Chapitre 1: Balthazar Octavius Barnabé
La rentrée scolaire
Balthazar se réveilla avant le réveil. Il était excité, beaucoup trop pour penser à vérifier l'heure mais il eut le temps de s'habiller avant que la sonnerie ne retentisse. Il se félicita de son timing, bombant le torse devant le miroir pour vérifier sa tenue. Il s'était fait le plus beau possible pour l'occasion, sachant qu'une première impression était importante et ne devait pas être gâchée. Ainsi, il portait sa plus jolie chemise, noire à fines rayures rouges, un pantalon gris à peine trop grand (il grandissait vite alors ses parents avaient pris des vêtements dont il ne serait pas obligé de se débarrasser trop vite) et des petites chaussures noires proprement cirées. Il passa une main dans ses cheveux, se demandant s'il fallait mieux les attacher ou non avant de se décider de répondre à cette question après un petit déjeuner bien mérité. Il était impatient. Aujourd'hui, en ce mardi 5 septembre, il entamait une nouvelle année scolaire, ainsi que son entrée au collège, en sixième, dans un tout nouveau bâtiment scolaire. Lorsque sa soeur avait fait sa propre arrivée, cinq années auparavant, elle avait paniqué et avait redoublé mais il savait qu'il ne ferait pas la même erreur. Premièrement, il n'était pas seul dans sa classe, il avait deux précieux amis, Grunlek et Shina, et puis il s'était renseigné autant que possible afin d'être préparé au mieux à toutes les possibilités. Il savait que faire une bonne impression serait difficile, notamment avec le souvenir que sa soeur avait laissée derrière elle à son départ. C'était ce qui l'enthousiasmait le plus, de contrer cette image laissée par son ainée. Ce serait une quête intéressante. Digne de celles que son père effectuait lorsqu'il allait en Bordeciel.
Il était fier de son père, cet homme valeureux qui lui comptait ses aventures en tant que pyrobarbare, affrontant des trolls et autres adversaires pour sauver le monde entier. Balthazar le savait, quand il serait plus grand, il serait comme lui. Il combattrait des ennemis féroces. Mais à sa manière. Et si celle de son père était sa force, la sienne serait son intelligence. Et pour cela, il fallait d'abord qu'il prouve ses capacités dans les épreuves du commun des mortels. Et tandis qu'il entrait dans la cuisine en affrontant les remarques d'une soeur mal réveillée, il savait que ces épreuves impliquaient cette rentrée scolaire. Ce serait du gâteau. Il avait amadoué ses camarades et professeurs en primaire, il en ferait tout autant durant ses quatre années au collège.
Finalement, il y aurait peut-être un peu plus de challenge que prévu, se dit le jeune homme en passant la grille ouverte avec la centaine d'autres collégiens. Il avait frimé face à Babette, se vantant de pouvoir gérer cette première rentrée seul, principalement parce qu'être accompagné de sa soeur, aussi populaire soit elle, est une chose relativement gênante et handicapante. Seulement, une fois face à la chose, il devait bien avouer que c'était plus difficile qu'imaginé.
Pour commencer, il venait à peine d'entrer dans la cour qu'il ne savait pas où aller. Babette lui avait dit qu'il verrait des panneaux d'affichage sous le préau et qu'il devrait trouver sa salle et la salle devant laquelle il devrait se rendre. C'était un premier problème que d'atteindre ce préau car, malgré sa grande taille, il n'arrivait tout simplement pas à l'atteindre. Qui aurait cru qu'autant d'élèves seraient aussi motivés à l'idée de connaître leur classe? Oh, il n'était pas idiot, ses camarades souhaitaient surtout savoir s'ils se trouveraient en compagnie de leurs amis ou non, mais c'était déjà relativement impressionnant. Avec les technologies actuelles, ne pouvaient-ils pas décider qu'un des membres de leur groupe d'amis irait chercher les informations pour les autres puis les communiquer ensuite par message? Apparemment pas et c'était très agaçant pour être honnête. Dire qu'il n'y avait que les élèves de sixième qui étaient présents pour cette journée...
