17 Juillet 2016, Bretagne, Kerstin, 23h51
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Léa s'éveilla en sentant que quelque chose n'allait pas. Perdue dans les brumes du sommeil, elle eut le réflexe salvateur de rouler sur son matelas gonflable et de tourner à tâtons la poignée de la porte. Elle prit faiblement appui sur ses jambes, traversa à toute vitesse le couloir en titubant, puis s'effondra dans la salle de bains, tremblante, auprès de la cuvette des toilettes. S'agrippant au rebord, elle plaqua son front en sueur contre la surface froide.
Mauvaise idée.
Sans qu'elle ne comprenne pourquoi, ni qu'elle ne cherche à le savoir, d'ailleurs, la tête lui tourna deux fois plus et elle eut une horrible quinte de toux avant de se plier en deux et de vider le contenu de son estomac dans les toilettes.
Ecœurée, elle tira la chasse et se traîna jusqu'au lavabo pour boire et se passer de l'eau sur le visage.
Mauvaise idée, une nouvelle fois.
À peine ses lèvres furent-elles en contact avec le plastique du gobelet que de violents tremblements la prirent. Elle retomba à genoux et regagna prudemment sa place auprès des toilettes sans demander son reste. Le gobelet avait glissé de ses mains moites et avait lui aussi chuté sur le sol, avant de rebondir sur la sortie de douche et d'y rester, trempant le tapis avec son contenu.
Haletante, Léa s'accrocha à la lunette des WC. Les yeux mi-clos, elle tenta de calmer sa respiration désespérément erratique. Elle entendit un léger déclic derrière elle et une lueur lui fit fermer les paupières. La voix fatiguée de sa mère résonna doucement dans la maison endormie.
« Ma chérie, qu'est-ce que tu as ? »
« Sais pas… » bredouilla la jeune femme sans se retourner, le corps entier parcouru de frissons. « Vais pas bien… »
Lucille s'approcha de sa fille, glissa une main dans ses cheveux courts humides de sueur, puis sur son front moite. Elle fronça les sourcils. Léa n'était pas brûlante comme elle l'aurait cru, elle n'avait aucun signe de fièvre. Pourtant, elle tremblait de tous ses membres.
« Pas pu boire… » marmonna la jeune femme, la bouche pâteuse, avant que sa mère ne lui en fasse la remarque. « Ça passe pas… »
« Est-ce que tu veux aller te rall… »
Lucille n'avait pas fini sa phrase que Léa eut un haut-le-cœur et se remit à vomir dans les toilettes, avant de balbutier faiblement :
« Heu… Je… Je vais… rester là… »
La femme soupira. Laissant sa fille tirer à nouveau la chasse d'eau, quitte à réveiller tout le reste de la maison, elle se releva, attrapa un gant de toilette dans une armoire et l'humidifia avec de l'eau froide. Elle le déposa ensuite un instant sur le front de Léa, puis le passa le long de ses bras et de son visage pour essayer de la rafraîchir.
Même si ça partait d'une bonne intention, cela se révéla parfaitement inutile, et la jeune femme dut écarter précipitamment le bras de sa mère pour vomir une troisième fois. Elle respirait toujours anormalement. Le malaise qui l'avait prise dans l'après-midi était revenu, amplifié à la puissance mille. Elle n'avait toujours aucun autre symptôme particulier. Elle mourrait de chaud, puis grelottait de froid, mais après une nouvelle vérification de sa mère, strictement rien dans sa température n'indiquait qu'elle avait de la fièvre. Son corps était cependant parcouru de tremblements incontrôlables, comme si elle était en état de choc, mais elle n'avait ni mal à la tête, ni mal au ventre. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, elle ne se sentait pas spécifiquement nauséeuse.
Non, il y avait simplement quelque chose qui n'allait pas.
Quelque chose dont elle ignorait tout.
Lucille resta un long moment avec sa fille. Mais sachant qu'elle ne pouvait rien faire pour l'aider, elle finit par partir se recoucher, après que Léa l'y eût encouragée, même si elle n'avait pas l'esprit en paix. Elle espérait que le mal dont souffrait sa fille n'était pas trop grave.
De son côté, la jeune femme avait perdu toute notion du temps. Son puissant sentiment de malaise était tenace et ne diminuait pas. Elle tenta plusieurs fois de se relever et de faire quelques pas, mais son organisme la forçait toujours à s'affaler de nouveau auprès de la cuvette des toilettes, par prudence, même si elle ne vomit plus qu'une seule fois dedans par la suite. Son estomac avait apparemment épuisé ses réserves. Mais elle s'était remise à tousser et une salive épaisse envahissait sa bouche.
