait que ses parents risquent de s'inquiéter si elle rentre après l'heure qu'elle leur a annoncée. Elle esquisse un mouvement pour se lever, faisant reculer la main de son aînée, et se dirige vers les rebords de la patinoire pour récupérer ses lunettes.

– À lund- À demain, Aguri-san, murmure-t-elle avant de s'en aller sans un regard en arrière.

Puis, une fois sortie, elle croit entendre :

– À demain !


Lorsqu'elle arrive chez elle, Manami est accueillie par un vacarme anormal, notamment des rires et des voix bien différentes de celles de ses parents. Elle se rappelle alors que le dîner d'aujourd'hui est un repas de famille soigneusement organisé par son père, qu'elle-même avait attendu avec une impatience fébrile. Elle n'a néanmoins plus le cœur à plaisanter avec ses cousins, oncles et tantes, bien trop épuisée physiquement et moralement par sa bien trop longue journée.

Elle tente de rejoindre sa chambre d'un pas discret, s'imaginant d'ores et déjà se relaxer sous une douche bien chaude avant de rejoindre la quiétude de son lit, mais c'est sans compter sur les yeux de lynx de l'un de ces oncles qui la repère depuis la salle à manger où toute la famille est réunie.

– Tiens, si ce n'est pas notre petite patineuse adorée ! Alors, encore à t'entraîner jusqu'à pas d'heure aux… Comment ça s'appelle, déjà ? quadruples ?

– À ce stade, tu deviendras peut-être la première personne à placer un quadruple axel en compétition, qui sait ! continue sa femme, plus calée sur le sujet que lui.

Manami a un rire nerveux ; elle veut juste se terrer dans un trou et ne plus jamais en sortir. Tout le monde à table s'est tu, attendant fébrilement de l'entendre dire quelque chose.

– B-bonsoir, bégaye-t-elle pour toute réponse. Je vais, euh… salle de bains. Laver.

Sans même leur laisser le temps de placer un mot, elle fuit à l'étage et claque la porte de sa chambre.

Elle sort son téléphone de son sac et, en le déverrouillant, constate avec surprise le nom d'Aguri-san qui y est affiché. Elle ouvre précipitamment le SMS que son aînée lui a envoyé, et, sous l'incompréhension, le relit près d'une dizaine de fois :

[J'ai oublié de te prévenir, mais tu ne seras que simple spectatrice demain. Pas la peine de ramener tes affaires !]


Lorsqu'elle émerge du sommeil, Manami sent d'affreuses courbatures torturer les muscles de son corps. Ses réveils ont toujours été douloureux, mais elle ne s'y est jamais habituée.

Ses journées de samedi sont d'ordinaire consacrées à ses entraînements, mais comme elle ratera ses révisions du soir pour voir Aguri-san, l'idée sécher les activités de club dans le but de se consacrer à ses études l'effleure ; elle la repousse immédiatement.

Le patinage est sa raison de vivre.


– Le boucle piqué est le saut le plus simple à réaliser en patinage artistique, et donc l'un de ceux qui rapportent le moins de points, explique Koro-sensei d'une voix forte dans le but de se faire entendre de tous ses élèves. Néanmoins, il peut s'avérer une arme redoutable lorsque placé en combinaison. Karasuma-sensei ?

– Je sais, répond celui-ci d'un ton froid qui lui est habituel, avant de prendre de l'élan sur la glace.

Ses mouvements sont, comme à l'accoutumée, fluides et empreints d'une combativité débordante. Comme se plait souvent à le dire Koro-sensei, Karasuma-sensei évolue sur la glace tel un guerrier sur un champ de bataille, tel un lion régnant en maître sur la savane. Il se laisse glisser sur une jambe avant de s'élever dans les airs dans un somptueux lutz (Un triple, remarque Manami en comptant les rotations). Sa réception est tout aussi parfaite, mais à peine a-t-il atterri sur la glace qu'il s'élève à nouveau, plus fort et plus haut encore. Magnifique double, non, triple boucle piqué, qui laisse l'ensemble de ses élèves subjugués et totalement transis d'admiration ; même Kayano, alors qu'elle-même a déjà placé la même combinaison dans son programme.

Koro-sensei hoche la tête avec approbation, et Irina-sensei se met à l'applaudir des deux mains, émerveillée. Les élèves finissent très vite par la suivre, mais Karasuma-sensei ne laisse toujours pas la moindre émotion transparaître sur son visage.

– Cette combinaison est l'une de celles que l'on retrouve le plus chez les patineurs de haut niveau, dit Koro-sensei. Certains d'entre vous en sont certes déjà capables (Il gratifie Kayano et Kanzaki d'un clin d'œil appuyé), mais je vous conseille d'y aller doucement, en commençant par des sauts simples.

– Tu entends ça, Maehara ? fait leur unique coach féminin. Des sauts simples, pas des quadruples !

– Ouais, ouais…

– Un volontaire ? demande Karasuma-sensei.

Un silence religieux s'installe immédiatement autour d'eux. Puis une voix s'élève, si basse qu'elle ressemblerait presque à un murmure :

– Je veux bien essayer.

Hayami Rinka se sépare du petit groupe d'élèves rassemblés dans un coin de la patinoire et s'avance lentement vers Karasuma-sensei, qui l'accueille avec un petit sourire qui n'apparait que très rarement. Elle est l'une des rares troisième année du club, en plus de Kanzaki et Sugaya (un garçon dont la vocation semble plus être la peinture que le patinage) ; sa maturité est visible sur son visage totalement dénudé d'émotions.