Une fois arrivé aux panneaux d'affichage, Balthazar comprit qu'il y avait un autre problème qui était le nombre de classe. Les différentes années étaient divisées en 5 classes d'une trentaine d'élèves, ce qui réduisait fortement ses chances d'être avec ses amis et l'inquiéta un peu. À vrai dire, il pourrait gérer d'être seul dans sa classe, il verrait ses amis à la récré, et ne s'en faisait pas trop pour Shina qui avait naturellement cette aura sympathique (elle lui avait promis de lui expliquer un jour, c'était relativement impressionnant et pratique, il devait se l'approprier également) mais le cas de Grunlek était plus compliqué. Son ami était si petit et franchement peu à l'aise avec les inconnus, préférant le confort d'une soirée télé ou d'une promenade avec sa chienne Eden qui était presque aussi grande que lui à une confrontation orale de quelque type que ce soit. Si son ami devait se retrouver seul, il aurait beaucoup de mal à s'en sortir. Balthazar se rappelait de l'incident de la CM1, quand il était arrivé en ville avec sa famille et qu'il avait été seulement incapable de se présenter sans faire une crise de panique. Tout ça à cause de ce fichu bras... C'était une trop grosse source de stress inutile pour un être aussi gentil.
Finalement, Balthazar pu trouver sa classe. Il était donc dans la plus petite classe, la sixième E, seulement composée de 28 élèves (ce serait mieux pour la cohésion de groupe de toute façon). En fouillant un peu, il trouva le nom de Grunlek, en bas de la liste, et en fut rassurer. Shina, elle, était en sixième C, la plus grosse classe. Encore une fois, il ne s'en faisait pas pour elle, bien trop rassuré par l'idée que leur ami soit avec l'un d'entre eux. Il décida de s'éloigner des panneaux d'affichage afin de trouver ses amis pour leur donner les informations dont ils auraient besoin. Il finit par trouver Shina... Ou plutôt, il finit par être trouvé par Shina qui lui sauta dessus en un cri. Il manqua d'ailleurs de tomber sous le poids, certes léger, mais brusque sur lui. La jeune fille avait du faire un sacré saut pour l'atteindre au cou aussi facilement mais la gravité la fit retomber avant qu'elle n'ait eu le temps de le lâcher. Balthazar se brisa le dos et la nuque, forcé à suivre son amie jusqu'à ce qu'elle touche à nouveau le sol. Elle commença à sauter autour de lui, excitée autant que lui par cette nouvelle année, probablement pas pour les mêmes raisons mais tout aussi impatiente. Cependant, ni l'un ni l'autre ne purent trouver Grunlek, ce qui les ennuya grandement. Bien qu'il était de petite taille, ils auraient du le trouver facilement, sachant que leur ami les chercherait d'abord. Tandis qu'ils se dirigèrent vers leurs salles respectives, les deux amis durent se rendre à l'évidence: Grunlek n'était pas présent.
La salle de classe était presque trop petite. Les élèves s'étaient entassés en groupes et Bob se rendit compte que sans la présence de Grunlek, il ne connaissait réellement personne. Il ne s'en intéressait pas trop pour le moment, il saurait faire ses preuves au long de l'année. À vrai dire, son principal problème était sa place. Il avait passé tant de temps à chercher son ami qu'il était arrivé parmi les derniers élèves en classe, mais tout de même avant le professeur. Il n'avait donc pas pu obtenir les meilleures places, celles du premier rang, et se retrouvait tout au fond, contre le radiateur. Il détestait se retrouver là. Babette lui avait appris qu'ils ne fonctionnaient pas de tout l'hiver et restaient allumés tout le printemps, même si les températures dépassaient largement les degrés nécessaires pour qu'ils soient éteints. En plus, il ne serait pas à côté de Grunlek si la jeune fille à côté de lui s'obstinait à rester pour parler avec ses amies. Il s'en voudrait d'abandonner son compagnon, alors il devait tenter de la convaincre d'aller ailleurs.
Il toussa légèrement pour attirer son attention sans réussir, avant de l'interpeller à plusieurs reprises. Il était sûr qu'elle faisait tout son possible pour l'ignorer et c'était franchement agaçant. Finalement, elle daigna tourner le regard vers lui, l'air méprisant. Assise sur la table, elle le jaugea, attendant la raison pour laquelle il l'avait dérangée. Balthazar se redressa sur sa chaise avant de se mettre debout, la dépassant finalement.