Les yeux mi-clos, Léa se résigna à demeurer là, agenouillée à côté des toilettes, agrippée à la lunette de celles-ci comme à une bouée de sauvetage, comme si sa vie en dépendait, tout en se demandant bien ce qu'il pouvait lui arriver. Son esprit embrumé était incapable d'aligner deux pensées cohérentes et se contentait de lui répéter cette même interrogation en boucle, sans y trouver de réponse.
Décidément, les questions insolubles, c'était monnaie courante, ces derniers temps…
Au bout d'un long moment, et bien qu'elle n'ait pas entendu de bruits de pas dans le couloir, Léa sentit une main se poser sur son épaule. Persuadée qu'il s'agissait de nouveau de sa mère, elle se dégagea doucement en marmonnant entre ses dents serrées :
« Je t'ai dit d'aller… te recoucher, maman… »
Le silence de son interlocuteur et le retour de sa main sur son épaule avec une pression un peu plus forte lui fit finalement comprendre, dans une sorte de brouillard confus, qu'il ne s'agissait pas de Lucille. Difficilement, Léa se retourna pour jeter un coup d'œil derrière elle, mais elle ne vit personne. Elle soupira. Voilà qu'elle souffrait d'hallucinations, maintenant. Décidément, elle ne savait pas ce qu'elle avait, mais c'était du sérieux, là.
Elle examina quand même la salle de bain, uniquement éclairée par les petites diodes surplombant le lavabo, au cas où elle soit tellement à l'ouest qu'elle n'aurait pas vu la personne. Mais non, elle était vraiment seule dans la pièce. Elle cligna des yeux. Elle commençait à voir flou, de la buée se formait sur le miroir.
Une seconde… Non, elle ne rêvait pas, cette fois. De la buée se formait vraiment sur le miroir, au-dessus du lavabo. Qu'est-ce que c'était que cette histoire ? Et puis soudain, des lettres se tracèrent comme par magie au milieu de la condensation.
Ça va ?
« À ton avis… » maugréa-t-elle, avant de se traiter d'idiote à parler toute seule, puis de finalement comprendre et de murmurer avec difficulté : « Théo… Théo, c'est toi ? »
Ouais.
Léa esquissa un pauvre sourire. Maintenant que ses pensées s'éclaircissaient un peu, la réponse lui paraissait évidente. Ah, ça, le paladin devait bien se foutre de sa gueule. À moins qu'au contraire elle ne l'apitoie, avec son état misérable ? Elle ne le connaissait pas assez pour le savoir, même si elle suspectait la première situation d'être la plus plausible.
Le miroir était petit, et l'inquisiteur devait tracer ses lettres suffisamment grandes pour que la jeune femme puisse les lire, aussi prit-il plusieurs minutes pour lui transmettre le message suivant, entre deux nouvelles quintes de toux :
Je peux peut-être t'aider. J'essaye ?
« Bah… Au point où j'en suis… Vas-y. » souffla Léa en fermant les yeux.
Elle ne bougea pas et attendit. En fouillant dans ses souvenirs, elle se rappela que Bob lui avait parlé des pouvoirs de Théo, et qu'il avait évoqué le fait qu'il possédait une magie de soin. Était-ce ça qu'il voulait tenter sur elle ? Est-ce que ça allait seulement arranger quoi que ce soit ?
La réponse fut…
… Non.
ABSOLUMENT PAS.
Léa sentit bien une petite touche de fraîcheur dans son cou, alors qu'elle était de nouveau penchée au-dessus des toilettes, à s'interroger s'il restait quelque chose dans son estomac susceptible de faire le trajet dans l'autre sens. Pendant une fraction de seconde, elle eut l'impression de se sentir mieux.
Et soudain, elle subit une atroce douleur à l'endroit où le paladin avait sûrement posé ses doigts pour appliquer son sort, dans sa nuque. Elle ressentit une sorte de brûlure en ce point précis, qui s'étendit peu à peu, comme si un liquide corrosif s'était infiltré sous sa peau et se répandait dans ses veines. Cette sensation se répercuta bientôt dans tout son corps et elle fut prise de spasmes. Elle hoqueta violemment, manqua d'air pendant une poignée de secondes et se roula en boule sur le sol, serrant les dents et les poings de toutes ses forces pour ne pas se mettre à hurler, enfonçant ses ongles dans ses paumes. Son cerveau ne comprenait pas, ne lui répondait plus, ne parvenait pas à assimiler cette soudaine surdose de douleur qui lui parvenait.
Tout devint noir.
Une voix vague et lointaine lui parvint, comme étouffée par du coton. Celle de Bob, qu'elle mit un moment avant de reconnaître, qui criait :
« Bordel, Théo ! »
Et puis…
… Plus rien.
