17 Juillet 2016, Bretagne, Kerstin, 15h27


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Après le dîner, un petit conciliabule s'était tenu dans le jardin. Léa avait présenté Louise et Marina aux Aventuriers et avait expliqué la situation à sa grand-mère et sa petite sœur. La fillette n'avait pas hésité à accueillir Léa dans sa chambre le temps de quelques nuits, si ça pouvait aider les amis de Bob. Elle avait lâché cela avec un tel naturel et une telle innocence que le pyromage en avait souri.

« C'est fort aimable de ta part, petite. » avait-il déclaré.

Marina lui avait répondu d'une grimace amusée, à présent qu'elle était habituée aux attitudes théâtrales du demi-diable. Les couchages avaient finalement été répartis sans peine : la chambre d'amis étant assez spacieuse, Grunlek et Théo y dormiraient, tandis que Bob occuperait la chambre de Léa. Après avoir longuement discuté, ils s'étaient séparés et chacun avait rejoint son lit pour la nuit.

Étendue sur un matelas gonflable au pied du lit de sa petite sœur, Léa avait eu du mal à trouver le sommeil. Ce n'était pas seulement à cause de la chaleur. Bien des fois, elle avait enfoui son visage dans son oreiller et s'était mise à tousser violemment, les larmes aux yeux. Marina s'était inquiétée. La jeune femme avait tenté de la rassurer de son mieux même si, à vrai dire, elle aussi commençait à se poser des questions au sujet de ces symptômes de maladie qui ne disparaissaient pas et ne faisaient au contraire que s'aggraver. Elle se demandait ce qu'elle avait.

Le lendemain matin, le petit groupe s'arrangea pour déjeuner tardivement. Les parents de Léa ainsi que Michel avaient déjà mangé, et les Aventuriers purent donc occuper la cuisine en toute liberté alors que Louise commençait à préparer le repas du midi. Bien sûr, il y eut quelques collisions inévitables avec Théo, le temps que le paladin s'asseye sur une chaise et n'en bouge plus.

Les quatre Aventuriers et Léa passèrent leur journée au fond du jardin. Installés sur de petites chaises pliantes de camping, du matériel à dessin sur les genoux et disséminé dans l'herbe tout autour d'eux, la jeune femme et le nain faisaient mine de s'intéresser aux arbres et autres végétaux qui leur faisaient face. En réalité, ils étaient évidemment plongés en pleine discussion sur la meilleure marche à suivre avec Bob, Shin et Théo. Mais pour le moment, ils en étaient malheureusement tous réduits au même point : ils ignoraient comment retourner au Cratère.

Dans l'après-midi, Léa suivit leur discussion d'une oreille, tout en crayonnant distraitement sur une feuille. Ils avaient beau être à l'ombre des arbres et avoir pris le soin de se munir de bouteilles d'eau, elle mourrait de chaud, et ne se sentait pas très bien. Elle n'aurait pas su décrire vraiment ce qu'il lui arrivait. Ce n'était pas un mal de tête ou de ventre… C'était un malaise, simplement, qui l'envahissait peu à peu et contre lequel elle ne pouvait rien. Elle ignorait même à quoi il pouvait bien être dû.

Face aux interrogations de ses amis, Bob tenta une nouvelle fois de manipuler ses pouvoirs. En vain. Léa serra douloureusement les dents au souvenir du demi-diable hurlant sa peine et son incompréhension, quelques jours plus tôt, et traça de la pointe de son crayon les derniers contours des ailes du petit papillon qui ornait désormais sa feuille.

« C'est joli. » la complimenta Grunlek en y jetant un coup d'œil.

« Merci. »

Elle tenta de se réintéresser à leur conversation, ignorant son léger tournis et souriant doucement quand elle vit voleter dans son champ de vision deux papillons blancs qui se tournaient autour. Ils virevoltèrent entre les troncs et partirent se perdre dans le sous-bois.

Ayant repris ses bonnes habitudes, Bob n'arrêtait plus de parler. Il était en train d'évoquer la forêt de Brocéliande et suggérait qu'ils se rendent tous sur place voir de quoi il en retournait. Il se proposait également pour demander à Louise si elle connaissait d'autres lieux magiques dans les environs. Alors que Grunlek – et sûrement Théo – renchérissaient et pointaient du doigt les qualités et défauts des nombreuses idées qu'il proposait à la pelle, Shin demeura silencieux et se tourna vers Léa, qui semblait ailleurs. Il remarqua qu'elle était pâle.

« Hé, est-ce que ça va ? »

« Euh… Bof. » avoua la jeune femme.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Je meurs de chaud. » soupira-t-elle. « Et je ne me sens pas super bien. »

« Ah ? Moi je trouve qu'il fait bon. » intervint Bob.