"Excuse-moi mais tu comptes rester à cette place?
-Il semblerait bien. Pourquoi?
-Eh bien, mon ami est un peu timide et je sais qu'il préfèrerait être à côté de moi plutôt que d'un inconnu, donc...
-Non."
Elle l'avait coupé avant de se tourner de nouveau vers ses amies dans un mouvement de cheveux gracieux. Balthazar fronça les sourcils en l'interpellant à nouveau. Elle se tourna de nouveau vers lui en lui jetant un regard agacé, lui demandant ce qu'il voulait encore. Comment ça, encore? Il lui avait tout juste adressé la parole.
"J'insiste, en fait. J'aimerais vraiment être à côté de mon ami.
-J'insiste aussi. Et puis, il est où ton "ami"? T'es toute seule, ma pauvre. Si ça te fait chier d'être à côté de moi, va voir ailleurs.
-Alors, pour commencer, je ne suis pas une fille." le haussement de sourcil de son interlocutrice et des amies de celle-ci qui écoutaient avec curiosité le fit légèrement rougir de gêne. "Ensuite, mon ami n'est pas là aujourd'hui pour des raisons médicales mais il viendra ensuite. Il se sentira plus à l'aise s'il est à côté de moi. Donc j'apprécierais beaucoup que tu veuilles bien changer de place.
-Sinon quoi? Si ton pote tombe malade dès le premier jour, ce n'est pas mon problème. Tu devrais d'abord t'occuper de tes propres soucis. Parce que je vais rester là et que tu ne me feras pas bouger."
Pour justifier ses paroles, l'adolescente s'assit sur sa chaise et lui jeta un regard de défi. Balthazar rougit un peu plus avant de s'asseoir à son tour, le professeur entrant dans la classe. Si ça n'avait pas été pour protéger Grunlek de se retrouver à côté d'une personne aussi peu charmante, il serait allé s'installer à une autre place.
Le professeur, un homme de petite taille et probablement trop proche de la retraite, se présenta à la classe. Il était ainsi le professeur de mathématices. Balthazar se sentit sourire en remarquant que même mentalement, il continuait de faire cette petite faute qui agaçait tant Théo. Généralement, il la gardait pour son ami mais à force, il la faisait aussi pour lui même. Le professeur demanda aux élèves d'écrire leur nom sur une pancarte et de remplir la fiche de présentation qu'il faisait passer. Balthazar ayant déjà préparé sa pancarte (et remerciant mentalement ses amis de l'en avoir informé), se concentra sur la fiche de présentation. Autant il comprenait qu'on lui demande certaines informations (son nom, son âge, ses capacités scolaires), autant il n'en comprenait pas d'autres. Les professeurs n'étaient-ils pas au courant du nombre de frères et sœurs, ou du métier des parents? Et puis, en quoi cela les intéressaient-ils de savoir quelles étaient les ambitions d'avenir des élèves? Ils n'étaient qu'en sixième, ils avaient la vie devant eux pour se décider. Finalement il remplit toutes les informations avec le plus grand sérieux et sa meilleure écriture, prenant cette action comme une bonne première impression. Il fut malgré tout sceptique en voyant que le professeur récupérait les fiches de présentation en faisant des commentaires à voix haute. Tout le monde n'aimait pas étaler sa vie publiquement et il était gênant pour certains d'être présentés par une tierce personne. Lorsqu'il arriva à lui et prit sa feuille, le professeur grinça des dents. Balthazar fronça les sourcils, s'attendant à une remarque, prêt à défendre ses intérêts en cas de besoin.
"Je vois que j'ai encore affaire à un Lennon... J'aurai eu le père, la fille et le fils. Rassurez-moi, jeune homme, il n'y en a pas d'autres après vous?" Balthazar secoua négativement la tête, sur ses gardes. "Tant mieux. Je ne suis pas devenu professeur pour observer une pente descendante intellectuellement parlant."
Le feu aux joues, Balthazar s'apprêta à rétorquer quand le professeur eu un ricanement de mauvaise augure.
"Je n'aime pas les mensonges, jeune homme. Vous m'indiquerez donc la véritable profession de votre père et me changerez cette idée idiote que vous avez concernant votre avenir.
