16 Juillet 2016, Bretagne, Kerstin, 18h47
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Les présentations se déroulèrent sans accroc particulier, au plus grand soulagement de Léa. Tout le reste de la famille fut bien sûr immanquablement surpris de la voir revenir ainsi accompagnée, et pendant un moment ils se montrèrent mal à l'aise face à Grunlek, moins à cause de sa petite taille que de son unique œil valide ou de son bras artificiel, qu'il ne dissimulait plus. Mais fort heureusement Louise vint à leur rescousse, faisant mine d'avoir comploté cela avec eux, et le mensonge sembla crédible.
« Enfin, Léa, je t'avais dit qu'il n'y avait pas de problème pour que ton ami vienne à la maison, mais tu aurais pu prévenir les autres tout de même ! »
La jeune femme se passa une main dans les cheveux, n'ayant pas besoin de forcer sa gêne.
« Euh, je suis désolée, ça m'était sorti de la tête. »
À sa plus grande surprise, même Grunlek se prêta au jeu, lui donnant une tape amicale dans le dos avec un air amusé sur le visage.
« Toujours aussi étourdie, Léa. »
« Oh, ça va… » répliqua-t-elle en adressant au nain un sourire reconnaissant.
Ils montèrent à l'étage, échappant pour le moment aux questions curieuses du reste de la famille. D'un signe de tête dans le couloir, Léa indiqua à Grunlek sa porte de chambre et ils entrèrent dans la pièce pour y déposer tout le matériel de la jeune femme. L'ingénieur observa autour de lui, découvrant une chambre à l'espace restreint, propre et correctement rangée, dédiée à la passion de toute une vie : le dessin. Il eut un petit rire gêné tandis que Léa remettait ses affaires en place :
« J'espère qu'ils ne me demanderont pas de dessiner quoi que ce soit. Je ne suis pas très doué. »
« Ne t'en fais pas, on s'arrangera pour éviter ça. » lui lança Léa par-dessus son épaule. « Ah, et il faudra leur parler d'Eden, aussi. »
« Ils verront qu'il s'agit d'une louve, non ? » douta Grunlek.
« Oh, ça passera… »
À vrai dire, la jeune femme n'en était pas bien sûre. Elle termina d'empiler ses carnets à dessins, puis se retourna vers le nain.
« On rejoint les autres ? Je vous ferai visiter la maison ensemble. »
« Je te suis. » accepta-t-il en hochant la tête.
Ils redescendirent au rez-de-chaussée, évitèrent habilement les autres membres de la famille et se rendirent donc à l'extérieur. Debout sur la terrasse, le regard de Grunlek parcourut la vaste étendue d'herbe et avisa les arbres au fond du jardin. Il esquissa un sourire.
« Eden va se plaire, ici. »
« Tant mieux. »
Ils s'avancèrent et ne tardèrent pas à retrouver les autres sous les arbres. L'orée de ce bois délimitait normalement la fin du jardin, mais après tout rien n'empêchait Eden d'aller s'y balader. Alors que Léa s'avançait d'un bon pas vers le petit groupe, Bob la prévint :
« Attent… »
Son avertissement arriva un peu trop tard, et la jeune femme percuta violemment quelque chose de dur et de métallique.
« Aïe ! Pardon, Théo. »
« Il dit que c'est rien. » rapporta Shin en observant légèrement à la gauche de Léa.
« Bon. » reprit Bob, les mains sur les hanches et un air concentré affiché sur son visage. « Maintenant, il s'agit de réfléchir à un moyen de regagner le Cratère… »
Ils n'eurent guère le temps d'en parler, car à peine une dizaine de minutes plus tard, Grunlek et Léa furent appelés de la terrasse par Lucille, la mère de cette dernière.
« À table ! »
« Mince, j'avais oublié ce détail. » soupira Léa.
Elle jeta un coup d'œil aux Aventuriers et leur fit signe de tous lui emboîter le pas.
« Je vous fais visiter. Bob, je te laisserai expliquer à Shin et à Théo pour la bouffe pendant que Grunlek et moi on ira manger… Ça vous va ? »
Ils hochèrent la tête. Le pyromage adopta une attitude légèrement renfrognée mais fit de même, et en chemin Shin lui donna un léger coup de coude dans les côtes, amusé.
« Pour une fois que c'est pas toi qui passes ton temps à élaborer nos strats ! »
« Elle me pique mon rôle. » s'offusqua Bob.
« Avoue qu'elle a bien le droit. Après tout c'est chez elle, ici. »
« Et alors ? Je te rappelle que quand on était à la Vieille Tour, on… »
« Ouais, ça va, c'est bon. » préféra abdiquer Shin en rougissant sous son cache-nez au souvenir de leur premier passage dans la ville de Bragg.