Manami sent un frisson lui parcourir l'échine : Hayami et sa froideur l'ont toujours effrayée.

Celle-ci s'élance sur la glace avec une rapidité et une agilité déconcertantes qui ne lui sont que bien trop familières.

– Elle ne te rappelle pas quelqu'un ?

C'est Kanzaki qui a parlé – chuchoté dans son oreille, si près d'elle qu'elle en a sursauté. Elle est sur le point de répondre qu'elle ne sait pas, qu'elle ne voit de quoi elle veut bien parler (C'est un mensonge, évidemment), mais un grand fracas la coupe alors qu'elle vient d'ouvrir la bouche.

Dans sa précipitation, Hayami a raté la réception de son lutz simple (Peut-être double ? Manami ne sait pas, elle n'a pas vu) et s'est violemment écrasée sur la glace, de la même manière que se serait écrasé un patineur débutant tentant un quadruple axel. En y regardant de plus près, son pied droit est anormalement tordu. Koro-sensei se précipite vers elle en hurlant à Kimura, l'élève le plus rapide du club, d'aller chercher un kit de premier secours dans la réserve.

Manami se sent nauséeuse.

Jusqu'à présent, elle n'avait jamais remarqué que le style de patinage de Hayami est si semblable au sien ; qu'elle n'est pas la seule à maîtriser l'ensemble des mouvements à la perfection mais à rater même les sauts les plus basiques. Bien qu'une part d'elle soit soulagée que le problème ne vienne pas de sa personne, une autre part ne peut s'empêcher d'être extrêmement mal à l'aise.

Y a-t-il seulement un moyen d'arranger ça ?

La blessée est portée par Karasuma-sensei jusqu'à l'infirmerie la plus proche, placée à quelques mètres seulement de la patinoire en prévision d'accidents de ce genre. L'entraînement reprend très vite, dans un silence morbide. (Manami n'ose plus regarder Kanzaki dans les yeux.)

Sans doute par crainte d'un autre accident, Koro-sensei ne lui propose pas de tenter une combinaison alors que ses camarades défilent sur la glace, les uns après les autres. Kanzaki réalise la sienne avec plus de vigueur encore que lors de sa dernière performance, mais Kayano pose la main au sol en voulant placer un quadruple bouclé piqué plutôt que l'un de ses habituels triples. Un cri indigné s'échappe des lèvres d'Irina-sensei, qui ne manque pas de pincer les joues de son élève en lui faisant remarquer qu'un second accident n'est pas le bienvenu.

– Okuda-san, Isogai-kun !

La jeune fille sursaute. C'est Koro-sensei qui, après avoir expliqué à un membre du club ce qui ne va pas dans ses sauts, l'a – les a interpellés. Tout comme Manami, Isogai est en deuxième année ; elle ne sait pas grand-chose de lui car elle ne lui a quasiment jamais parlé, mais il semble assez populaire auprès de l'ensemble des filles du lycée (En ce moment même, des dizaines de groupies sont installées dans les gradins en brandissant une bannière en son nom). Ah, et il traîne souvent avec Maehara, aussi.

D'un signe de la main, leur entraîneur les invite à approcher. Isogai semble tout aussi intrigué que sa camarade, à en juger par l'incompréhension qui se reflète dans son visage.

– Plutôt que des sauts, j'aimerais vous voir réaliser une pirouette debout et une pirouette assise.

Tous deux froncent les sourcils.

Comment m'améliorer si je ne m'entraîne qu'à faire des choses que je maîtrise à la perfection ? se dit Manami.

– Ensemble, croit bon d'ajouter Koro-sensei.

La lueur de malice qui brille dans son regard témoigne d'un plan machiavélique qui doit sans doute germer dans son esprit.

Manami sent ses neurones la lâcher l'espace de quelques secondes. Comment ça, ensemble ? Est-ce seulement possible de réaliser de tels mouvements en tenant quelqu'un d'une quelconque manière ?

– Com-

– Isogai-kun, tu m'as bien dit vouloir t'essayer à la danse sur glace, non ? Okuda-san et toi pourriez essayer de patiner ensemble pour voir ce que cela donnera.

La danse sur glace.

Évidemment. C'est si bête, si stupide, que Manami se demande comment est-ce qu'elle a pu ne pas y penser avant.

La danse sur glace.

Toutes ces vidéos qu'elle a visionnées sur Internet lui reviennent en mémoire. Ces patineurs qui évoluent sur la glace sans réaliser de sauts complexes mais seulement ces mouvements et pirouettes qu'elle maîtrise si bien, parfois seuls, parfois en duo.

Un jeu d'enfant.

Une lueur d'hésitation se reflète dans le regard pâle d'Isogai, mais Manami n'en tient pas compte alors qu'elle se met en position. Si la main de son camarade qui vient se poser sur sa cuisse la gêne dans un premier temps, elle finit très vite par s'y habituer. Le mouvement n'a rien de particulièrement difficile. Tout ce qu'elle a à faire, c'est de tourner comme elle a l'habitude de le faire tout en gardant le rythme de son coéquipier et en ignorant le contact de son corps contre le sien.

Elle se sent revivre.

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* : Urban Chrome est un OST de Final Fantasy XV.

N'hésitez pas à laisser une review pour donner votre avis ! :D Comme je suis en vacances, le chapitre 2 ne devrait pas tarder.

À bientôt !