-Je vous demande pardon?
-Barbare, pyrobarbare et pyromage ne sont pas des métiers existants, jeune homme. La magie n'existe pas. Et puis, si l'on pouvait se plaindre de l'absence de naturel dans la couleur de cheveux de votre soeur, vous avez hérité du problème de votre père. Une telle tignasse doit vous empêcher de voir correctement. Vous devriez y faire quelque chose, il serait dommage de rater votre année parce que vous ne pouvez pas regarder le tableau."
Balthazar se sentit rougir en récupérant sa feuille tandis qu'une grande partie de ses camarades riaient à la remarque du professeur. Alors qu'il retirait l'élastique de son poignet pour s'attacher les cheveux, il remarqua que sa voisine sortait ses ciseaux de son sac pour les ouvrir et les fermer sous son nez, moqueuse. Il baissa les yeux rapidement, contenant sa colère tandis qu'il rayait la profession de son père et ses ambitions d'avenir, laissant les cases libres avant de rendre la feuille à son professeur qui nota "son manque d'ambition" avec un claquement de langue.
Finalement, Balthazar préférait largement le fait que Grunlek ne soit pas là. Son ami se serait bien trop inquiété dès le premier jour et ce n'était pas bon pour lui. Il allait devoir redoubler d'efforts pour que son ami ne se doute de rien.
Balthazar sortit de la classe rapidement, la tête baissée, suivi par Grunlek qui semblait aussi mal-à-l'aise que lui. Le duo se précipita à l'extérieur du bâtiment scolaire pour déposer leurs sacs au sol et rejoindre leurs amis au self. Depuis la rentrée, deux semaines s'étaient écoulées durant lesquelles Balthazar n'avait toujours pas réussi à faire une bonne impression partout. Certains professeurs voyaient bien qu'il n'était pas aussi compliqué que sa grande soeur et appréciaient sa présence et sa participation en classe. Seulement d'autres professeurs, celui de mathématices et celle de sport, continuaient de mal le voir. Et s'il n'était vraiment pas doué en sport malgré tous ses efforts, il était relativement bon dans l'autre matière, ce qui plaisait moyennement au professeur qui avait cru que Balthazar aurait le niveau de sa soeur. Il avait rit de ces deux professeurs comme il pouvait auprès des autres mais il était réellement ennuyé. De plus, beaucoup de ses camarades de classe le jugeaient. Il ne savait pas pourquoi mais ceux-ci ne semblaient pas vouloir le croire quand il racontait les exploits de son père et ça l'ennuyait. Et lorsqu'il interrogeait ses amis pour en connaître les raisons, aucun ne semblait avoir la réponse. Enfin, Théo semblait mais il se taisait sous les regards des autres, ce qui agaçait énormément Balthazar qui avait l'impression d'être surprotégé.
Assis face à son plateau, il restait silencieux, écoutant Grunlette qui se plaignait des bavardages fréquents avec son petit frère et Manina (qui faisait comme si elle ne bavardait pas en cours). De temps à autre, il jetait un coup d'oeil à Shinddha qui croisait son regard et levait les yeux au ciel, ennuyé par la conversation, tandis que Mani lui piquait discrètement des frites. Finalement, Shina se tourna vers Balthazar et le fixa d'un air triste.
"Dans ma classe, ils ne sont pas drôles."
Elle fit taire tout le monde. Elle mangea une frite ou deux pour imposer une certaine tension, avant de relever les yeux vers son grand frère avec une petite moue.
"Il se moque de vous.
-On s'en fout, grogna Théo.
-Mais ce n'est pas drôle...
-C'est rarement fait pour être drôle, tu sais, tenta Shin.
-Ouais sauf que ça fait taire Balthy."
Le concerné baissa de nouveau les yeux en fixant son verre d'eau comme si c'était la chose la plus intéressante du monde. Sauf que tout le monde semblait attendre qu'il parle. Il tenta un sourire d'amadouement, en vain.
"J'ai entendu des filles parler de lui couper les cheveux. Et puis, il a l'ancien professeur de mathématiques de Barnabelle. Et certains garçons le regardent bizarrement.
-Il y en a encore qui croient de Bob est une fille."