Après tout, Théo s'était littéralement défenestré pour procéder à une arrestation manu militari, une maison était partie en fumée à cause d'eux, une autre avait explosée pendant leur combat contre l'homme à la rapière, et ils n'avaient jamais eu de nouvelles du jeune Hans et de sa tante Elisabeth, ni de toutes les araignées qui étaient endormies dans le secteur… Sans parler de la petite fille… Alors bon. Mieux valait oublier certaines choses, parfois, histoire d'avoir la conscience tranquille.
Pendant leur rapide discussion à voix basse, ils s'étaient rapprochés de la maison. Lucille, qui les attendait sur la terrasse, fronça les sourcils en observant le fond du jardin, suspicieuse.
« Qu'est-ce que ce chien fait ici ? »
« C'est celui de Grunlek. » l'informa sa fille. « Il restera dehors, t'en fais pas. Y'aura pas de problème avec les chats. »
« Il y a intérêt. » répondit Lucille alors que son expression s'adoucissait. « Comment s'appelle-t-il ? »
« Elle s'appelle Eden. » lui apprit poliment le nain.
« D'accord. »
« Euh, maman, on arrive dans cinq minutes, je termine juste de faire visiter à Grunlek. »
« Pas de souci. »
Aussi bien pour l'ingénieur au bras mécanique que pour les deux autres nouveaux arrivants, Léa leur fit faire le tour du propriétaire. Ils s'attardèrent à l'étage, dans les chambres, constatant qu'ils n'auraient pas la place de loger tout le monde.
« Je peux aller dormir dehors, si vous voulez. Tant qu'il n'y a pas de puits dans les parages, moi ça me va. » assura Shin.
Léa se demanda un bref instant ce que le demi-élémentaire avait contre les puits, s'inquiéta tout de même de savoir si ça ne le dérangerait vraiment pas, puis finit par hocher la tête.
« Bon, il nous reste quand même une chambre d'amis pour trois personnes, ça va faire beaucoup… Je vais voir avec Marina si elle veut bien qu'on partage la sienne. »
« Si ça vous dérange, on peut… »
Mais Léa interrompit Grunlek d'un signe de la main.
« Ne t'en fais pas, on va gérer. »
« Non, non, Grun a raison. » insiste Bob à son tour. « Écoute, si vraiment Marina ne veut pas, ce n'est pas grave. J'irai avec Shin dehors, Grunlek restera forcément là, sinon ça va paraître suspect, et on essayera surtout de trouver une place dans la chambre pour Théo. C'est lui qui a le plus besoin de se reposer. »
Par réflexe, Léa jeta un regard autour d'elle, avant de se rappeler qu'elle n'était pas en mesure de distinguer le paladin. C'était vraiment frustrant. Elle aurait aimé pouvoir le voir et lui parler comme elle le faisait avec n'importe lequel de ses compagnons. Elle finit par hocher la tête et redescendit donc les escaliers avec Grunlek tandis que Bob, Shin et Théo restaient à l'étage. Dans les marches, elle se pencha vers le nain et lui demanda dans un murmure :
« Théo… Il est dans quel état, exactement ? »
« Ça ne va pas fort. » soupira-t-il. « Il n'a presque rien mangé ni bu depuis des jours et invoquer ces éclairs l'a épuisé. »
« Merde. J'espère qu'il va se remettre d'aplomb. »
« C'est gentil de t'inquiéter pour lui. » sourit Grunlek, appréciant l'attention de la jeune femme envers son ami. « Ne t'en fais pas, ça va aller. C'est un dur à cuire, notre Théo. Il en a connu d'autres… »
Curieuse, Léa aurait bien demandé davantage de détails au nain, qu'elle commençait à apprécier, mais l'éclat sombre qui passa dans son œil unique et leur entrée dans la salle à manger l'en dissuada.
Ils s'approchèrent de la table et s'y assirent. Louise avait pris soin de les installer côte à côte, entre elle et Marina. Ils commencèrent à manger, établissant tout d'abord un silence poli entre eux, puis les langues se délièrent et les questions se mirent à se succéder. Léa et Grunlek nièrent d'une même voix à la remarque de Michel laissant sous-entendre qu'ils pouvaient être en couple. La jeune femme jeta un regard en coin au nain, les joues rouges. Celui-ci se contenta d'éclater de rire, nettement moins gêné qu'elle par cette allusion déplacée. Au contraire, il appréciait le fait que cette famille ne semblait pas se contenter d'idée préétablies et de stéréotypes. Pour lui qui n'était souvent traité que comme un demi-homme, ça le changeait agréablement. Au milieu de ces gens, on ne le laissait pas de côté. Il n'y avait aucun mépris dans leurs voix lorsqu'ils s'adressaient à lui, et il n'avait pas l'impression d'être différent d'eux. Ça faisait du bien.
D'abord crispée, Léa finit par se détendre et sourit peu à peu aux paroles de Grunlek et au naturel de ses réponses. Elle dévisagea un à un les membres de sa famille. Tous semblaient avoir gobé leur histoire.
Sous la table, elle croisa les doigts pour que cela dure.