Il affichait un petit sourire en coin de circonstance, mais ses iris jaunes laissaient deviner son inquiétude. Shin hocha la tête. Il était d'accord avec elle, c'était vrai qu'il faisait super chaud. Comment est-ce que Théo arrivait à survivre, sous son armure ?

« Attendez, je vais créer de la brume, ça nous rafraîchira. »

« Très bonne idée. » approuva Grunlek, qui lui aussi souffrait de la chaleur, malgré l'ombre des arbres.

Assis en tailleur dans l'herbe, le demi-élémentaire d'eau tendit ses mains devant lui et se concentra. Quelques secondes passèrent et il ferma les paupières. Tous ses compagnons, même Léa, le sentirent se crisper peu à peu. À travers le tissu de son éternel cache-nez leur parvint le murmure de sa voix étouffée :

« Qu'est-ce que… ? »

Les regards posés sur lui se firent inquiets et l'expression de Bob s'assombrit peu à peu en comprenant à quel obstacle se heurtait son ami. L'archer finit par rouvrir des yeux écarquillés et ramena doucement ses mains sur ses genoux sans que rien ne se soit produit.

« Wahou… Ça me demande beaucoup trop d'énergie. » articula-t-il d'une voix étranglée. « Pourtant j'y arrivais sans problème, chez Mélusine… »

Tous les membres du groupe se regardèrent, interloqués. Bob finit par réagir le premier, croisant les bras et caressant pensivement sa barbe.

« Bien, cela signifie donc qu'il existe dans les environs quelque chose capable d'absorber notre psyché, visiblement. Il nous suffit de découvrir ce dont il s'agit, de le détruire d'une manière ou d'une autre, et le tour sera joué, nous retrouverons notre magie ! »

« C'est quand même bizarre que ça n'affecte pas ton démon intérieur, mais qu'au contraire ça le rende plus puissant. » nota Grunlek en secouant la tête.

« Ben, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse, moi, j'y peux rien ! » rétorqua innocemment le pyromage en haussant les épaules.

Il tendit l'oreille à ce que devait certainement dire Théo, car quelques instants plus tard il secoua vigoureusement la tête, faisant danser devant son visage ses longues mèches brunes.

« Non, non, non, ce n'est pas le problème. Le souci, c'est que ç'a l'air de tous nous affecter, et que… »

Nouvelle intervention de Théo.

« Ben vas-y, t'as qu'à balancer encore un éclair, Monsieur Je-me-la-pète-avec-mon-armure-qui-brille ! » ronchonna Bob.

« Euh, les mecs, calmez-vous… » intervint timidement Shin après que le paladin eût sans doute invectivé le demi-diable encore une fois.

« Mais c'est vrai, attendez, c'est une excellente question. » fit à son tour Grunlek en entrant dans le débat. « Pourquoi est-ce que Théo peut continuer à faire briller son armure ? C'est bien magique, ça, non ? »

La discussion se poursuivit sans qu'une réponse ne fut trouvé à cette interrogation. Suite à divers essais, les Aventuriers constatèrent ainsi que seuls Shin et Bob étaient privés de leurs diverses capacités. Grunlek ne manipulait pas la même magie qu'eux et les gemmes de pouvoir de son bras mécanique fonctionnaient très bien. Quant à Théo, il était donc le seul du groupe à pouvoir continuer de puiser dans sa psyché en toute tranquillité. Tandis que Shin affichait une mimique contrariée, Bob au contraire boudait moins qu'auparavant, tout content de voir qu'il n'était finalement pas le seul à être victime de cette cruelle injustice.

Tout de même, il se demandait bien d'où ça pouvait venir.

La fin d'après-midi s'écoula, et le soir venu, ils n'étaient pas plus avancés qu'en début de journée. Quand Léa les invita à se rendre à Brocéliande le lendemain, tous acceptèrent avec curiosité, espérant pouvoir trouver en ces lieux une inspiration capable de les aider. La voix faible avec laquelle la jeune femme leur fit cette proposition alerta néanmoins Bob. Alors qu'ils parcouraient tous ensemble le jardin pour regagner la maison, le pyromage s'arrangea pour marcher aux côtés de son amie et lui glissa l'air de rien :

« Je ne t'ai pas entendue tousser, aujourd'hui… »

« Non… De ce côté-là ça va mieux. »

« Mh. » marmonna Bob en la jaugeant d'un regard en coin, un sourcil haussé. « De ce côté-là seulement, hein ? »

La jeune femme soupira faiblement et passa une main sur son front moite, et toujours aussi anormalement pâle.

« Ouais… »

« Qu'est-ce qu'il t'arrive ? »

« Si je le savais… »