Théo toussa brusquement pour se retenir de rire tandis que Balthazar jetait un regard noir à Grunlek qui se fit tout petit, encore plus qu'il ne l'était. C'était quelque chose de suffisamment gênant sans que tout le monde le sache mais visiblement, c'était raté. Il soupira et ignora le sourire amusé du plus vieux.
"De toutes façons, ce n'est pas grand chose. Tout le monde ne peut pas m'aimer, ce n'est pas grave.
-Mais y'a cette fille qui te fait des croche-pattes.
-Que j'esquive avec grâce!
-Dans les escaliers...
-Je fais des sauts de cabri.
-Tu es tombé tout à l'heure. Tu as dévalé sur une dizaine de marches. Je suis épaté que tu ne boites pas."
Balthazar chercha quoi répondre à cette remarque, hésitant entre une bonne blague et une esquive plus délicate. Il n'eut pas le temps d'en trouver, coupé dans ses réflexions par un interrogatoire de la part de Théo sur lui et Grunlek. Il fit d'ailleurs son possible pour donner le moins de réponses. Il savait qu'à partir du moment où ils auraient les informations qu'ils souhaitaient obtenir, chacune des personnes présentes autour de lui tenteraient de régler ce problème sans importance de façon plus ou moins pacifique. Et les connaissant, ce serait marqué de manière définitive sur son dossier scolaire. Il ne voulait pas trop s'avancer mais il était certain que des meurtres seraient en jeu. Ou peut-être qu'il exagérait. Mais il ne pouvait être sûr de rien avec des amis comme les miens.
Il tenta une dernière fois d'amadouer ses compagnons quand une main passa devant lui et attrapa son assiette. Il fronça les sourcils en se retournant. Un jeune garçon de sa classe l'observait comme si de rien n'était, commençant à manger la cuisse de poulet sous ses yeux. Balthazar sentit les jumeaux se redresser et Théo s'assombrir tandis que les autres faisaient comme si de rien n'était.
Le camarade de classe tapota l'épaule de Balthazar avec un sourire.
"Merci ma mignonne. Ce serait bête de prendre du poids, hein?
-Repose mon assiette. J'ai encore faim. Et puis, j'ai un bon métabolisme, je ne prends pas de poids.
-Tu finiras bien par en prendre, comme tout le monde. Alors, prépare-toi dès maintenant."
Théo fut moins diplomate, balançant son poing dans la face du voleur d'assiettes. Et il récupéra ensuite l'assiette comme si de rien n'était pour la reposer dans le plateau de Balthazar avant de relever le garçon par le col et de lui forcer à s'excuser auprès de son ami. Lorsque ce fut fait, il l'envoya valser et retourna s'asseoir en volant l'une des dernières frites de son ami.
Loin d'être naïf, Balthazar comprit que cette histoire allait le suivre et lui causer des problèmes. Il espérait seulement que ça n'irait pas trop loin. Peut-être que ses autres camarades de classe l'embêteraient moins, à présent que Théo était intervenu. Il était relativement impressionnant et grand (plus que lui mais Balthazar ne désespérait pas de le rattraper à un moment donné), ce qui était un avantage considérable face à des élèves de sixième qui étaient déjà trop violents pour leur âge. Quelle personne serait assez folle pour affronter quelqu'un possédant la masse musculaire de son ami.
