18 Juillet 2016, Bretagne, Kerstin, 10h14
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Léa reprit doucement conscience. Les paupières toujours closes, elle sentit qu'elle se trouvait sur un matelas moelleux. Sa tête était posée sur un oreiller qu'elle reconnut être le sien, et un léger drap recouvrait son corps. Il ne lui en fallut pas plus pour identifier qu'elle était de retour dans sa chambre. Dans son esprit aux pensées encore brumeuses, une seule question s'imposait avec force face à toutes les autres.
Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Elle eut un léger froncement de sourcils en sentant une pression tiède autour de ses doigts. Quelqu'un lui tenait la main. Elle ouvrit les yeux et tourna lentement la tête sur la droite. La pièce était plongée dans une semi-obscurité ; la seule lumière émanait du couloir, par la porte laissée entrouverte. Sa nuque la tirailla désagréablement, mais elle ne ressentait plus cette sensation de brûlure intérieure.
Bob était assis à ses côtés sur sa chaise de bureau, qu'il avait tiré jusqu'au bord du lit. Il remarqua son regard.
« Ah ben enfin, c'est pas trop tôt ! » s'exclama-t-il avant de lui demander plus doucement : « Comment tu te sens ? »
« Je… Ça va, pour l'instant. » hésita-t-elle, avant de lâcher la question incontournable : « Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
« Théo a essayé de te lancer un sort de soin, mais ç'a aggravé ton état. Tu es tombée dans les pommes, et on t'a amené ici. On s'est dit que tu serais mieux dans ton lit que par terre sur ce vieux matelas dans la chambre de Marina. Surtout si tu avais une nouvelle crise pendant le reste de la nuit. »
« Mais, et toi, t'as dormi où ? » s'inquiéta Léa.
« Ne t'en fais pas pour moi. »
La voix grave de Bob la fit tressaillir, et elle baissa les yeux sur sa main qui tenait toujours la sienne. Il la lâcha aussitôt en se raclant la gorge pour se donner une contenance.
« Hrm, bon, je vais dire aux autres que tu es réveillée. »
Sans attendre de réponse, le demi-diable se leva et se faufila par la porte entrouverte, la laissant seule. Léa posa son regard décontenancé sur ses doigts, qu'enserraient encore ceux du pyromage quelques secondes plus tôt. Puis elle soupira sans chercher à comprendre le pourquoi du comment, se redressa dans son lit, cala son oreiller dans son dos et referma les yeux.
Son répit ne dura que quelques secondes, puisque dans les instants qui suivirent, sa chambre fut envahie par les quatre Aventuriers. Enfin, elle supposait qu'ils étaient là tous les quatre, même si elle ne pouvait toujours pas voir Théo. Ils allumèrent la lumière et se regroupèrent auprès de son lit.
« Comment ça va, Léa ? Tu te sens bien ? » demanda Grunlek.
Elle acquiesça lentement, sans conviction.
« Encore un peu patraque… Mais mieux que cette nuit. »
« Bob et Théo nous ont raconté ce qu'il s'est passé. » intervint Shin, avant de tourner la tête sur le côté et d'ajouter, quelques secondes plus tard : « Euh, Théo dit qu'il est désolé. »
« Ça va, c'est pas de sa faute. »
« Mais je ne comprends pas, c'est en te soignant qu'il a aggravé ton état ? Ce n'est pas très logique. » souligna Grunlek en fronçant les sourcils.
« Si tu crois que je comprends mieux que toi… » soupira-t-elle.
Dans le dos des Aventuriers, la porte s'entrouvrit un peu plus, tout doucement, pour ne pas attirer l'attention. La jeune femme pencha la tête pour regarder qui était le nouvel arrivant, et un mince sourire étira ses lèvres quand sa petite sœur se précipita entre les trois hommes pour venir s'appuyer au bord de son matelas, le regard étincelant.
« Léa ! Tu vas mieux ? »
« Oui, Marina. Ne t'inquiète pas. »
« Maman ne veut pas trop que je t'approche, elle dit que c'est peut-être contagieux. » chuchota la petite fille à l'oreille de son aînée. « Mais Bob il a dit que c'était à cause de Théo… »
« Arrêtez de l'accuser, il n'a rien fait. »
« C'est bien, vous avez échappé au coup de bouclier, toutes les deux. » plaisanta Shin, avant sûrement de se faire houspiller par le paladin, car après cette phrase il tourna à nouveau la tête dans une autre direction et se massa le bras en protestant.
Bob ne s'était pas réinstallé sur la chaise de bureau, mais se tenait debout derrière celle-ci, étonnamment silencieux. Léa lui jeta un coup d'œil. Les bras croisés, une main caressant pensivement sa barbe, il semblait plongé dans d'intenses réflexions. Tandis que Marina discutait joyeusement, contente de voir que sa grande sœur se portait mieux, le regard du pyromage fit plusieurs allers-retours entre la jeune femme et ses compagnons.
Marina finit par partir, à regret, afin de ne pas se faire réprimander. Elle était censée laisser sa sœur se reposer et ne pas aller la déranger après la mauvaise nuit qu'elle avait passée. Lorsqu'ils furent de nouveau seuls, Bob attaqua enfin.
« Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, j'aimerais vérifier quelque chose… Grunlek, j'aurais besoin de toi, enfin plus précisément de ton bras, je veux dire de tes gemmes de pouvoir. Ah, et Léa, si tout se passe comme je le pense, tu ferais mieux de prendre ceci et de le garder sous le coude. » fit-il en tendant à son amie la bassine blanche que Lucille avait déposée au pied du lit de sa fille, au cas où.
« Qu'est-ce que tu comptes faire exactement ? » se méfia Grunlek tandis que Léa attrapait le récipient sans un mot.
« Seulement prendre une de tes gemmes, la donner à Léa et voir si elle y réagit, ce qui confirmera ou non ma théorie. Tu veux bien ? »
Le nain marqua une hésitation et jeta un coup d'œil à la jeune femme. Celle-ci lui indiqua son approbation d'un léger hochement de tête, curieuse de savoir à quelle théorie pouvait bien avoir songé le demi-diable. Et puis, elle se disait qu'après ce qu'elle avait enduré cette nuit, ça ne pouvait pas être si terrible. Grunlek tendit son bras mécanique devant lui, en ouvrit le compartiment recelant les gemmes de pouvoir qui actionnaient son bras, en attrapa une de petite taille et la donna à Bob, qui la prit et la dirigea vers Léa.
Aussitôt, celle-ci se crispa en sentant revenir au creux de ses entrailles le malaise poignant qu'elle avait ressenti plus tôt.
« Est-ce que tu peux la prendre ? » demanda Bob d'une voix étonnamment douce.
Léa déglutit en fixant la pierre brillante entre les longs doigts fins de son ami. Lentement, elle tendit un bras vers lui. Mais parvenue à quelques centimètres de la gemme, sa main se mit à trembler, de plus en plus fort, et elle se rétracta brusquement tout en saisissant la bassine blanche et en se penchant au-dessus d'elle. Les yeux fermés, elle secoua la tête. Mauvaise idée : elle eut aussitôt le tournis. Mais son estomac était vide et elle n'avait plus rien à vomir.
« Je… Non. » bredouilla-t-elle faiblement.
« D'accord, pas de problème. » la rassura Bob en rendant sa gemme de pouvoir à Grunlek.
Celui-ci la réinséra aussitôt dans son bras, referma le compartiment avec un claquement sec et se recula d'un pas.
« Là, ça va mieux ? » l'interrogea-t-il, croyant commencer à entrapercevoir ce que Bob avait déjà compris avant lui.
« Euh… Oui. » réalisa Léa.
« Bien, bien, bien. » lâcha le pyromage, reprenant son ton grandiloquent. « Mes amis, nous avons donc là la confirmation de ce que je pensais, bien que je n'aie jamais vu une telle chose de mes propres yeux : notre chère Léa ici présente semble bel et bien être… allergique à la psyché ! »
« Sérieux ? » s'étonna Shin en ouvrant des yeux ronds.
« Ce qui expliquerait pourquoi elle a réagi comme ça quand Théo a essayé de la soigner. Ça se tient. » admit Grunlek en hochant la tête.
« Vous permettez ? J'aimerais faire une deuxième expérience ! » enchaîna Bob en dressant un index inquisiteur en direction de la jeune femme.
Celle-ci ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel avec un soupir.
« Allons bon, qu'est-ce qu'il va m'arriver, encore… ? »
L'homme attrapa son bâton, le pointa vers Léa et se concentra, puisant profondément dans sa psyché pour tenter d'émettre des flammes une nouvelle fois. Il n'y parvint pas, et face à lui, tous virent nettement la jeune femme grimacer et serrer les dents. Ses doigts se crispèrent autour de la bassine qu'elle tenait toujours, si fort que ses jointures blanchirent.
Bob cessa là son expérience et elle ne put retenir un soupir de soulagement en se sentant mieux à nouveau. Il pinça les lèvres et secoua doucement la tête de gauche à droite, laissant ses cheveux glisser le long de ses joues.
« Mh… C'est bien ce que je pensais. » marmonna-t-il d'un ton soucieux.
« Quoi encore ? » s'enquirent Léa, Grunlek et Shin d'une même voix (et sûrement Théo, aussi, mais elle ne l'entendit pas).
« Non seulement tu es allergique à la psyché, » répondit Bob en s'adressant à la jeune femme, « mais tu aspires la nôtre quand on essaye de l'utiliser. Donc… C'est à cause de toi si Shin et moi on ne peut plus utiliser nos pouvoirs. »
« Mais… » balbutia-t-elle sans comprendre. « Grunlek et Théo… ? »
« Théo est invisible pour toi, je te l'ai dit, c'est comme s'il n'était pas vraiment présent dans ce monde… C'est sans doute la raison pour laquelle ça ne l'affecte pas, mais ce n'est qu'une supposition. Et Grunlek n'utilise pas de magie à proprement parler. Il n'a que les gemmes de pouvoir contenues dans son bras, mais à moins qu'elles ne se trouvent devant toi à l'état brut, tu n'as pas l'air d'en être particulièrement affectée. » diagnostiqua Bob, avant d'ajouter : « Mais le fait que, contrairement à tout le reste de ta famille, même Louise et Marina, tu sois sensible à notre psyché, souligne quelque chose de très intéressant. »
« Ah ? » lâcha tout le monde en chœur.
Bob hocha lentement la tête, ménageant son suspense, baissa d'un ton, et déclara finalement :
« Si tu es capable de ressentir la psyché… Alors tu dois aussi être capable de l'utiliser. »