Assis face au principal, Balthazar se dit qu'il avait peut-être surestimé l'esprit de conservation de ses camarades de classe finalement. Une poche de glace sur sa tempe, il n'osait pas fixer le garçon à côté de lui qui était dans un aussi mauvais état. Pour être honnête, si on avait lui avait dit qu'il se battrait contre quelqu'un deux semaines après la rentrée scolaire, il aurait demandé le jour et serait resté au lit ce jour-là, prétextant n'importe quelle maladie pour ne pas avoir à se battre. Il n'aimait pas en venir aux mains et avait fait tout son possible après l'intervention de Théo au self pour limiter les dégâts dans sa classe. Et ça avait fonctionné car durant deux jours entiers, il avait eu la paix. Une paix très agréable. Puis un garçon était venu le voir et l'avait insulté. Balthazar n'aurait probablement rien fait si ça n'avait concerné que lui mais ça n'avait pas été le cas. Au départ, son bourreau l'avait traité d'homosexuel, ce qui n'était en soit pas une insulte mais une orientation sexuelle avait-il répondu calmement en argumentant. Il n'était pas vraiment curieux de savoir comment ce garçon en était venu à une telle conclusion, sûrement à cause d'une mauvaise éducation qui lui avait fait croire qu'aimer les gens du même sexe que soi était une chose négative, alors il l'avait laissé continuer, l'ignorant pour aider Grunlek qui n'arrivait pas à traduire correctement une phrase d'anglais. Puis il avait intercepté une insulte dirigée vers son ami. Et autant Balthazar n'en avait pas grand chose à faire d'être insulter, autant il n'appréciait clairement pas que ses amis subissent des agressions qui ne leur seraient pas destinées si elles n'étaient pas lancées pour lui faire du mal. Après, les choses étaient un peu floues. Il avait retrouvé sa conscience en se prenant un coup de poing bien placé.
Vu comment étaient parties les choses, Balthazar allait devoir s'excuser. Il n'y tenait pas particulièrement. Il avait plutôt envie de réclamer des excuses, surtout pour Grunlek qui n'avait pas demandé à être impliqué dans l'affaire. Il n'était pas idiot, il savait qu'il avait eu tort de frapper, et d'autant plus de donner le premier coup, mais il assumait ce qu'il avait fait. Personne n'avait rien dit quand il avait été la victime, alors il n'y avait rien à dire à présent non plus.
Visiblement, le principal ne pensait pas de la même manière, attendant les parents pour régler cette affaire qui lui semblait toute vue. Il marmonnait des choses dans sa barbe, dont le nom de Babette, en regardant son ordinateur. Le père de Balthazar fut le premier arrivé, tentant d'avoir l'air le plus professionnel possible, ce qui serait compliqué dans ses vêtements de civil. Il s'assit à côté de son fils, inspectant son état d'un air inquiet. Ensuite, la mère de l'autre garçon entra, ayant tout de suite un aspect beaucoup plus professionnel dans son costume cintré. Balthazar se sentit rougir de honte et s'en voulu aussitôt. Il n'avait jamais eu honte de son père avant et ne comprenait pas qu'il commence à présent. La mère jeta un coup d'oeil dédaigneux dans leur direction et sa honte se changea en colère. Il n'appréciait déjà pas cette femme.
Le principal énonça les faits comme il les avait reçus: Balthazar avait frappé son camarade qui avait ensuite riposté en légitime défense. Il se tourna vers les enfants et leurs demanda s'ils confirmaient cette version des faits. L'autre garçon acquiesça aussitôt mais Balthazar resta silencieux, observant le principal longuement. Finalement, il énonça sa propre version des faits, précisant la nature des insultes à son égard et à celle de Grunlek. Il évoqua également les incidents précédents, mettant sous silence l'intervention de Théo qu'il refusait de dénoncer. Le principal resta sceptique face à ses aveux et Balthazar pouvait presque comprendre. Il arrivait derrière sa soeur et son père qui avaient causé plusieurs problèmes lors de leurs propres séjours au sein de l'établissement alors il était probablement logique qu'on ne lui fasse pas entièrement confiance. Malgré tout, ça l'ennuyait qu'on ne souhaite pas le croire.
"Je pense que Balthazar devrait s'excuser auprès de son camarades. Ce serait la façon la plus facile de régler cette affaire. On pourrait même ne pas avoir à noter cette affaire dans les dossiers scolaires.
-Si on écoute la version de mon fils, ce n'est pas lui qui a commencé. Et visiblement, cette histoire a démarré dès le premier jour. Balthazar ne m'a rien dit mais je vois bien qu'il n'est pas d'aussi bonne humeur qu'il devrait l'être. Il ne deviendrait violent que si le bien-être des gens qu'il aime est remis en question. Et même là, il essaierait d'abord de faire s'excuser son adversaire par un moyen non-violent. Il n'aime pas se battre.
-Je vous demande pardon! Mon fils est blessé!
-Le mien aussi. Je ne dis pas qu'il ne doit pas s'excuser. Je dis qu'il doit recevoir des excuses à son tour. Il est impensable qu'il ne puisse pas avoir une année scolaire comme celle des autres."
La mère chercha à rétorquer mais le principal intervint, empêchant une dispute qu'il sentait imminente. Il força les deux élèves à s'excuser l'un l'autre puis fit partir la mère et son fils. Ensuite, il se tourna vers Balthazar et son père avec un soupir.
"Il y a un autre problème. Votre fils s'entête à raconter à tout le monde que vous êtes un pyrobarbare. Et qu'il veut être comme vous plus tard.
-Mais c'est le cas! Et puis, je préfèrerais être pyromage...
-Voilà le problème. Je ne sais pas pourquoi il a ces idées en têtes et je ne veux pas le savoir. Ce qui m'ennuie c'est que votre fils ne pourra pas avancer dans la vie avec de telles idées."
Balthazar allait de nouveau rétorquer quand son père posa sa main sur ses épaules en acquiesçant, l'air ennuyé. Ensuite, le principal les fit sortir du bureau.
Balthazar retourna ensuite en classe pour le reste des cours, restant cependant à l'écart de ses camarades de classe. Il eut beaucoup de mal à rester concentré, sentant les regards des autres sur lui jusqu'au moment où il quitta l'établissement.
Balthazar eut à peine le temps de se réfugier dans sa chambre que les pas de son père se firent entendre. Il soupira et alla s'installer sur sa chaise de bureau, attendant. Son père entra dans la chambre après avoir toqué et alla s'asseoir sur le lit. Ils restèrent silencieux un long moment, Balthazar regardant son père qui regardait les dessins sur les murs contant ses aventures sur les terres de Bordeciel. Il inspira longuement avant de se tourner vers son fils.
"Tu penses que je suis un barbare.
-Evidemment, c'est ce que tu m'as raconté. Je te crois.
-Balthy, tu sais que ce sont des histoires, n'est-ce pas? Je te racontais ça pour que tu t'endormes le soir. Je pensais que tu avais conscience que ce ne sont que des histoires.
-Tout est faux?
-Mes histoires sont sorties tout droit de mes aventures dans des jeux vidéo, Balthy. Tu m'as bien vu jouer pourtant, n'est-ce pas?
-Oui, mais...
-C'est comme pour les histoires de Mahyar. Le cratère n'est pas réel non plus.
-Je ne pourrais pas devenir un pyromage?
-Non, ce n'est pas malheureusement pas possible. Ce ne sont que des contes. Je suis désolé, Balthy.
-C'est pas grave...
-Non, c'est quand même grave. J'aurai du être plus honnête avec toi dès le début. J'ai joué avec ton imagination, ça ne se fait pas. J'espère simplement que maintenant tu comprends."
Balthazar hocha la tête en silence, un peu perdu. Il ne savait pas quoi penser des aveux de son père. Jusqu'ici, il n'avait jamais imaginé qu'il puisse avoir tort à ce point. C'était triste de prendre conscience que ce en quoi il croyait était faux. Plus que lorsqu'il avait apprit que le père noël n'existait pas. Mais il ne pouvait pas en vouloir à son père. C'était lui qui s'était mis ces idées en tête et qui n'avait pas cherché à voir les choses normalement.
"Mais c'est quoi ton métier, si ce n'est pas pyrobarbare?
-C'est une excellente question que tu me poses là! Et la bonne réponse est que, officiellement, je ne travaille pas... Tu sais, je tourne des vidéos dans mon bureau. Ça rapporte un peu d'argent.
-C'est bien? Tu aimes ce que tu fais?
-J'aime énormément ce que je fais, ouais! C'est un peu compliqué parfois, car je dois tenir un rôle devant mes fans, tourner presque tous les jours, je ne gagne pas toujours beaucoup d'argent mais c'est ce que je veux faire. Dans un métier pareil, il faut beaucoup d'imagination.
-Mahyar dit que j'ai beaucoup d'imagination.
-Je le dis aussi. Mais il a raison. Tu fais preuve de beaucoup d'imagination. Donc je peux comprendre que tu aies préféré t'imaginer que je sois un barbare plutôt que ce que je suis vraiment.
-J'aime bien imaginer que tu fais un boulot génial qui implique beaucoup d'imagination."
Ils échangèrent un sourire complice tandis que son père se dirigea vers lui pour le prendre dans ses bras, l'enlaçant quelques secondes avant de se détacher de lui et de quitter la chambre, soufflant un remerciement.
Balthazar resta silencieux un long moment sans savoir ce qu'il se passerait par la suite. Il espérait sincèrement que les moqueries qu'il subissait finiraient par cesser. Même s'il ne faisait presque plus attention aux remarques, il ne souhaitait pas passer une année entière ainsi. Déjà parce qu'il n'oserait jamais affronter le pire des adversaires dans sa classe: Grunlek, avec son regard triste. Ensuite parce qu'il ne souhaitait pas attirer plus de problèmes à ses amis, tout d'abord Théo et les jumeaux qui n'hésiteraient pas une seconde à intervenir, pour son plus grand désarroi. Il allait mettre un long moment à les convaincre de ne s'attaquer à personne (voire à éviter un meurtre).
Il n'avait que onze ans, il n'était pas préparé à subir autant de stress.
Balthazar lança le dé, le souffle coupé dans l'attente. Un cri de déception lui échappa lorsqu'il vit rouler sur un trop gros nombre. Grunlek pouffa gentiment avant de tendre la main vers lui pour tapoter son épaule pour montrer son soutien. Il soupira et recula, admettant sa défaite. Il regarda ses amis finir leur combat en essayant de ne pas trop parler, même pour aider. Il savait que ça énervait sensiblement Théo. Grunlek se débrouillait bien, son personnage était relativement chanceux et esquivait les problèmes trop facilement. Shin avait plus de problèmes à faire survivre son personnage et celui de Théo était pratiquement mort également.
Il attrapa un bonbon qu'il déballa en observant la facilité avec laquelle Mani se débarrassait de leurs personnages, tout ça en souriant. Il tourna ensuite son regard tout autour de lui, perdant son regard sur les nombreuses figurines posées sur les étagères, écoutant d'une oreille distraite ce qu'il se passait. Rapidement, Théo recula en soufflant brusquement, faisant comprendre que son personnage venait également d'être mis hors d'état de nuire. Mani autorisa un point stratégique à Shin et Grunlek, sachant qu'il avait probablement déjà gagné. Il en profita pour se glisser vers Balthazar avec un sourire.
"Ils n'ont aucune chance. Ma stratégie est parfaite, j'ai prévu toutes les possibilités. C'est trop facile. Même si le personnage de Grunlek s'en sort bien, il ne va pas pouvoir résister longtemps après que j'ai tué celui de Shin.
-Tu n'as aucun regret à faire ça?"
Le regard que son ami lui jeta fut sans équivoque. Il ne regrettait rien du tout. C'était presque amusant lorsqu'on y pensait, de voir ce regard sur son ami. C'était toujours mieux que de le voir ainsi face à une situation réelle. C'était déjà arrivé auparavant et ça n'avait pas été beau à voir.
Mani lui sourit doucement, posant sa main sur son épaule et se penchant vers lui.
"Le problème est réglé.
-Quel problème?
-Personne ne va t'embêter. On a réglé le problème. Personne ne te fera plus rien.
-Qu'est-ce que vous avez fait?
-Le nécessaire."
Balthazar n'était pas sûr de vouloir se contenter de cette réponse mais il n'était pas sûr non plus de vouloir tout savoir. Surtout étant donné qu'il sentait le regard de Théo sur lui ainsi qu'une tension de la part de Shin. C'était très peu rassurant. Et Grunlek semblait également dans le coup.
Visiblement, il semblait que Mani attendait une réponse de sa part.
"Merci? Ce n'est pas un peu risqué pour vous d'avoir fait... Je ne sais même pas ce que vous avez fait.
-Pas grand chose de bien intéressant. On protège juste nos bébés.
-Je ne suis pas un bébé...
-Non, mais tu es notre bébé. Et on doit donc te protéger. C'est comme ça que les choses fonctionnent."
Mani le laissa ensuite dans son coin pour reprendre la partie, faisant comme si cette conversation n'avait pas eu lieu. Balthazar resta en retrait, réfléchissant aux évènements à venir. Ce serait bien plus simple pour lui si les choses étaient réglées. Il espérait seulement que ce serait aussi facile pour ses amis aussi.
